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Ce que la pénalisation des clients a changé pour les travailleurs du sexe

« J’ai peur de perdre des clients, donc il m’arrive d’accepter des choses auxquelles j’aurais dit non il y a 5 ans. »

par Soisic Belin
19 Avril 2019, 8:15am

Photos: Romy Alizée pour VICE FR 

1er février 2019, le couperet tombe à nouveau : le Conseil constitutionnel décide de maintenir la loi dite de pénalisation du client mise en place dans le cadre de « la loi prostitution », en 2016. Neufs associations, dont Médecin du monde et le STRASS (le syndicat du travail sexuel) avaient demandé un recours contre cette loi, qui, si elle pénalise le client et non les travailleurs.euses du sexe, est non sans conséquences pour ces derniers.ières.

Cette loi, qui prévoit pour les clients une amende de 1 500 euros ou de 3 750 euros en cas de récidive, fait de la France un pays abolitionniste. La Suède, pays modèle de l’abolitionnisme depuis le 1er janvier 1999, à tendance à se poser en exemple pour prouver que la loi a un impact positif sur la diminution du nombre de travailleuses du sexe. Mise en place pour endiguer et mettre fin aux réseaux de traite et de proxénetisme, elle a aussi un impact sur les travailleurs.euses du sexe indépendants. Pour en savoir plus et comprendre quelles sont les conséquences dans la vie de cette catégorie de personnes qui a choisi d’en faire son métier, on a discuté avec trois d'entre elles.

Thierry Schaffauser, 37ans

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VICE : Thierry, vous faites partie du STRASS, le syndicat qui a fait appel pour réviser cette loi qui porte atteinte à la liberté individuelle selon vous ?
Thierry : Le Conseil constitutionnel vient de rendre sa décision, il reconnaît le caractère sensible, de cette la loi, mais n’a pas souhaité y mettre fin. Pourtant, cette pénalisation du client est une entrave à la liberté individuelle, cela a un impact direct sur les activités des travailleurs.euses du sexe, mais au regard de la lutte contre la traite des êtres humains et le proxénétisme, le législateur est légitime d’imposer des barrières pour préserver l’ordre public.

Le Conseil constitutionnel ne voulait pas contredire l’ensemble de la classe politique et des collègues avec qui ils ont et avec qui ils vont faire carrière. C’est un peu la patate chaude, tout le monde se renvoie la balle pour ne pas avoir à prendre la décision. On a rencontré beaucoup de députés qui sont assez critiques sur cette loi, mais aucun n’aura le courage de rouvrir le débat et de la remettre réellement en question. Un rapport d’évaluation devait être rendu en avril 2018 pour faire un état des lieux de la loi après deux années de mise en application. On est en mars 2019, on attend toujours. À côté de ça, les différents organismes abolitionnistes disent qu’il est trop tôt pour évaluer quoi que ce soit, qu’il faut attendre au moins 10 ans pour évaluer les côtés positifs de cette loi.

« J’accepte de plus en plus des plans "came sexe" – sexe sous l’effet de drogue – où il faut se déplacer à 3 heures ou 4 heures du matin »

Vous avez donc décidé de prendre les choses en main et de faire un état des lieux sur l’impact cette loi 4 ans après sa mise en application.
Nous avons fait appel à des chercheurs indépendants du CNRS, à Médecins du monde pour faire une remontée de terrain. On a documenté tout ce qu’on a pu et on a eu plus de 600 personnes qui ont répondu à notre questionnaire quantitatif. Cela peut paraître confidentiel, 600 personnes pour un sondage, car habituellement il faut au moins 1000 personnes pour avoir des résultats valables, seulement, c’est aussi la première fois qu’on a autant de personnes qui acceptent de faire un sondage dans le milieu des travailleurs.euses du sexe. 80% disent que leurs conditions se sont dégradées et que leurs revenus ont baissé. 40% disent qu’il y a plus d’agressions qu’avant et 38,3 % disent qu’ils.elles ont des difficultés à imposer le port du préservatif. On constate qu’il y a un risque potentiel pour la santé, un véritable risque de contamination accrue à cause de cette loi qui, si elle pénalise les clients dans un premier temps a aussi un impact sur les travailleurs.euses du sexe dans un second temps.

