Life

Avec ceux qui ont tout plaqué pour devenir des nomades

Dans son ouvrage « Les nouveaux nomades, toujours ailleurs, jamais chez eux », le journaliste Maxime Brousse s'est intéressé aux gens qui ont adopté un nouveau mode de vie, aux antipodes de ce qu'ils ont connu jusque-là.
09 juillet 2020, 7:43am
Digital nomade
Photo adobde

Qui n'a pas déjà rêvé de tout plaquer pour changer de vie ? Quitter la ville, sa foule, son stress et l'autoroute toute tracée du métro-boulot-dodo pour retrouver un semblant de liberté de sens dans son existence. Certains ont choisi cette voie et sont devenus de véritables nomades. Qu'ils soient vanlifers, digital nomads, tinistes, ils ont choisi un nouveau mode de vie fait le choix de voyages et d'expériences en tout genre, loin des investissements immobiliers sur trente ans et des CDI avec tickets restaurants qui occupent notre quotidien.

Le journaliste Maxime Brousse est allé à la rencontre de ces « voyageurs 2.0 », comme il les appelle, pour tenter de comprendre pourquoi leur choix et les valeurs qui les animent. De cette enquête est né l'ouvrage Les nouveaux nomades, toujours ailleurs, jamais chez eux, qui dresse le portraits de ces gens qui ont abandonné la sédentarité pour n'habiter nulle part mais vivre partout. VICE a tapé la discute avec Maxime pour en savoir un petit peu plus sur ces « marginaux » qui nous font rêver.

VICE : Quel est le point de départ de ton livre ?
Maxime Brousse : Mon livre parle de trois types de nouveaux nomades : les vanlifers, les tiny houses et les digital nomads. Ce sont des tendances que je suis depuis des années, sans doute pour étancher ma soif de voyage ! Ces dernières années, elles sont devenues de plus en plus visibles… Mais personne ne s’y intéressait de manière globale : on parle généralement de quelques cas individuels, de belles histoires. Moi, j’avais envie d’aller un peu plus loin, je me demandais ce qui poussait ces gens qui ont mon âge à se lancer dans ces modes de vie atypiques, et je voulais comprendre ce que leur choix disait de notre mode de vie à nous, les sédentaires.

Qu'est-ce qui motive ces nouveaux nomades à changer radicalement de mode de vie ?
Il y a plein de raisons. Des raisons anthropologiques, comme le fait que l'Homo Sapiens est une espèce qui voyage énormément, et le fait qu’on vive un moment où, à mon avis, il est possible d’explorer d’autres manières de vivre. Il y a aussi des raisons liées au marketing, ou encore aux moyens techniques. Il est plus facile de voyager aujourd’hui et de trouver des informations pour le faire qu’il y a 100 ans, 50 ans et même 15 ans.

Mais selon moi, l’un des moteurs de ces nouveaux nomades, c’est l’incertitude face au monde qui vient. On a grandi avec l’idée qu’on serait la première génération à vivre moins bien que la précédente, on voit bien que l’idée de carrière a du plomb dans l’aile, que les inégalités s’accroissent, que se loger devient compliqué… Et évidemment, la crise climatique, l’épisode du Covid-19 et les crises économiques récurrentes n’arrangent rien. Face à cet avenir incertain, les nouveaux nomades préfèrent profiter de l’instant. Pour moi, ils sont des « hédonistes angoissés », qui ont envie de savourer l’instant présent parce que l’avenir est flou, et inquiétant.

Peut-on dire que leur désir de changement d'exil est aussi lié à cette société capitaliste, hyper connectée, et parfois abrutissante ?
En grande partie, oui. On retrouve surtout ça dans le discours des vanlifers et des tinistes – ceux qui vivent en tiny houses. Chez eux, des idées comme le « minimalisme », le zéro déchets ou l’autonomie sont très valorisées. Sans remettre frontalement en cause le système, la plupart des gens que j’ai interrogés ne considèrent pas leur démarche comme politique, il y a cette envie de s’extraire de l’hyperconsommation, d’adopter un mode de vie plus simple. C’est un peu moins vrai par rapport à l’hyper-connexion, puisque les nomades avec lesquels j’ai échangés sont très présents sur les réseaux, et beaucoup sont des travailleurs à distance : graphistes, développeurs, journalistes, traducteurs… Qui passent donc beaucoup de temps derrière leur écran. Même chez les digital nomads, qui sont pourtant très souvent des « serial entrepreneurs », il y a ce désir de s’extraire de la société, ce qui est très paradoxal.

