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Ce que ça fait d'être payé pour faire semblant d’attaquer des femmes

« Il s’agit de recréer ce qui se passe réellement dans le monde. Et le fait est que la grande majorité des agressions sont perpétrées par des hommes. »

par Cole Kazdin; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
17 Décembre 2018, 8:32am

Illustration : Xavier Lalanne-Tauzia

Un dimanche à Los Angeles, une dizaine de femmes sont réunies dans un dojo pour suivre leur premier cours d'autodéfense. Assises en cercle sur des tapis, elles regardent nerveusement les trois hommes qui se tiennent de l’autre côté du studio. Les hommes s'étirent et parlent tranquillement entre eux. Plus tard dans la matinée, ils revêtiront un équipement de protection et, de manière aussi réaliste que possible, attaqueront les femmes dans le cadre du cours.

L’ambiance est tendue, même si toutes les femmes présentes, dont beaucoup sont des survivantes d’agressions sexuelles, savent dans quoi elles se sont engagées. Elles ont payé pour l'authenticité. Leur but est d’être confrontées à de vrais hommes, eux-même payés pour les insulter et faire semblant de les attaquer.

« Il s’agit de recréer ce qui se passe réellement dans le monde, en restant aussi réaliste que possible et en essayant de simuler une situation que les femmes peuvent rencontrer au quotidien. Et le fait est que la grande majorité des agressions sont perpétrées par des hommes », déclare Meredith Gold, responsable du cours proposé par RAW Power Self-Defens.

Pour les hommes, dont beaucoup viennent des arts martiaux, c’est une dualité délicate : ils apprennent aux femmes à se défendre, tout en se faisant passer pour les « méchants ». En ce sens, l’événement est très différent du monde discipliné des arts martiaux, où personne n’est censé traiter qui que ce soit de « putain de salope ».

« Nous sommes tous très respectueux dans les arts martiaux. On se fait des courbettes, on s’entraide. Là, il faut apprendre à dire des insultes », explique Mike Belzer, qui pratique les arts martiaux depuis plus de 50 ans. Ces insultes sont un élément clé de ce qu’on appelle « l’entraînement au stress surrénal », l’idée étant que pour qu’un cours d’autodéfense soit vraiment efficace, il doit avoir l’air réel. La plupart des entraînements au stress surrénal émanent du Model Mugging, une forme d'entraînement à l'autodéfense née dans les années 1970 et dont le but est d’apprendre aux femmes à combattre les violeurs. Ces ateliers ont recours à des « assaillants » vêtus de vêtements rembourrés et d'un casque pour résister aux coups de pied à la tête, de sorte que les femmes peuvent les frapper de toute leur force. Dans le cours RAW Power, les hommes assistent Meredith Gold dans l’enseignement des mouvements. Puis, quand vient le moment de pratiquer, ils enfilent leur casque et se mettent dans la peau de leur personnage.

En plus d'apprendre des mouvements tels que les coups dans les yeux, les coups de pied à la tête et les coups de genoux à l'aine, les femmes se forment à la joute verbale et s'entraînent à désamorcer la situation avant d’en venir aux mains. Les hommes incarnent divers enfoirés : le prédateur sexuel, le type en colère dans les embouteillages, etc. « Mais regarde la route, pas ton putain de téléphone, salope », crie l'un des hommes tout en s’approchant d'une femme. Elle recule, lève les mains. Gold l’encourage depuis le fond de la salle et lui rappelle son scénario : il faut commencer par dire à l'homme qu'il est trop près afin de fixer une limite verbale.

« Les deux premières années, c’était très difficile à gérer », déclare Matthew Harris. Il enseigne l'autodéfense dans les environs de Los Angeles depuis huit ans. « Je suis quelqu’un de très empathique et il a fallu beaucoup encaisser. Parfois, je disais quelque chose à une élève et elle éclatait en sanglots. »

Leurs scénarios sont des situations étrangement réalistes que les femmes peuvent rencontrer tous les jours – des attouchements non sollicités, des « compliments » qui se transforment rapidement en agression verbale, puis en agression physique. Harris puise beaucoup de ses idées dans les expériences que ses amies ont vécues. « C’est ce qui se passe dans la rue aujourd’hui, dit-il. Nous apportons ça en classe. »

Le programme d’enseignement RAW Power comporte différents niveaux, et le troisième niveau comprend des scénarios de viol. Dans l'un des cas, toute la simulation d'agression est au sol, l'homme s'approche de la femme, puis la « monte » plus ou moins par-derrière. « Ce sont les cours que les élèves détestent le plus, et ceux que les professeurs aiment le moins enseigner, poursuit Harris. Déjà, il y a la position. Rien que le fait de savoir que vous allez devoir passer par là est très frustrant. »

Avant que les simulations de combat ne commencent, les hommes se présentent et rappellent aux femmes pourquoi ils sont là : pour les aider et les soutenir. « Le but de ces hommes est de nous faire savoir que nous sommes en sécurité, déclare Belzer. Il arrive qu’un ancien militaire ou un ancien policier veuillent participer, mais ils sont un peu durs… Ils sont moins ouverts et moins solidaires. » Les hommes qui gravitent autour de ses enseignements, du moins ceux avec qui j'ai parlé, sont motivés par l'altruisme. Ce sont des gens compatissants et respectueux des femmes. Ce qui rend le passage au « personnage » difficile.