Comment se concrétise cette loi dans votre quotidien ?
Pour ma part, en tant qu’escort, mes tarifs ont été divisés par deux. Ce n’est plus moi qui donne le « la » mais le client qui me fait une proposition tarifaire et à moi d’accepter ou de refuser au risque de le perdre. Le changement est aussi visible en ce qui concerne les pratiques, elles sont plus à risque. Si le client se rend compte du risque qu’il prend à faire appel à nous, pourquoi ne pas « en profiter » et se laisser aller à des plaisirs plus touchy, comme les relations non protégées. Surtout dans le milieu gay dans lequel j’exerce. J’ai donc commencé un traitement prep au mois de juin. Au mois d’août, j’ai attrapé la syphilis, ça se soigne mais on s’en passerait bien. J’ai peur de perdre des clients donc il m’arrive d’accepter des choses auxquelles j’aurais dit non il y a 5 ans. J’accepte de plus en plus des plans « came sexe » – sexe sous l’effet de drogue – où il faut se déplacer à 3 heures ou 4 heures du matin. La grande ironie de cette loi, c’est qu’on nous dit qu’elle est faite pour lutter contre la domination masculine alors qu’au final elle donne du pouvoir aux clients.

Et puis celles et ceux qui exercent en extérieur ont dû se déplacer vers des endroits encore plus reculés, à l’abri des flics, mais au bon vouloir des agresseurs qui en profitent. Si on prend le cas des Nigérianes, ne pensez-vous pas qu’elles préféreraient s’acquitter de ce qu’elles doivent à « la dame » en 6 mois plutôt qu’en 3 ans ? Si il y a moins de clients et qu'ils payent moins, la dette s’avère plus difficile à rembourser.

Pourquoi considérez-vous que cette loi est hypocrite ?
En partie parce qu’elle touche un point très sensible au-delà du législatif, la morale. Une morale judéo-chrétienne. Le travail du sexe touche à l’intime au corps, à cette idée de marchandisation du corps. On ne vend pas notre corps et encore moins notre âme, on loue des prestations sexuelles. Aujourd’hui, on m’explique que je ne suis pas un vrai « prostitué », parce que je suis un homme et parce que je ne me qualifie pas de victime, mais que mon activité est totalement consentie. Cette chose inconcevable me disqualifie d’entrée de toutes potentielles discussions. Cette loi est une excuse pour « nettoyer » les rues, nous dégager du paysage pour laisser place à la gentrification des quartiers.

Je pense sincèrement que si il n’y avait pas eu cette loi de pénalisation du client, Natasha Campos serait encore vivante aujourd’hui. Il n’y aurait pas eu d’arme volée à un flic ou du moins cette arme – qui a servi à tuer Natasha – aurait été retrouvé bien avant car le flic en question n’aurait pas menti sur le lieu de perte de son arme de service pour éviter d’être en infraction. Natasha ne serait pas allée à cet endroit reculé du bois pour rassurer son client.

Quelles sont les solutions dans l’immédiat et à plus long terme ?
Il faudrait une dépénalisation, que l’on ait les mêmes droit que n’importe quel autre travailleur et une fin du stigmat social. Pour celles qui veulent sortir du travail du sexe car ça ne leur convient pas, qu’elles en souffrent ou pour celles victimes de la traite, il faudrait mettre en place un système plus intéressant. Ce n’est pas en apprenant à empaqueter, à faire des bougies et en touchant une « indemnité » de 300 euros par mois que l’on peut se projeter dans une autre vie.

Misungui, 30 ans, domina spécialiste du shibari

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VICE : Vous avez commencé le travail du sexe avant l'entrée en vigueur de la loi de pénalisation du client. Avez-vous ressenti un changement ?
Misungui : Je pense sincèrement qu’elle impacte directement et de manière plus évidente les personnes qui officient dans la rue, à découvert, et les conséquences moindres concernant celles qui travaillent chez elles ou qui se déplacent chez leurs clients. L’effet que cette loi va avoir sur mon quotidien, c’est cette sensation de « clandestinité », et d’insécurité. Je ne peux pas vraiment faire de publicité explicite sur mes activités, je n’ai pas de véritable statut professionnel.

