Culture

À la recherche des Tarahumaras, la mystérieuse tribu indienne

Dans « Au Pays des rêves noirs », Felix Macherez remonte la piste du poète Antonin Artaud dans la Sierra Tarahumara afin de retrouver cette tribu, aujourd'hui sur les terres des cartels mexicains.

par Pierre Longeray
26 Août 2019, 7:52am

Toutes les photos sont de Felix Macherez

Avant de partir en vadrouille, on a un peu tous les mêmes réflexes. Acheter un guide, demander à des potes ce qu’il y a à faire dans le coin, puis scroller Instagram en se géolocalisant dans la région souhaitée. Sinon, on peut faire comme Felix Macherez, journaliste et auteur, en prenant un bouquin d’Antonin Artaud, poète français du début du XXème siècle, et décider de marcher dans ses pas quelque 90 ans plus tard.

Les Tarahumaras – du nom d’une tribu indienne du nord du Mexique – est le bouquin choisi par Macherez. Artaud y raconte son voyage, qui remonte à 1936, dans les montages de l’État du Chihuahua, où il part à la recherche « d’une nouvelle idée de l’homme » entre rencontres avec ce peuple mystérieux et prise de peyotl, un petit cactus rond aux effets hallucinatoire lancinants. En juin 2017, Macherez décide alors dans un coup de sang de s’envoler pour le Mexique et de se servir de l’œuvre d’Artaud comme d’un Guide du Routard pour retrouver le spectre du poète.

Dans Au Pays des rêves noirs (Équateurs Roman) qui sort ce mardi, Macherez décrit son voyage dans la Sierra Tarahumara, la vallée de la tribu désormais quadrillée par les cartels, où les enlèvements et les meurtres sont fréquents. De village en village, Macherez s’approche peu à peu du fantôme d’Artaud, retenu par des excès de paranoïa puis poussé par une certaine euphorie dopée par de grandes rasades de mezcal. On lui a passé un coup de fil pour qu’il nous raconte ce qu’il était allé chercher dans cette région abandonnée du Mexique.

VICE : Qu’est-ce qui t’as poussé à partir dans les pas d’Artaud au Mexique ?
Felix Macherez : En gros, c’était une période de ma vie où j’en avais marre de ce qui se passait à Paris. J’avais l’impression qu’il y avait des cercles d’angoisse de plus en plus serrés autour de moi, que la vie était chiante, et que les gens avaient tendance à en rajouter. J’avais envie de me tirer et le bouquin d’Artaud a été le bon prétexte pour partir. J’ai donc pris la littérature comme voie de transcendance.

Qu’est-ce que tu allais chercher là-bas ?
Je voulais savoir ce qui était arrivé à Artaud, parce qu’en revenant du Mexique, il s’est fait interner à St-Anne, à Rodez puis à Ivry. Je me suis dit qu’il s’était passé quelque chose de particulier pour lui dans la Sierra Tarahumara. Je voulais comprendre ce que cela avait pu être, je voulais sentir l’ambiance dans laquelle il avait baigné et pourquoi ça l’avait rendu fou – ou plutôt comment il avait accédé à cette sorte d’« Apocalypse interne ». Puis j’aime bien ce genre de processus, retracer le parcours de types que j’admire – ces Don Quichotte du XXe siècle.

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Le visa d'Antonin Artaud retrouvé par Félix Macherez.

Tu avais déjà fait ça ?
Il y a quelques années j’avais fait un peu la même chose avec Dennis Hopper. J’étais parti au Pérou dans un petit bled, Chinchero, où Hopper s’était installé avec des potes dans les années 1970 pour tourner un film – The Last Movie. Il était rentré avec des centaines d’heures de rush, puis avait essayé de monter son film tout en faisant la fête dans une espèce de harem – sa femme l’ayant quitté pendant son voyage. Le film – un truc d’arts et d’essai hyper étrange – n’a pas plu aux studios, il a été boycotté et Hopper a connu une période où personne ne l’appelait. Du coup, je voulais comprendre ce qui s’était passé au Pérou pour Hopper. Avec Artaud, c’était un peu la même chose, sauf que je savais que je ne trouverai personne qui l’avait connu de son vivant, ce qui compliquait un peu l’affaire.

Ce qui ne facilitait pas non plus ton projet, c’est que la Sierra Tarahumara est un coin du Mexique où il n’est pas vraiment conseillé de traîner…
Avant d’y aller, je ne connaissais rien de la Sierra, aucun de mes potes mexicains n’y avait mis les pieds. J’avais alors contacté un photographe de National Geographic qui y avait pris des photos là-bas. Il m’avait donné l’adresse de son guide et traducteur – mais je n’avais pas de blé, donc ce n’était pas une option. Puis dans son mail, il me disait surtout que les cartels étaient partout et très actifs dans la région. En partant, je savais donc que j’allais rentrer dans un truc louche et carrément dangereux, où j’allais flipper tout le temps à force de voir des mecs armés tourner en pick-up pour protéger leur village. Tu te retrouves à baigner dans une paranoïa constante alors que tout semble calme autour de toi. Tu te mets à avoir peur de la peur – parce que des confrontations directes avec un réel danger il y en a très peu.

Après, quand tu vois des gamins de 12 ans avec des armes semi-automatiques traîner dans le village, tu te dis « Bon, ces mecs se font un peu chier dans leur montagne, du coup il n’est pas impossible qu’ils me tirent dans le tibia juste pour se marrer. » Puis, le discours des gens vient renforcer cette sensation de danger. À Norogachic, j’allais souvent bouffer chez une meuf qui faisait des burritos hyper bons, qui m’a dit que ça faisait 15 ans qu’elle n’avait pas eu un touriste à sa table à cause des cartels et des gens qui se font zigouiller. Ces discours renforcent ta psychose, que t’essayes de calmer pour continuer à avancer. Mais le problème c’est que quand tu flippes pas, tu te demandes si t’es pas trop con de pas flipper.

