prostitution

Les hommes sont des prostitués comme les autres

A l'instar des femmes et des trans, les travailleurs du sexe subissent eux aussi les conséquences de la loi de 2016.

par Clément Pouré
03 Janvier 2019, 9:31am

Photos: Iorgis Matyassy pour VICE FR 

Il tire sur sa cigarette avec grâce, nous claque deux bises sonores puis s’inquiète : « On peut fumer dedans. » Corps longiligne, deux traits d’eyeliner sur les paupières, Nathan se pose en terrasse et nous raconte être une personne occupée. « Au début, je travaillais pour sept à dix euros de l’heure pour me faire insulter, se souvient-il. Maintenant, je peux prendre jusqu’à cinq cents euros de l’heure pour insulter quelqu’un. » Avec le sens de la formule, il décrit en détaille son quotidien qui a tout de l’étudiant fauché : aller en cours à la Sorbonne, militer au Syndicat du travail sexuel(STRASS) tout en jonglant avec un emploi du temps professionnel compliqué. Sauf que la faculté refuse de le considérer comme un travailleur comme les autres et le sanctionne s’il rate des cours. « On est en train d’essayer de monter un collectif de TDS [Travailleus-e-s du sexe, NDLR] à la faculté, souffle-t-il, qu’on puisse enfin avoir accès aux mêmes droits que les étudiants salariés. »

C’était en septembre 2018, dans la foulée de la sortie de Sauvage, un long métrage de Camille-Vidal Naquet consacré à la prostitution de rue masculine. Selon les chiffres mis en avant par le gouvernement en 2016, 30 000 personnes vivraient aujourd’hui de la prostitution en France et seulement 15 % d’entre elles seraient des hommes. Derrière, les parcours sont pluriels.

Entré dans le monde du travail du sexe il y a trois ans et un peu par hasard, Nathan se définit comme escort. Sur son téléphone, il fait défiler les sites où il trouve ses clients. « J’essaie surtout d’avoir des réguliers », précise celui qui a un mode opératoire bien défini. Choisir les personnes à qui il offre un service, recevoir si possible dans les chambres d’hôtel et favoriser des clients habitués sont autant de stratégies qui lui permettent de limiter les risques. « Il y a toujours le risque de se faire agresser », constate-t-il cependant. D’ailleurs, avant chaque rendez-vous, il a pris l’habitude de dire à ses proches où il va et pour combien de temps.

« Je gagne entre 200 et 500 euros de l’heure », continue-il. Enregistré comme auto-entrepreneur sous une autre profession, il essaie au maximum de déclarer ses revenus sans pour autant avoir accès à de vrais droits sociaux. Reste qu’il se dit lui-même privilégié. « Dans la rue, c’est la quantité qui prime sur la qualité. Moi j’ai de la chance. J’utilise mes origines étrangères pour jouer sur le fétichisme. Je peux me permettre d’exercer avec un téléphone, une connexion Internet, en mettant des annonces. »

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Nathan.

Les travailleurs du sexe qui officient dans la rue sont de loin les plus précaires et les plus exposés. Selon plusieurs sources, le phénomène croît. « Depuis le début de la crise migratoire, on voit de plus en plus de jeunes réfugiés se prostituer dans certaines parties du bois de Boulogne », explique à VICE une source policière incapable de quantifier le phénomène. « Les tarifs sont bas, parfois 20 euros pour une pipe », continue-il. Une cadre d’une association qui intervient sur le terrain explique même que « les personnes que nous rencontrons sont dans des situations d’extrême précarité et sont arrivées à la prostitution parce qu’elles n’avaient aucun autre recours. Elles en sortent et y reviennent en fonction des situations. »

« Nous sommes une minorité mais, comme toutes les travailleuses du sexe, nous faisons face à la persécution de l’État » – Juan

Attablé dans un café du centre parisien, Juan Florian dresse un constat bien sombre des conditions de travail des TDS. Militant au STRASS, il pointe les conséquences de la loi de 2016 qui pénalise les clients. « Cette réforme a entraîné une augmentation des violences, constate-t-il. Les clients acceptent moins qu’ont leur disent non, nous imposent des rapports non protégés, on travaille dans des coins isolés pour éviter les problèmes mais on s’expose plus au risque… »

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Juan.

Publié en avril 2018, un rapport coordonné par Médecins du monde (MDM) dresse ainsi un rapport alarmant sur la réalité de la réforme. « Les effets négatifs de la loi se font ressentir sur leur sécurité, leur santé et leurs conditions de vie en général », lit-on ainsi en préambule. Autre conséquence pointé par le même rapport : presque 80 % des 500 participants à l'étude quantitative coordonnée par MDM ont constaté une baisse de revenu depuis l’entrée en vigueur de la loi courant 2016.

« Nous sommes une minorité mais, comme toutes les travailleuses du sexe, nous faisons face à la persécution de l’État », enchaîne Juan qui explique que tous les TDS font face aux mêmes problèmes. Ces « persécutions » se manifestent d’abord par l'attitude des forces de l’ordre – plusieurs mobilisations nombreuses mobilisations ont été organisés pour dénoncer le harcèlement policier – en 2012 à Pigalle ou en 2015 à Belleville par exemple. « Si je suis victime de violences et que je porte plainte, personne ne me prendra au sérieux », enchaîne le militant qui constate que le travail du sexe se situe dans une zone floue.

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Juan.

Ceux qui l’exercent ont en effet le droit de travailler mais pas celui de s’organiser pour exercer leur profession. La loi française punit sévèrement le proxénétisme : jusqu’à 7 ans de prison pour « toute personne qui provoque, facilite ou tire profit de l’exercice de la prostitution d’autrui » selon le site du STRASS. Sont donc concernés par la toutes les personnes susceptibles d’aider d’une manière ou d’une autre un TDS dans son activité (par exemple en hébergeant son site Internet) mais aussi leurs conjoints (qui, en partageant le loyer avec un TDS, « tire profit » de son travail) ou leurs proches. « Je pourrais travailler chez moi pour être plus en sécurité, illustre Juan, mais s’il m’arrive quelque chose et que je le dénonce, mon propriétaire sera automatique considéré comme un proxénète ».

Pas de doute pour Juan : tous ces dispositifs empêchent l’amélioration des conditions des TDS. « Il faut reconnaître notre profession et nous donner les moyens de travailler correctement ». En attendant, celui qui se dit “fière d’être pute” déclare ses revenus et paye ses impôts. Après tout, “ça fait aussi partie de la lutte. »