« Même s’ils renvoient l’image d’un quotidien idyllique, ils restent prisonniers du même monde que le nôtre »

Vanlifers, tiny houses et digital nomads sont les trois types de nomades que tu présentes dans ton livre. Qu'ont-ils en commun ?
Ils posent un même diagnostic sur la société sédentaire, mais apportent des réponses différentes. Chez les trois, on retrouve l’idée que la société ne tient plus ses promesses, qu’elle ne nous permettra pas de s’épanouir. Il faut donc aller chercher son bonheur ailleurs. Pour les vanlifers, cela se fait en prenant le temps de rouler, en vivant simplement. Pour les tinistes, c’est le fait d’avoir un chez-soi, mais qui ne soit pas une prison, un chez-soi qu’on obtient sans crédit, et qui garde la possibilité de bouger, même si ce n’est pas la raison d’être des tiny houses. Un tiniste parle d’ailleurs de « sédentarité souple ». Pour les digital nomads, en caricaturant un peu, l’idée est de
« vivre comme un millionnaire sans en avoir le compte en banque ». Donc de profiter de pays où le coût de la vie est moindre, et les paysages, idylliques.

Chez les trois, il y a ce besoin de retrouver de la puissance d’agir : de reprendre du contrôle sur les choses, pouvoir créer son entreprise facilement, savoir comment fonctionne son logement dans les moindres détails, ne pas se sentir enchaîné par les pièges classiques de la vie sédentaire… Tous veulent profiter de l’instant présent, comme je le disais tout à l’heure, et, enfin, une certaine forme d’homogénéité : ceux qui adoptent ces modes de vie sont essentiellement des occidentaux, blancs, hétérosexuels, en couple, avec un même capital culturel.

Comment font-ils pour survivre dans ce monde où l'argent est roi ?
Malheureusement, ils travaillent. Je dis « malheureusement » parce que, même s’ils renvoient l’image d’un quotidien idyllique, ils restent prisonniers du même monde que le nôtre. Parmi les personnes que j’ai interrogées, il y a des profils très différents : des entrepreneurs comme Sophie, une digital nomad qui a créé une marque de sous-vêtements pour hommes à Bali ; ou Pierre, qui a créé un bus-auberge de surf. Il y a des influenceurs comme Des fenêtres sur le monde, Roammates ou Le van migrateur qui vivent indirectement de leur mode de vie, pas en étant rémunérés par Instagram, mais en écrivant dans la presse spécialisée, en publiant des livres, physiques ou numériques. Mais aussi un manipulateur radio, une institutrice qui prend des congés sabbatiques, ou des designers d’objets passionnés de low-tech. Bref, il y a des profils assez variés comme tu vois.

Leur rapport à l'argent est-il différent du notre ?
Je dirais oui : les vanlifers et les tinistes que j’ai rencontrés essaient de s’affranchir de l’argent, dans une certaine mesure. Ils veulent consommer moins, pour que l’argent joue une place moins centrale dans leur vie et pour éviter qu’il ne soit une préoccupation. Chez les digital nomads en revanche, je pense que la réussite se mesure surtout à la réussite entrepreneuriale, et donc au chiffre d’affaire généré. On est donc face à deux pôles opposés : réduire la place de l’argent d’un côté et l’argent comme mesure de la réussite de l’autre.

Faut-il en conclure qu'ils sont pour la plupart minimalistes et qu'ils ont délaissé tout intérêt matériel ?
Oui, le minimalisme est une tendance qui revient souvent, chez les trois types de nomades. Les vanlifers et les tinistes vivent dans de petits espaces de moins de 20m 2, donc il est difficile pour eux d’accumuler beaucoup de choses. Quant aux digital nomads, ils sautent souvent d’un avion à l’autre et ne restent pas dans le même logement plus de quelques mois. De fait, ils ont donc tendance à ne pas posséder grand-chose. Mais ces nouveaux nomades ne s’affranchissent pas des biens matériels pour autant : ils aiment avoir de jolis intérieurs et pas mal de gadgets technologiques.

