Pitié, arrêtons définitivement de nous faire la bise

Faire la bise est un exercice technique épuisant, violent, intrusif et qui n’apporte que du malheur.

03 août 2021, 7:10am

J’ai toujours détesté faire la bise. De mon enfance teintée de « Paul, tu fais un bisou à ton oncle ? » jusqu’à Paris où le contact physique est autant subit qu’omniprésent, la bise a toujours été de trop. Chaque nouvelle joue étrangère qui heurte mon visage dans le seul but de dire bonjour ne fait qu’augmenter la haine de mon prochain – laquelle explose à chaque consultant en chemise bleue ciel qui me coupe la route sur sa trottinette électrique. Mais heureusement, le COVID-19 est arrivé, semant l’inquiétude de ne plus avoir de papier toilette double épaisseur et surtout la fin des rituels physiques obligatoires. Je pouvais enfin me contenter d’un vague mouvement du bras (sans sourire) comme signe de salutation et ainsi préserver mon espace vital. Après dix-huit mois de pratique, je pensais laisser cette vieille coutume derrière moi. Et je n’étais pas seul. 78 % des Français déclaraient en mars dernier dans une enquête de l'Ifop qu'ils se passeront, après la crise sanitaire, de la bise pour saluer des inconnus. Tendance confirmée par mon propre sondage dépourvue de méthode.

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Même le grand New York Times que la France vénère se posait la question cette semaine. Mais comme le caractère héréditaire des crises hémorroïdaires, il semble que nous ne pourrons pas nous débarrasser de la bise si facilement. A peine les Français ont repu reprendre une vie normale à l’extérieur qu’ils ont embrassé leurs bonnes vieilles habitudes : rester en terrasse six heures d'affilée en ne consommant qu’un café, rouler à vélo en contresens et bien sûr taper la bise à tout le monde. J’ai d’ailleurs longtemps été hanté par l'hypothèse d’avoir trop d’amis, car cela impliquait de devoir dire bonjour à tout le monde, à chaque fois. De ce point de vue, ça va, mais je constate à mon grand désarroi que le monde d’après ressemble beaucoup au monde d’avant.

L’autre soir par exemple. Un ami me proposait un verre dans un bar branché et tristes, ceux qui servent des cocktails aux noms d’arrêts de métro. Quelques minutes avant d’arriver, il me prévient par message que, « il y aura peut-être quelques potes du boulot, ça t’embête pas ? ». Pris au piège, j’arrivais devant une terrasse bondée et apercevais mon pote, souriant, au milieu de 14 personnes étalées sur 3 tables. Hésitant, je me lançais toutefois dans une bise à la première personne située sur ma gauche afin de me présenter. Sous l’effet de la panique, je me voyais dans l'obligation d’enchaîner. A partir de la cinquième personne, mon souffle s’accélérait tel un chien obèse en pleine canicule, mon dos me faisait souffrir à force de me baisser et le “Paul, enchanté” se transformait petit à petit en un marmonnage incohérent. Arrivé au bout de l’épreuve, j’avais l’impression d’avoir dû pratiquer une fellation à tous les participants avant même d’avoir pu dire « Et sinon, tu fais quoi dans la vie toi ? ». 

Faire la bise est un exercice technique épuisant, violent, intrusif et qui n’apporte que du malheur. Elle agit comme une cagnotte Leetchi. Une servitude qui emmerde tout le monde, sauf mon pote Pierre toujours partant pour faire un groupe Facebook avec 147 personnes – et m’asséner de, « Oh bah on se fait la bise quand même, ça fait longtemps ! », alors que je sors du métro et que mon déjeuner était constitué exclusivement de Boursin. Pour rappel, l’effort dont on parle ici consiste à positionner votre bouche à seulement un doigt de celle de l’autre. Cet autre qui peut avoir le double de votre âge, en positif ou en négatif. Cet autre qui peut donc tout aussi bien dégouliner de morve que de sueur comme s’il sortait d’une séance de crossfit, provoquant bon an mal an un mélange de fluides corporels digne d’un épisode de Jackass

Cette proximité impérieuse peut aussi vous envoyer dans les griffes de détraqués sexuel en sommeil. Nous sommes déjà tous tombés sur cette personne qui, au moment de vous faire la bise, vous braque d’abord de son regard Scorpion, puis se lève de sa chaise tel un lion se dressant sur ses deux pattes, le sexe en érection, s’avance et se permet de poser sa grosse main sur votre épaule (ou pire, sur votre hanche) avant de vous baiser les joues de façon calme mais appuyée afin de vous faire comprendre qu’il veut vous sauter, pour enfin s’éloigner avec son regard de braise. Ce sont ces personnes qui en profiteront pour vous embrasser lors d’une bise à deux heures du matin en feintant “ah pardon j’ai cru que…”. Oui, parce que faire la bise serait déjà un accord de principe que vous voulez coucher avec lui ou elle. 