Ma sécurité est remise en question à chaque nouveau client. Je me renseigne sur lui au préalable, mais il devient de plus en plus difficile de connaître leurs véritables noms, ils se méfient beaucoup plus qu’avant de cette requête d’éléments qui me garantissent une certaine sécurité. Ils ont peur qu’il y ait une dénonciation de ma part ou que je sois un flic infiltré. Ma sécurité est devenue une question récurrente. J’ai porté plainte il y a quelque temps contre un co-modèle qui lors d’une séance photo à décidé de me doigté, sans invitation aucune de ma part. Ce n’était pas la première fois que ce jeune homme s’offrait ce genre de permission. Nous sommes allées en nombre au commissariat du 14ème qui nous a très mal reçu, à coup de remarques sexistes et de slut shaming. Nous avons fini par réussir à porter plainte dans celui du 12ème arrondissement où ils ont accepté de nous écouter en nous précisant qu’ils étaient certainement plus accueillants que leurs confrères puisqu’ils avaient été formé pour nous recevoir.

« Ce que je trouve navrant, c’est ce manque de statut social, professionnel »

Et le client se rend-il compte qu’il est « hors la loi » en s’offrant vos services ?
La plupart du temps le client fait en sorte de me payer de la manière la plus subtile possible pour évacuer rapidement cette notion commerciale et rentrer dans le jeu. C’est une pièce qui se joue sur le temps du rendez-vous. Du coup, on ne parle pas de notre rapport client et encore moi de la législation en cours.

Quels seraient les changements à effectuer selon vous ?
Finalement cette loi m’impacte très peu c’est vrai. Ma situation n’est pas pire qu’avant, mais elle n’est pas mieux non plus. Ce que je trouve navrant, c’est ce manque de statut social, professionnel. Tous les métiers ont une convention collective avec des dispositions adaptées à la pénibilité du travail, aux risques encourus. Il y a des vacances, une couverture sociale, une cotisation. Le travail du sexe est une activité professionnelle qui comporte des risques propres et cela vaudrait le coup d’avoir un encadrement légal adapté et digne de ce nom.
J’aimerais que l’on puisse travailler en auto-gestion dans des lieux à plusieurs, ainsi nous nous protégerions les unes les autres.

Vous êtes féministes, militantes. Pour vous cette loi n’est donc pas en faveur des femmes ?
Je considère qu’il y a quelque chose de profondément misogyne dans cette loi, comme dans la société dans son ensemble. En tant que femmes nous sommes infantilisées. On ne nous considère pas à même de faire des choix éclairés, censés. Ça ne pose de problème à personne que des mecs travaillent à la chaîne dans des usines pour un travail aliénant, chiant, payé au lance-pierre, dans des conditions misérables. Dans ce cas, personne ne se demande si ce mec a choisi d’être là ou pas, si c’est une décision consciente ou non.

Par contre quand tu es une femme et que tu es pute, que tu travailles dans des conditions acceptables avec des clients que tu as choisis, on pense directement que ta vie est un enfer et que ce n’est pas possible que tu aies pu faire ce choix sciemment. Il y a toute la notion de moralité derrière tout ça. Faire des lois qui vraiment nous aideraient, cela demanderait d’assumer publiquement que la prostitution existe, qu’il y a des personnes qui consentent à payer pour un service sexuel et qu’il y a d’autres personnes qui consentent à être payer pour offrir un service sexuel. Malheureusement, les abolitionnistes préfèrent renier toute idée de consentement.

Quelle serait la solution ?
La solution serait de nous laisser le choix et d’être conscient que pour certaines nous l’avons déjà. Quand on parle du fait que ce sont les femmes qui se prostituent et les hommes les clients, je ne peux que répondre que c’est une résultante du patriarcat. La réponse n’est pas l’abolition mais le véritable constat. Oui, nous sommes dans une société patriarcale où les femmes sont extrêmement érotisées et les hommes décomplexés avec l’idée de payer pour avoir un service sexuel. Est-ce que ce ne serait pas plus juste si l’inverse était possible ? Si les hommes pouvaient être aussi sexualisés et si les femmes pouvaient en total décomplexions payer pour un service sexuel. Si on était dans une société égalitaire où les représentations des corps masculins et féminins étaient équivalents et érotisés de la même manière, il y aurait autant de clients que de clientes et autant de prostituées que de prostitués.