« L’expérience du nomadisme n’est pas une fin en soi, mais elle apporte une flexibilité, un art de la débrouille, et permet, dans la plupart des cas, de tisser des liens très fort avec une communauté »

N'est-ce pas pour certains une nouvelle manière de faire un business, grâce à Insta notamment, sous couvert d'un retour à la liberté et à la simplicité ?
Parmi les personnes que j’ai interrogées, personne ne vit de ses posts sur les réseaux sociaux, et toutes sont honnêtes dans leur démarche, elles partagent leur vie sur les réseaux parce que ça leur plaît. Je pense que ce que leur apportent les réseaux, c’est avant tout le fait de se sentir appartenir à une communauté. Ils échangent avec des personnes qui ont les mêmes centres d’intérêt, et qui comprennent leurs questionnements et leurs choix. La notoriété qui en découle débouche sur des opportunités – écrire dans la presse spécialisée, publier des photos voire vendre des produits dérivés – mais n’est pas le but recherché à la base.

Après la pandémie que nous vivons, penses-tu que ces nouveaux nomades seront de plus en plus nombreux ?
C’est juste une supposition, mais je pense que beaucoup de personnes qui hésitaient vont passer le cap tout de suite. D’ailleurs il y a trois semaines, j’ai passé le week-end avec un couple qui venait de s’acheter un van. Ils avaient envie de devenir vanlifers depuis quelques temps, mais le confinement les a confortés dans leur choix, et les a incités à le faire immédiatement. Peut-être qu’on va voir une grosse augmentation des nomades dans les mois qui viennent, puis une stagnation dans les années à venir. Comme si tous ceux qui ont hésité six mois ou un an, allaient s’y mettre plus rapidement que prévu. Evidemment, cette crise va aussi booster le télétravail et donc sans doute les digital nomads – en revanche, contrairement à ce qu’affirme Pieter Levels, jeune figure emblématique des nomades numériques, je ne pense absolument pas qu’il y aura « un milliard de digital nomads » d’ici 2035.

Vu de l'extérieur j'ai l'impression que c'est une simple mode de vie qui ne deviendra jamais durable...
Je vois ce que tu veux dire, d’ailleurs, on me demande souvent : « Que font-ils en cas d’échec » ;
« Combien de temps vont-ils rester nomades ». Mais ce sont des questions qu’ils ne se posent pas vraiment. À un moment de leur vie, pour des raisons différentes, ils ont fait le choix du nomadisme, mais rien ne les empêche de redevenir sédentaires quelques années plus tard. L’expérience du nomadisme n’est pas une fin en soi, mais elle apporte une flexibilité, un art de la débrouille, et permet, dans la plupart des cas, de tisser des liens très fort avec une communauté.

Les nomades de la mer

Regrettent-ils des choses de leur ancienne vie ?
Non, pas vraiment, car ils ont fait ce choix pour surpasser un blocage lié à leur ancienne vie : la peur de devoir faire un crédit pour acheter une maison, l’envie de mettre en accord ses valeurs et son mode de vie… Ils sont conscients des désavantages de leurs modes de vie : éloignement vis-à-vis de la famille et des proches, petits espaces qui ne permettent pas d’héberger des amis… Mais comme ils ont choisi ces contraintes, ils les assument entièrement.

A titre personnel, certains a priori ont-ils été déconstruits après avoir rencontré ces nouveaux nomades ?
Oui, je me suis toujours dit qu’il fallait avoir un petit pactole de plusieurs milliers d’euros de côté pour se lancer, mais en rencontrant ces nomades, je me suis rendu compte que beaucoup se lançaient dans cette vie avec relativement peu de moyens, et aucun matelas de sécurité. Et je pensais aussi que poster en permanence du contenu sur Instagram était une corvée, je ne savais pas qu’on pouvait faire ça par plaisir, haha.

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