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Le jour où la pendule du Grand Véfour s’est arrêtée à 22 h 37

Il y a 32 ans, une bombe explosait devant la salle du célèbre restaurant parisien blessant une dizaine de convives dont Françoise Rudetzki, future fondatrice de l’association S.O.S. Attentats.

par Alexis Ferenczi
23 Septembre 2016, 11:00am

Tout au long de cette année, VICE et l'INA se penchent sur les archives télé des émissions marquantes du PAF et vous pouvez retrouver tous les articles de la série en cliquant ici. Chez MUNCHIES, la colonne s'appelle « Nourritures cathodiques » et en voici le troisième épisode.

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L'entrée du Grand Véfour en 2008. Photo via Flickr user Eric Parker.
« refuge »

Le 23 décembre 1983, il reste une dizaine de clients encore attablés au Grand Véfour, restau parisien situé près des jardins du Palais Royal, trois étoiles au Guide Michelin. L'établissement, ouvert presque deux siècles auparavant, n'a pas bougé du 17 rue de Beaujolais en dépit des mutations de la capitale.

Ce des gourmets a parfois changé de nom, de main, de style ou de cuisine, mais sans jamais disparaître. Cette nuit pourtant, aux alentours de 22 h 30, alors que le maître d'hôtel, Henri Dubourgnon, sent une odeur de pétard inhabituelle, une déflagration va secouer ses fondations.

La bombe, qui aurait été placée dans un conduit d'aération, a explosé à l'extérieur du restaurant. Elle a soufflé la salle, pulvérisé les vitres ainsi qu'une bonne partie de la vaisselle. Un cratère d'environ 40 cm de diamètre est visible à l'entrée. Il y a plusieurs blessés. Parmi les convives, on trouve George Hager et sa femme, Monica Healy.

Le couple d'Américains est à Paris pour une visite de famille et profite de la faiblesse du franc pour faire les grandes adresses du 1er arrondissement : « Je me souviens que le repas était vraiment bon », explique George à MUNCHIES. « On était sur le point de prendre un dessert quand, tout d'un coup, derrière moi, une détonation m'a littéralement poussé sur la table. »

« Il y avait du verre un peu partout », se rappelle-t-il. « Les vitres, les miroirs et les chandeliers avaient volé en éclat. On était comme pris dans un tourbillon de minuscules débris acérés. » Plutôt épargnés, George et Monica ne souffrent que de légères coupures. Cette dernière se souvient : « C'était une expérience surréaliste. J'ai d'abord cru à une fuite de gaz. Des morceaux du restaurant volaient dans tous les sens. »

En 1983, le souvenir de l'attentat rue des Rosiers à Paris ayant visé le Jo Goldenberg quelques mois auparavant, est encore vivace – des grenades explosent puis un commando armé de pistolets-mitrailleurs fait irruption dans le restaurant, bilan : 6 morts et 22 blessés –, les Américains quittent l'établissement.

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« Comme j'étais très légèrement blessée, on m'a emmenée à l'hôpital de l'Hôtel-Dieu dans ce qu'on peut appeler un panier à salade. L'ironie c'est qu'on était passé devant le matin même en allant visiter la cathédrale de Notre-Dame », ajoute Monica. George est retourné dans la salle avec son frère, à la recherche de sa belle-sœur.

Il croise au passage un touriste japonais, grièvement blessé au bras et « un homme tenant ce qui ressemble à une porte ou un volet au-dessus d'une femme, allongée sur le sol et dont la jambe est dans un sale état. On l'a aidé à se débarrasser de la porte pour qu'il puisse lui venir en aide. Je crois qu'elle est devenue assez célèbre ensuite. »

Les explosifs étaient du type de ceux qu'utilisait Action directe. Ils faisaient partie de lots qui avaient été volés dans un entrepôt et qui avaient servi pour commettre d'autres attaques.

Cette femme, c'est Françoise Rudetzki. Ce soir-là, elle fêtait avec son époux, Maurice, leurs dix ans de mariage. Dans Triple Peine, autobiographie parue en 2004 chez Calmann-Lévy, elle raconte cet « énorme bruit sourd, d'une telle force que l'esprit a du mal à le concevoir. (…)Et soudain, ce fracas. Presque en même temps, je ressens un grand souffle qui vient de ma gauche et je suis soulevée de terre. » L'énorme porte blindée qui donne sur le Palais Royal est sortie de ses gonds.