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Je sais que certains d'entre vous sont déjà en train de se fendre d’un tweet énervé, les yeux injectés de sang et le corps en transe : « Mais Paul, tu peux aussi faire un coucou et ne pas faire la bise. C’est un faux débat. » Cela n’est pas si simple, pour deux raisons. La première est que souvent, les gens ne comprennent pas qu’un signe de la main lorsqu’ils se dirigent vous signifie « NE ME TOUCHE PAS ». La seconde est que, s’il est techniquement possible de dire à ses potes « NE ME TOUCHE PAS » – ou qu’ils ont raté leur vie, que leur partenaire est un con, à sa famille qu’on a pas envie de les voir à Noël et à son manager qu’il a le charisme d’un sac plastique – la pression sociale, la politesse et la peur viennent poser leurs énormes fesses suintantes sur nos épaules, appuyant si fort sur ces dernières que nous nous sentons obligé d'obtempérer et de faire un effort. Parce qu'on a toujours fait comme ça.

En effet, les gens s’embrassent depuis l’antiquité. Les Perses s’embrassaient pour distinguer les riches des autres, comme l’expliquait Hérodote : 

« Lorsque deux Perses se croisent en chemin, voici par quoi l’on peut reconnaître qu’ils sont du même rang : au lieu de prononcer des formules de politesse, ils s’embrassent sur la bouche ; si l’un d’eux est d’un rang quelque peu inférieur, ils s’embrassent sur les joues ; si l’un d’eux est de naissance très inférieure, il se met à genoux et se prosterne devant l’autre. »

Aujourd’hui, la bise fait, parait-il, partie de « notre culture » et elle reste une affaire de violence sociale – où les rangs de naissance perses ont laissé place à une distinction bien plus basique : les gens cools, et les autres. Car la bise est un signe d’appartenance. En tant que mec, il m’est arrivé plusieurs fois de débarquer au milieu d’un groupe de bros établis qui se tapaient tous la bise de façon bien virile. Mais quand venait mon tour (le pote de l’un d’eux, vous avez compris), ils me tendaient ostensiblement la main pour me montrer que je ne faisais pas partie de la bande. Même si je ne voulais aucunement faire partie de leur groupe, il est indéniable qu’à cet instant, je me sentais plutôt nul. 

Pour couronner le tout, faire la bise c’est aussi se noyer au milieu des spécificités locales et autres exceptions qui persistent sur notre territoire. Faire la bise donne souvent lieu à un bordel sans nom avec des gens qui veulent juste se dire bonjour mais frôlent leurs langues, heurtent leurs fronts respectifs et s'excusent dix-sept fois. Certains commencent à gauche, d’autres à droite. Certains en font deux, d’autres trois voire quatre. Imaginez un instant qu’il y ait plus de trois personnes dans la pièce. Cela fait déjà 16 bisous à donner et autant à recevoir. On est proche de l’orgie. Certains se contentent de tendre leur joue sans se toucher, d’autres vous embrassent comme s’ils voulaient aspirer votre âme. Faire la bise est un véritable pain surprise quotidien ou vous allez tantôt avoir le côté fromage de chèvre, tantôt le côté thon. 

Maintenant, je sais que certains d’entre vous vont s'échiner à dire quelque chose du genre, « Mais Paul, avec la famille c’est différent, c’est chaleureux de se faire la bise. » Là encore, je désapprouve. Un chalet en Autriche est chaleureux, un chat qui dort au soleil est chaleureux. Mais se faire ventouser les joues par son oncle alcoolique qui tel un calamar géant vous agrippe le corps entier jusqu'à vous briser les os n’est pas chaleureux. Tous les enfants ont été traumatisé par l’intégralité de leur famille leur ordonnant, « Marius, tu fais un bisous ! » accompagnés de « Il a dit bonjour le petit Marius ? » scandé à travers le salon familial. Famille ou pas, chacun a le droit de préserver son espace et de ne pas vouloir se faire câliner à chaque petit déjeuner. Bon, je ne dis pas qu’il faut l’exclure à tout jamais telle la Peste, mais la bise devrait être une exception, quelque chose que l’on fait un privé, comme l’annulingus ou se donner des petits noms types « mon chat ». Parce que faire la bise, c’est quand même chiant, c’est tout.  

Si seulement nous pouvions nous inspirer de l’inclinaison japonaise, si chic et respectueuse à la fois. Cette dernière permet de saluer sans se toucher, de prendre le temps de dire bonjour sans devoir passer chez l'ostéo le lendemain, ni en finissant en réanimation à l'hôpital. Vous l’aurez remarqué, je n’ai même pas parlé des potentiels effets quant à la transmission du virus. Vous êtes grands, vous savez. Pour terminer, n’oubliez pas une chose importante : Judas vendit Jesus d’une bise.

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par VICE Staff; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek; propos rapportés par Liza Blackwell

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