Société

À la rue comme à la guerre : avec un SDF à Bruxelles pendant la pandémie

« On est des personnes à risque. Moi je suis diabétique, mais c’est pas pour ça que j’ai eu des bons médecins ou du soutien. »
NC
Brussels, BE
16.5.20
avec un SDF à Bruxelles pendant la pandémie

Dans la série « Sur le terrain » , on suit les personnes qui, pour des raisons diverses, sont durement touchées par les conséquences du confinement.

Comment rester chez soi alors qu’on n’a pas de chez soi ? L’ironie de cette requête pour les personnes sans abri durant la crise du coronavirus a fait couler beaucoup d’encre. À Bruxelles, de nombreux services à cette population se sont adaptés ou simplement arrêtés. Aux rangs précaires déjà bien présents avant le COVID-19, s’ajoutent de nouveaux profils aujourd’hui sans revenus et sans logement. Iels travaillaient au noir ou étaient travailleur·ses du sexe, avaient une relation conflictuelle avec le propriétaire de leur logement ou ont dû quitter la violence de leur domicile et se retrouvent aujourd’hui à la rue. Les associations s’inquiètent de l’après-Covid. J’ai rencontré Luc* alors qu’il faisait la file pour un repas devant l’ASBL de lutte contre le sans-abrisme L'Ilot à Saint-Gilles.

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« Ça fait trois mois et demi que je suis à la rue, suite à une expulsion alors que je payais mon loyer. Je me suis retrouvé dans une coloc de merde, c’était insalubre, il y avait des cafards.

Pour une chambre de 15m2, les toilettes et les douches trois étages plus bas et la cuisine deux étages plus bas, je payais 430 euros. Le propriétaire a changé les serrures et je me suis retrouvé à la rue. J’ai jamais pensé que ça pourrait m’arriver.

D’ailleurs, on dirait pas vraiment que je suis à la rue. On m’a déjà dit que j’étais trop propre pour être à la rue. Quand je leur dis que je suis aussi à la rue, certaines personnes qui font la manche m’insultent parce qu’elles ne me croient pas.

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Illustration : Nele Wouters

Routine

À quoi ressemblent mes journées ? Je me déplace à pied et en bus pour rejoindre L'Ilot au parvis de Saint-Gilles. J’étais bénévole ici avant le coronavirus, j’aidais à la préparation le matin, comme ça j’avais le repas gratuit ; et puis c’est une très bonne structure.

C’est vraiment bien que des associations restent ouvertes mais certain·es arrivent encore à se plaindre de la bouffe. Quand je travaillais comme aidant, je faisais ça sérieusement. Sinon il faut pas venir hein.

« Le propriétaire a changé les serrures et je me suis retrouvé à la rue. J’ai jamais pensé que ça pourrait m’arriver. »

On vient ici, on reste en groupe, on discute. En rentrant, je me mets sur un banc dans un parc, je me pose là deux heures et je lis.

Je travaillais 15 heures par jour et là je ne fais plus rien, ça me fatigue. Je dors 10 heures par nuit. Je rentre au Samusocial (service d’aide d’urgence aux personnes sans-abri ndlr.) à 18h, je vais souper à 19h et à partir de 21h, je dors jusqu’à 8h du matin.

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J’ai de la famille qui habite tout près du centre, j’ai peur d’être vu. Je ne leur ai pas dit que j’étais à la rue. À l’époque, quand j'étais en difficulté, iels n’ont pas voulu m’héberger et j’ai dû vivre un mois dans mon camion. En fait, peut-être qu’iels le savent, mais iels se voilent la face.

Retour au centre d’accueil

Pour l’instant, je dors au Samusocial, dans un centre qui est pas mal du tout. Mais il y a des gens qui se ramènent alcoolisés alors que c’est un beau quartier résidentiel. C’est souvent des hommes ; les hommes ça picole, ils ont un autre comportement et le lendemain ils sont tout gentils.

« Y’en a qui ne sont pas à plaindre, mais iels dépensent tout en came. Y’en a certain·es, je me demande s'iels ont déjà eu une vie "normale", ou s'iels en auront une un jour. »

Mais on ne rencontre pas que des cons, on rencontre beaucoup de gens intelligents. On parle de nos problèmes et on rigole beaucoup. Pourtant, je suis un solitaire de base.

Pour l’instant je suis dans une chambre de deux, avant j’étais dans une chambre de 16. Des fois, on était à 20 en hiver. Y’en a qui font dans leur pantalon, d’autres qui ne se lavent pas. Y’en a qui ne sont pas à plaindre, mais iels dépensent tout en came. Y’en a certain·es, je me demande s'iels ont déjà eu une vie "normale", ou s'iels en auront une un jour.

À la rue comme à la guerre

Iels font ce qu’iels peuvent au Samusocial mais la moitié des gens hébergés et aidés ne respectent rien. C’est très dur, il y a de la violence. J’ai déjà été agressé une fois. Puis les gens ne respectent rien. Beaucoup ne savent pas se tenir, c’est la jungle.

Moi je suis les règles, mais parfois on me prend pour un débile. Je me suis déjà demandé si c’était pas moi qui était "trop sérieux". Avoir de la rigueur, c’est important ; comme avoir une bonne éducation.

Coronavirus

Il faut se méfier du coronavirus. On a reçu des masques, on est obligé·es de les porter dans l’enceinte du Samusocial. Sur deux jours, y’a eu 4 cas soupçonnés de coronavirus dans un autre centre ; ça m’étonnerait pas qu’ils soient positifs.

On est des personnes à risque. Moi je suis diabétique, mais c’est pas pour ça que j’ai eu des bons médecins ou du soutien. C’est Médecins du monde (ONG internationale fournissant une assistance médicale aux groupes vulnérables ndlr.) qui m’aide pour aller faire des prises de sang. Toutes les deux semaines, je vais faire un test du coronavirus. Je suis négatif mais je fais très gaffe.

Métro – boulot – dodo

J’ai un boulot, j’ai même retravaillé dernièrement. Mais c’est dur à cause du coronavirus. Pareil pour trouver un appartement… Dans mon cas, je devais avoir accès à un logement qui devait être libéré, mais la personne qui l'occupait n'a pas pu déménager. Donc je me retrouve bloqué.

Je ne peux plus travailler tous les jours. J’essaye, mais on n’a pas trop le moral. Je travaille de nuit et c’est dur de rentrer au Samusocial après pour avoir une vie normale avec certaines personnes qui malgré les aides n’en ont rien à foutre de rien.

Grâce aux aides, on ne meurt pas de faim, j’ai même pris du poids. À Bruxelles, le problème c’est plutôt les logements, alors qu’il y a des centaines de logements vides.

Il faut vraiment vouloir s’en sortir mais tout est bloqué à cause du coronavirus. Mais je ne m’inquiète pas pour l’avenir, je suis positif. Il le faut.

Je suis sûr qu’il y a des gens qui aimeraient m’aider mais je ne demande pas d’aide, je ne dois rien à personne. »

*le prénom a été modifié pour respecter l’anonymat de la personne et est connu au sein de la rédaction

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