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L'église du village de Nogorachic dans la Sierra Tarahumara.

Comment gérais-tu ta paranoïa ?
Je me servais des alcools locaux. Tequila, mezcal beaucoup. Puis une solution s’est présentée à moi pour me sentir un peu en sécurité. Dans ces villages reculés, il y a presque toujours une église et un prêtre. Puisque les Tarahumaras prient la Vierge, comme les mecs du cartel et les habitants métis, je me suis dit que je ne me ferai pas trop emmerder si je me liais avec les prêtres. Puis ça me donnerait un alibi, je pourrai dire que j’étais là pour aider le prêtre du coin. Parce que dans ces bleds, t’as l’impression d’être de l’huile dans de l’eau, tu flottes à la surface, tu sors du lot. J’ai donc rencontré un premier prêtre, qui m’a ensuite fait la liste des villages où je pouvais aller en fonction des prêtres présents, et ainsi suivre le périple d’Artaud. Et puis ça ne me coûtait rien. Les prêtres me logeaient et en contrepartie je retapais des bancs, j’aidais à la préparation de la messe, je réparais les crucifix.

As-tu réussi à retrouver les Tarahumaras qu’Artaud décrit dans son bouquin ?
Ça a beaucoup évolué depuis les années 1930. Sans surprise. Dans ce que raconte Artaud, tu comprends que les Tarahumaras étaient comme révoltés contre l’évolution du monde, mais maintenant t’as le sentiment qu’ils sont résignés. Ils commencent à se satisfaire des minima sociaux, du bus gratos, et donc ils perdent peu à peu leur culture magique et nomade. Au fond, tu sens que ça reste des mystiques, tu le vois dans leurs gestes, dans leurs visages, dans leur façon de penser. Mais tu sens aussi que leur sens du sacré risque de disparaître. Ils communiquent avec les esprits par des rites ancestraux dans leur dialecte, mais leur langage est en train de disparaître vu que les enfants vont à l’école et apprennent uniquement l’espagnol. Puis en parlant avec eux, certains te disent qu’ils sont contents d’avoir un peu de blé, parce que la vie est plus simple. Si t’étais à leur place, tu serais peut-être aussi content. Mais est-ce que c’est pas mieux, parfois, d’avoir une vie compliquée mais magnifique, plutôt qu’une vie simple et chiante.

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La Sierra Tarahumara.

Au-delà de ta rencontre avec les Tarahumaras, tu venais aussi dans la Sierra pour participer à la cérémonie du Ciguri – prendre du peyotl – comme Artaud, qui a connu grâce à ce petit cactus rond sa "Révélation".
Pour moi, c’est un des points culminants du voyage. Je me disais qu’en prenant du peyotl sur les hauts plateaux de la Sierra Madre, je pourrais peut-être retrouver le spectre d’Artaud. Après avoir suivi ses traces physiques, je pensais que grâce à cette plante, je pourrais parvenir à son esprit. Du coup, après quelques semaines assez chiantes dans le seul village mentionné par Artaud, Norogachic, je rencontre un type qui me propose de m’emmener faire la cérémonie du Ciguri. Je dis « oui » quasiment tout de suite en essayant de scanner un peu le gars pour voir s’il n’y a pas une entourloupe. On prend la caisse, on roule pendant un moment, puis il me dépose devant un grand arbre, on récupère quelques petits peyotls et il me laisse là en me disant qu’il viendra me chercher dans deux jours. Je prends les peyotls, et commence à psychoter. Je me demande pourquoi le mec était aussi sympa avec moi, si tout ça n’était pas juste une ruse pour me droguer et profiter de mon état pour m’enlever mes organes. Alors que je pensais à la base me réveiller dans la béatitude du monde, il était quand même possible que j’émerge dans une baignoire de glaçons avec un rein en moins.

Bref, je me fais vomir, et je décide de m’éloigner de l’arbre – trop facile pour me retrouver. Je reprends des doses les deux nuits suivantes, et je tombe dans une sorte de rêve où le peyotl casse la gueule à mon esprit. C’est comme si tu te prenais des grosses mandales. Après cette expérience, je peux le dire : si le Christ est mort pour nos péchés, Artaud est devenu fou à notre place. Ce qui a renforcé l’effet du peyotl, c’est aussi de le prendre dans son élément naturel et d’aborder ce petit cactus rond comme une divinité extraordinaire – à la manière des Tarahumaras qui voient le peyotl comme leur Dieu. Si tu le prends dans ta chambre pour triper, c’est sûr que c’est pas la même chose.

Après plus d’un mois à errer dans la Sierra d’église en église à la recherche du fantôme d’Artaud, il est temps de rentrer. Comment fait-on pour retourner à une vie normale ?
Les premiers jours, je suis resté au Mexique à Guadalajara ce que j’ai vécu comme un soulagement. Puis tu repenses à tout ce que tu as fait. Des visages, des odeurs te reviennent. En rentrant en France, le temps commence à effacer quelques souvenirs. À Paris, tu te rends compte que la beauté a disparu, qu’elle a perdu ses contours. Tu t’assieds sur un banc en face de l’église Saint-Eustache et tu vois des trottinettes électriques… Après un voyage comme ça, t’as plus vraiment la même existence. T’es plus au même endroit. C’est comme sur un graphique, t’es toujours au même X et Y, mais le Z a changé. Tu vois donc les choses différemment, tu t’aperçois que le monde est assez débile – encore plus qu’avant.

Au Pays des rêves noirs de Félix Macherez est disponible aux éditions Équateurs Roman.

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