« Pendant les combats, j’ai senti l’adrénaline monter et je ne pensais pas pouvoir me sortir de la situation, mais j’y suis arrivée, comme par miracle. Aujourd’hui, je me sens plus autonome, je n'ai plus peur »

Rodolfo Valdés enseigne l’autodéfense en Argentine. Selon lui, l’entraînement physique est facile. L'autre aspect du cours, beaucoup moins. Afin d'entrer dans le personnage du bourreau ou du violeur, il se rappelle que cela a pour but d’aider l’élève. « Aucun agresseur ne dira jamais : "Hé, Madame, retournez-vous, s'il vous plaît", dit-il. Ce serait irréaliste. Alors… » Il marque une pause : « Vous savez bien. » Il est si poli qu'il arrête l’interview pour me demander s'il peut jurer. Je lui réponds que oui et il reprend, d’un ton plus sec que d’habitude : « Je vais te tuer, connasse… Je vais te violer, salope ! » Il marque une nouvelle pause. « Ça me fait mal de dire des choses comme ça, mais c’est mon rôle de jouer au méchant. »

La majorité des femmes qui ont participé au cours RAW Power ont fondu en larmes pendant les simulations, mais ont continué de se battre sous les applaudissements de Gold et des autres élèves. Selon Belzer toutes les femmes, même celles qui craquent et qui doivent quitter la pièce, sont reconnaissantes envers leur « bourreau » à la fin de la journée. « C’est presque toujours une expérience positive, même lorsqu’elle devient très émotionnelle, poursuit-il. Parce que ces femmes revivent des situations qu’elles ont déjà vécues, sauf qu’elles donnent une nouvelle fin à une vieille histoire. »

« J'étais heureuse qu'ils nous mettent au défi avec des agressions verbales. C’était inattendu étant donné qu’ils ont l’air si gentils », raconte une femme qui m'a demandé de ne pas divulguer son nom. « Les mecs qui donnaient le cours étaient des gens formidables. » Pour elle, l'expérience a été profondément significative. « Une sorte de coquille s'est brisée, poursuit-elle. Je me suis souvenu de certaines agressions que je n'avais jamais considérées comme telles. Pendant les combats, j’ai senti l’adrénaline monter et je ne pensais pas pouvoir me sortir de la situation, mais j’y suis arrivée, comme par miracle. Aujourd’hui, je me sens plus autonome, je n'ai plus peur. »

Kale Shepherd vient tout juste de commencer à travailler comme « bourreau » pour RAW Power. Il avoue qu'il était difficile de résister à l'envie de réconforter une femme lorsqu'elle s'effondrait en larmes pendant ou après une attaque. « Je dois comprendre que parce que je suis un homme, elles ne voudront peut-être pas que j’aille vers elles, que je pose ma main sur leur épaule et leur dise, " Hé, est-ce que ça va" ».

Les hommes qui, dans le cadre de leur formation, se font agresser eux-mêmes, ont tous déclaré que leur travail leur avait permis de mieux comprendre les femmes et de faire preuve de plus d’empathie à leur égard. « Les femmes doivent se promener avec cette peur tout le temps, tandis que moi non, dit Harris. Quand je sors de la salle de classe et que je me dirige vers ma voiture, je n’imagine pas un instant pouvoir être une cible. »

Depuis l'élection présidentielle de 2016 et le début du mouvement #MeToo, le nombre de femmes prenant des cours d'autodéfense n'a pas beaucoup augmenté, selon Gold, mais les femmes sont plus nombreuses en cours à parler ouvertement de leurs histoires personnelles de survivantes. Quant aux hommes, ils sont plus nombreux à souhaiter devenir instructeurs, selon Harris.

« Les hommes ont tout autant de choses à en tirer, déclare Shepherd. Il est très important qu’ils comprennent ce que les femmes vivent au quotidien et qu'ils les soutiennent. C'est un problème que nous avons créé et aucun d'entre nous ne veut en parler. Maintenant, il est important que nous commencions à faire confiance aux femmes et à travailler de concert avec elles pour aller de l’avant. »

Cela peut aussi être profondément thérapeutique. « Pour vous dire la vérité, je finis par canaliser beaucoup d'expériences négatives que j'ai eues avec mon père, explique Belzer. Mon père était colérique et intimidant. Il criait beaucoup. Du coup, quand je me glisse dans le personnage du mec énervé, cela canalise toute l’énergie que mon père m'a apportée. » De cette façon, les hommes réécrivent eux aussi leur propre histoire. « Je sens que je peux mettre certaines de mes expériences négatives à profit. »

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