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LE NUMÉRO INTERVIEWS

Jean-pierre Kalfon

Kalfon est musicien et comédien. Sa carrière est incroyable. On a demandé à Philippe Azoury, critique cinéma à Libération, de nous le présenter.
11 novembre 2008, 11:00pm

Kalfon est musicien et comédien. Sa carrière est incroyable. On a demandé à Philippe Azoury, critique cinéma à Libération, de nous le présenter.

Vice : Vous buvez quoi ?

**Jean-Pierre Kalfon : **Un café allongé. Je ne bois plus, trop d’amis sont partis… (apercevant un numéro de Vice avec Shane MacGowan en couverture) Oh, le mec des Pogues ! Cette gueule, c’est unique. Il est au-delà de la couperose mais c’est un vrai clown blanc. Dites-moi, j’ai essayé de vous appeler cet après-midi parce que je ne trouvais pas Vice chez mon marchand de journaux. Je suis tombé sur une femme, vous ne seriez pas une femme, par hasard ?

Non, enfin… pas jusqu’à nouvel ordre.

Bien, ne changez rien parce que la chirurgie esthétique, c’est pathétique. Dans les années 1960, j’ai connu une fille qui se faisait refaire le nez chaque année. Ça se réduisait de plus en plus mais elle voulait encore en enlever, ça n’allait jamais. Vieillir, c’est assumer la marche vers la tombe.

Vous avez justement la réputation de détester parler du passé…

Non, ce n’est pas ça, disons que je vis l’instant présent. Je me vois mal écrire sur ma vie passée. Pour en tirer quoi ? Certainement pas des leçons, puisque ce que j’ai pu vivre dans les années 1960, 1970, 1980 même, ne s’applique plus au monde d’aujourd’hui, qui lui marche à l’envers. J’ai compris ça en voyant arriver le SIDA. On a tout de suite su que ça marquerait le revers des années 1980. Elles, c’étaient le SIDA, les années 1970, c’était l’ACID. Vous voulez parler verlan ?

Je préférerais que vous me racontiez comment vous êtes devenu acteur.

Mes parents étaient de petites gens, mère secrétaire, père comptable. J’avais envie de faire de la musique, ils voulaient que je sois médecin ou avocat, que je m’élève dans la société. Alors, j’ai fait une fugue. Quand j’avais 15 ans, ma mère, qui baissait la voix pour dire qu’une fille était enceinte, m’a expliqué : «_ Jean-Pierre, les garçons ne naissent pas dans des choux et les filles dans des roses, mais dans les cœurs des mamans._ » Je me suis barré, je suis devenu un errant. J’ai commencé par dormir chez des copains, puis ça a été les centres de délinquance, le grand n’importe quoi. J’ai passé la frontière belge, comme ça, à pied. Je n’avais aucun papier, juste une carte d’étudiant maquillée avec un sceau fait à partir de pommes de terre. Je me suis fait choper, deux moins plus tard, après avoir dormi sur une plage, avec un copain on voulait voir Knokke-le-Zoute. Mais il faisait trop moche. Les parents qui ne parlent pas, ça donne toujours des enfants égocentriques. Bons à faire l’acteur, quoi. On se replie sur soi, on s’invente des mondes, on se dit qu’on doit faire attention, que les adultes c’est n’importe quoi. Et puis c’est le monde entier qui, à vos yeux, raconte n’importe quoi. De retour en France, j’ai essayé de faire une école de décoration : ils m’ont viré après que j’ai gagné le concours de celui de la classe qui boirait le plus. Qu’est-ce qu’on fait avec soi-même, avec toute cette énergie ? Le théâtre était une opportunité.

Ça ne représentait pas, pour vous, cette grande Culture un peu poussiéreuse ?

Non, pas du tout. Pas avec les gens avec qui j’ai fait du théâtre, pas avec Roger Blin, Copi, Marc’O. J’ai toujours adoré le théâtre, peut-être parce que sur scène on est en danger, l’adrénaline est la même que lorsqu’on fait un concert de rock. Et puis, les textes ont été une façon pour moi de me cultiver par la bande. Apprendre Racine au lycée et l’apprendre pour le jouer chez Rivette, ce n’est pas la même chose. Je reste impressionné par les gens de culture, moi je n’en avais pas. Ce n’était pas toujours évident. Pour bouffer, je faisais un peu de manutention. Mais le théâtre, c’était vraiment excitant, et ça le reste. Et puis dans les années cinquante, le TNP de Vilar a fait jaillir une génération d’acteurs qui incarnaient la jeunesse. En France, il a fallu attendre la Nouvelle Vague pour que le cinéma rime avec jeunesse.

Vous avez joué avec Rivette, Chabrol, Godard, sans jamais être estampillé Nouvelle Vague.

Parce que je suis venu au cinéma plus tard. Ma carrière a commencé au moment où la Nouvelle Vague se transformait en cinéma expérimental : L’Amour fou de Rivette, un film de 5 heures entre documentaire, théâtre et cinéma radical, une expérience dingue, en compagnie de Bulle Ogier, avec qui j’avais joué Les Idoles au Centre américain. Vous avez vu Les Idoles (N.D.L.R. : comédie musicale puis film culte, démontant les idoles de variétés préfabriquées en pleine époque pop) de Marc’O ?