Yumie, la vingtaine, masseuse érotique exerçant en Suisse

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VICE : Vous avez travaillé en Belgique, la situation est différente qu’en France, qu’en est-il ?
Yumie :
J’ai travaillé en Belgique pendant deux ans dans des salons de massages érotiques, là bas, on ferme les yeux, tant que ça ne dérange personne tout va bien. Nous étions contrôlés parfois par des descentes de police, elle venait vérifier si il y avait des sans-papiers, pour toutes celles qui étaient en règles, cela permettait de nous ficher. Nous devenions « masseuse » à vie et ce n’est pas anodin. Il faut savoir que certaines professions ne peuvent pas nous fréquenter et encore moins nous épouser, c’est le cas des magistrats ou des officiers de police. C’est dire si même une loi plus souple ne fait pas tout. En Belgique j’ai rencontré Sonia Verstappen qui faisait partie d’UTOPI, une union des travailleurs du sexe organisé pour l’indépendance. C’est une figure dans son pays et ça le fut pour moi également.

« En France on est plus hystérique, il y a quelque chose de très émotionnel, d’adolescent finalement. En Suisse c’est le pragmatisme qui l’emporte, en France la morale »

Votre départ pour la Suisse est-il dû à cette loi et à la précarisation des conditions de travail ? En Suisse c’est la réglementation qui prime, est-ce la solution législative ?
En effet en Suisse c’est réglementé donc plus confortable, on ne va pas se mentir. En France c’est compliqué de travailler, entre autre à cause des nouvelles lois. On est considéré comme beaucoup de choses, mais certainement pas comme des citoyens. J’en veux pour preuve la non-protection de la police. En Suisse, il faut que tu ailles te déclarer à la police des moeurs, ce que je ne défends pas, je ne vois pas pourquoi nous serions les seules à devoir nous déclarer à une police spécialisée pour exercer, mais au moins, les flics sont là pour te protéger. C’est beaucoup plus confortable de travailler dans ces conditions et de savoir que tu es protégé.

J’ai le sentiment que culturellement, la Suisse et la France ont deux fonctionnements différents. La Suisse est protestante, c’est un pays plus pragmatique, plus direct avec une logique libérale. En France on est plus hystérique, il y a quelque chose de très émotionnel, d’adolescent finalement. En Suisse c’est le pragmatisme qui l’emporte, en France la morale.

Cette réglementation est plus souple qu’en France, a t-elle aussi un impact sur la vision que les gens ont sur vous ?
Le stigma est présent mais je le trouve moins fort qu’en France. Le fait qu’il y ait une réglementation, que ce soit légal d’exercer ce métier ça change les mentalités. Si c’est « ok » pour l’état, la plupart des gens s’y accordent. Il ne faut pas se leurrer, la prostitution, le travail su sexe … Ça a toujours fasciné les gens. Les représentations sont caricaturales, il suffit de regarder comment sont illustrés la plupart des papiers sur le sujet par les médias. Les stéréotypes sont aussi nourris par les médias qui parlent constamment à notre place.

Je parlais de maisons closes du 19ème siècle mais c’est cette image là que les gens retiennent et qui les fait fantasmer, moi aussi quand j’étais plus jeune j’avais l’image de cette opulence quand je pensais à la prostitution. Il faut juste remettre les choses dans leur contexte, ces femmes là n’étaient pas épanouies pour la plupart, elles étaient enfermées, elles ne s’évadaient que de manière superficielles, en se droguant à l’opium par exemple. Les bordels de l’époque attisent un imaginaire érotique, on organise même des visites aujourd'hui, des ballades thématiques avec des titres aguicheurs comme « le Paris coquin ». Les gens s’encanaillent tant que cela reste convenable et moral.

Quelle serait la législation idéale selon vous qui avez testé trois systèmes ?
Je suis pour la dépénalisation, je suis pour que l’on puisse exercer notre boulot comme tout le monde. J’aimerais pouvoir bosser comme tout le monde sans règles spécifiques.

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