Gravement blessée, criblée d'éclats de cristal et de porcelaine, Françoise Rudetzki refuse l'amputation et va subir des dizaines d'opérations. Alors qu'elle entame sa longue convalescence, elle va faire de cet attentat un tournant dans l'histoire du mouvement associatif français de défense des victimes. Son combat ? La reconnaissance de statut de victime du terrorisme par l'État français et leur indemnisation par les pouvoirs publics. L'association S.O.S. Attentats voit le jour, un peu plus de deux ans après les faits.

Entre-temps, l'attentat n'a pas été revendiqué et l'instruction judiciaire s'est conclue par un non-lieu. Racket mafieux ? Escroquerie à l'assurance ? Pour Françoise Rudetzki, il n'y a pas de doutes : « Les explosifs étaient du type de ceux qu'utilisait Action directe. Ils faisaient partie de lots qui avaient été volés dans un entrepôt et qui avaient servi pour commettre d'autres attaques », confie-t-elle à MUNCHIES. « C'est un peu leur signature contre un lieu de luxe et de plaisir, un établissement qui représentait une image contre laquelle ils luttaient. »

L'attentat peut rappeler celui du café Terminus commis par l'anarchiste, Emile Henry, le 12 février 1894 qui voulait montrer à la bourgeoisie qu'elle ne pouvait plus jouir de ses privilèges sans trembler. Le groupe dément toute implication et juge que la cible n'aurait pu avoir de signification politique dans leur combat. Du côté de George Hager, on a une autre théorie : « David Andelman, le reporter de CBS sur place, et ses sources de l'époque, y ont vu la main de la Syrie. Selon lui, le président français, [François Mitterrand] aurait envoyé un message à son homologue syrien, Hafez el-Assad, 'vous arrêtez les attentats et on vous fait un prix sur les Mirage.' Est-ce que c'est vrai ? Je n'en n'ai pas la moindre idée. »

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Autre « victime » collatérale, Raymond Oliver, le propriétaire du Grand Véfour qu'il a repris en 1948 alors que le restaurant était critiqué – « sa cuisine a baissé, on le réserve aux provinciaux de passage à la capitale ». Oliver est une star, un des premiers chefs à passer à la télévision version ORTF dans Art et magie de la cuisine notamment. Il renoue avec la tradition et les méthodes qui ont fait du Véfour une institution, quand, à son apogée au XIXe siècle, on y buvait les mokas les plus reuchs de Paris et que Grimod de la Reynière chantait ses louanges : « nulle part on n'y apprête mieux un sauté, une fricassée de poulet à la Marengo, une mayonnaise de volaille. »

Après 35 ans de règne sur ce temple de la gastronomie, Raymond Oliver cédera finalement sa place à la famille Taittinger peu après l'attentat. Le restaurant rouvrira ses portes après plusieurs mois de travaux. Un chroniqueur du Figaro saluera l'événement en expliquant que l'attentat aura fait « finalement plus de peur que de mal ». Au grand dam de Françoise Rudetzki : « Je dis toujours 'Merci M. Taittinger de votre mépris'. Sans lui, je ne me serais peut-être jamais lancée dans ce combat. Ils ont reconstruit et rénové le restaurant avec l'argent des pouvoirs publics – puisque c'était un monument classé – et celui des assurances. Ils avaient souscrit une assurance spécifique quelque temps avant les faits. »

Mon mari est décédé il y a trois ans des suites de l'attentat. Il avait ce que j'appelle des blessures invisibles. C'est lui qui avait choisi le Grand Véfour et il ne s'en est jamais remis psychologiquement.

L'association S.O.S Attentats disparaît en 2008, faute de soutien des pouvoirs publics. Mais elle laisse un héritage inestimable. « Je suis à l'origine de huit lois pour les victimes de terrorisme », précise-t-elle. « Que ce soit la création du fonds de garantie, la loi sur le statut de victime civile de guerre ou le mémorial [Statue-fontaine, monument parisien dédié aux victimes du terrorisme] qu'on a fait construire en 1998, j'espère que les pratiques évolueront et que ce système, unique au monde, continuera d'être amélioré. »

Et Françoise Rudetzki de conclure : « Je regrette de ne pas connaître la vérité. Mon mari est décédé il y a trois ans des suites de l'attentat. Il avait ce que j'appelle des blessures invisibles. C'est lui qui avait choisi le Grand Véfour et il ne s'en est jamais remis psychologiquement. Moi j'ai suivi un certain chemin, celui de la résilience. » Comme le nom des centres dont elle a soumis l'idée, sur le modèle de ceux qui existent aux États-Unis ou à Oslo, et qui viendront en aide aux futures victimes d'attentat. Un nouveau projet qu'elle entend mener à terme.