Bien sûr… Vous ressemblez à Iggy Stooge dedans : perfecto noir couvert de badges, coupe longue un peu au bol…

Ah, vous trouvez ? C’est important le style. Ben voilà, on traversait Paris habillés exactement comme cela. Ça n’allait pas sans provoquer des réactions. Paris n’était pas Londres. Que les choses soit claires, je n’ai jamais été hippie. Je détestais les babas. Quand la France en était aux Yé-yé, Clémenti et moi on se baladait avec les cheveux longs. Quand ils se sont mis aux cheveux longs, nous, la bande de la Coupole, on a décidé de les couper et de se les teindre. Punk, déjà. Mais on était en 1967 ! Un an après, Marc’O en faisait une version cinéma. Il y avait mon copain Clémenti, qui me manque tellement. Ensemble, on a fait_ Le lit de la vierge_ de Garrel, des expériences dans l’air du temps, les lendemains de 1968. La Coupole, Marc’O : on avait quatre ans d’avance sur 68, ce mode de vie de notre petit underground, 68 l’a projeté au grand jour. Alors on est allés plus loin, pour beaucoup d’entre nous, on s’est barrés. Pierre Clémenti s’est fait arrêter en Italie, moi j’ai passé deux années démentes au Brésil, à faire du cheval dans la forêt au-dessus de Rio et à me défoncer, puis j’ai fait un crochet par New York, j’y ai rejoint mon pote Octavio. Sur place, au Max Kansas City, où l’on traînait pas mal, on est devenus amis avec les New York Dolls, David Johansen en particulier, un performeur incroyable. Alors, avec Octavio, on a commencé à se saper un peu comme ça, décadent, avec des platform shoes. On prenait pas encore d’héro, j’ai hélas essayé après, mais tout le reste, surtout des quaaludes. Des pills. On se déchiquetait. Trop de drogue, trop de sexe. Trop de vin aussi : j’ai découvert le vin français à New York avec une fiancée américaine qui adorait ça. J’y ai aussi joué de la basse avec un Jamaïquain. Il se trouve que c’était Bob Marley. Mais moi, en 1973, je n’en savais rien de Bob Marley. J’ai joué du reggae comme Monsieur Jourdain faisait de la prose : sans le savoir.

Pourquoi alors être revenu à Paris ?

J’étais amoureux d’une fille et j’ai appris par hasard qu’elle avait largué son mec. Je suis rentré le lendemain même, tenter ma chance.

Et en ce moment ?

Plutôt marrant. Je fais un rôle de crapule dans Parcs de Arnaud Des Pallières, je suis dans cinq des huit épisodes de Vénus et Apollon sur Arte pour Tonie Marshall. Elle m’assassine au cinquième, merde. Et surtout, je tourne avec Éric Rochant huit épisodes de Mafiosa, pour Canal Plus. Rochant a écrit le rôle pour moi. C’est un mec qui dirige beaucoup. Et peut-être que ça ne m’est pas arrivé si souvent.

Vous voulez dire que vous traversiez les films en restant vous-même ?

Oui, on m’invite à jouer, on m’invite à venir avec Jean-Pierre Kalfon, un personnage familier. Tout n’est pas improvisé, mais je fais partie de ces acteurs qu’on laisse faire. Le personnage Kalfon, très bien, après tout c’est un honneur que tout le monde n’a pas eu que celui d’être identifié, mais vous ne pouvez pas savoir le plaisir qu’il y a à être dirigé, modelé. Je le découvre maintenant.

Être marginal dans le cinéma français, on le paye cher ?

J’ai eu de la chance, un capital sympathie comme on dit. Mais j’ai fait des conneries. Je me souviens d’un grand metteur en scène qui cherchait à me joindre pour un rôle en costume. Moi, je me barrais au Brésil, je sortais du tournage de La Vallée avec Barbet Schroeder, en Amazonie, je n’avais aucune envie de revenir en France, alors j’ai répondu que je ne jouais jamais de films en costume… Il n’a plus fait appel à moi, inutile de vous le dire. Et tout ça pour finir par jouer Louis XIV des années après chez Patricia Mazuy, dans Saint-Cyr (il sourit).

Vous n’êtes pas passé loin du César sur ce coup-là…

Plein de fois je me dis que j’aurais très bien pu mal tourner.

Il y a eu Rock Chaud, et avant ça les Crouilles Marteau, les Gommettes, Monsieur Claude, puis vos live des années 1980 au Rose Bonbon, mais peu de disques au bout du compte, et une décade et demie d’absence… Et là c’est fini la musique ?

Au contraire. Je recommence à faire des concerts. Je suis plus que jamais dedans. Et presque pas de reprises, mes chansons avant tout, mais beaucoup de galères. Là, j’ai travaillé un an et demi avec un producteur, mais on a clashé, il voulait m’embarquer dans quelque chose qui n’était pas pour moi, me dévoyer. Les réalisateurs vous mettent des boîtes à rythme, la chose n’a pas de forme, du fric est dépensé, des milliers d’euros, mais ça ne ressemble à rien. Donc je reviens à la base, à ce que je sais faire. Je n’ai rien contre la musique électronique mais je ne suis pas sûre qu’elle m’aille comme un gant. Je reviens au blues.

C’est possible de faire du blues en français ?

Oui, je crois. Profondément. J’ai fait une adaptation d’un titre de Howlin’ Woolf, qui s’appelle « Who’s been talking ? » (qui t’as raconté ça ?). C’est ça la sincérité rock : tu as une nana, tu fais le con, quelqu’un le lui rapporte. Elle s’est cassée, m’a laissé comme un con. Qui a été lui dire que j’ai fait le con ? C’est l’histoire du blues et ce sont des histoires qui me racontent directement. On pousse le bouchon dans une histoire, on croit qu’on se fait pas repérer et puis bam ! (il prend une petite voix de garçon) Moi, je connais, ça. Et qu’est-ce qu’on déguste après…

Des regrets ?

Celui-là, oui. Et puis des amis, morts : Pierre Clémenti, le peintre Frédéric Pardo. Ne pas avoir joué avec Buñuel est un regret. Mais ma vie, c’est le présent. On avance. Vous êtes sûr et certain que vous n’êtes pas une femme ?