Ce que ça fait d’être escort homme pour la première fois

Faire semblant d'être le mari d'une grande bourgeoise parisienne n'est pas une activité de tout repos.

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17 juillet 2015, 5:00am

La semaine dernière, conversation alcoolisée sur DSK avec un pote. « Ouais mais tu vois, le mec se tapait des escorts. C'est genre, des putes de luxe quoi ! » Ne pouvant laisser passer l'occasion, je lui réponds. « Tu sais que j'ai été escort boy, à propos ? » Il m'a regardé tout bizarrement d'un coup. Je l'avais choqué.

Et pourtant, au-delà de l'image d'Épinal de l'acteur porno reconverti, certains escorts boys présentent un profil très éloigné de l'idéal romantique populaire. Surdiplômés pour les uns, polyglottes pour les autres, ils accompagnent une clientèle de luxe qui fait appel à leur service pour des raisons personnelles mais aussi de stratégie professionnelle. J'ai eu l'occasion d'en faire partie. Et je dois reconnaître que je me suis plutôt bien amusé.

C'était en 2011. Après cinq ans à écumer ambassades et instituts culturels, je décide d'entamer une reconversion professionnelle comme consultant en communication. Seul problème : l'argent. Il me faut trouver un moyen d'en gagner sans passer par la case travail à temps plein, et je n'ai aucune idée de quelle piste suivre pour joindre les deux bouts le temps que mon activité décolle. J'en parle à un ami autour d'une bière. Il m'écoute, puis baisse soudain le ton.
« J'ai un pote qui fait un truc un peu spé, ça pourrait peut-être te brancher, dit-il.
– "Spé" comment ?
– "Spé" genre... Escort boy. »

OK. L'espace d'un instant défilent dans ma tête des titres de journaux racoleurs du style « promis à un brillant avenir, il se prostitue et termine étouffé dans son vomi après une overdose de MDMA faisant suite à une orgie SM. » Je me ressaisis.
« Ouais, euh. Je voyais plus un truc genre missions d'intérim.
– T'inquiète, tu vas pas te coltiner un vieux mafieux albanais. Tu passes par une agence, y'a pas de bile. C'est cool. »
C'est cool. Hmm. Bon gré mal gré, j'enregistre le numéro de téléphone de son ami. Entre-temps, je google le mot-clé « escort boy » pour voir aussitôt s'afficher une liste de types pas qu'à moitié nus, tous proposant de mettre leurs généreux attributs virils à disposition de quiconque souhaiterait les utiliser en vue d'un bon moment. Tout ça ne m'inspire pas. Mais ma curiosité n'en reste pas moins piquée, et je contacte l'ami en question.

Photo via Wikimedia Commons

Il me met aussitôt en relation avec le directeur d'une agence spécialisée en escorts. Celui-ci me propose un rendez-vous afin de « m'en dire plus sur ses activités » et de voir si, dans le même temps, je ferais un bon candidat pour ses clientes dites exigeantes.

La semaine d'après, me voilà assis face à Stéphane, trentenaire barbu aux lointaines allures de hipster, et de Monika, sa collègue psychologue BCBG.
« Bon, je t'explique le topo en deux mots : on recherche des hommes entre 25 et 45 ans présentant un profil HQ. »
De mon cerveau émane une vague pensée pour les poulets Label Rouge.
« Ils doivent être charmants, cultivés, confiants, capables de mettre leur partenaire à l'aise. Les beaux gosses décérébrés, ça ne nous intéresse pas. » Regard appuyé. Il poursuit. « Nous ne proposons pas de sexe tarifé. » Pfiou. Bonne nouvelle. « Notre créneau, c'est l'accompagnement de luxe – soirée cocktail, cours de danse, rendez-vous professionnel délicat... Une geisha moderne version homme si tu préfères. »

« À la frontière du professionnel et du personnel, je suis désormais une potentielle marchandise humaine dont Stéphane et Monika doivent connaître au mieux les caractéristiques afin d'en pouvoir optimiser le packaging. »

Je cherche à en savoir plus.
« Et qui sont vos clientes exactement ?
– On est très loin du mythe de la vieille bourgeoise qui veut se divertir avec des petits jeunes. La plupart de nos clientes ont entre 30 et 40 ans. Ce sont des femmes de haut niveau professionnel qui ont très peu de temps pour faire des rencontres. Certaines ont besoin de montrer une image plus stable que celle qu'une célibataire peut renvoyer ; d'autres ont juste envie d'éviter de danser avec un obèse qui sue des baquets.
– Je vois.
– On paie 100 euros de l'heure au départ. Puis tu signes un contrat stipulant qu'aucune relation sexuelle ne doit être négociée pendant la durée de la mission. Après, tu fais ce que tu veux en dehors du cadre du contrat. »

Photo via Wikimedia Commons

Je me sens déjà plus rassuré qu'après le visionnage des éphèbes bodybuildés au muscle tendu. Stéphane a l'air pro, tout ça semble carré. Je leur confirme mon intérêt. Monika, restée sur le côté durant les premières minutes, prend alors la parole.
« Nous allons maintenant tâcher de te connaître un peu mieux. Savoir qui tu es, comment tu réagis dans certains types de situation, afin de voir si tu pourrais faire partie de notre team. »

S'ensuit un long entretien où j'expose en vrac mes postes en ambassades, mon goût pour la littérature russe, mes compétences en Bachata, mon expérience comme sauveteur en mer, ma garde-robe, ma gestion des situations de crise, ma vie amoureuse, ma vie sexuelle, ma connaissance de l'histoire contemporaine, ma connaissance de la cuisine marocaine, ma connaissance des Chevaliers du Zodiaque.
Cette dissection de ma personnalité a quelque chose d'étrangement chirurgical. À la frontière du professionnel et du personnel, je suis en effet désormais une potentielle marchandise humaine dont Stéphane et Monika doivent connaître au mieux les caractéristiques afin d'en pouvoir optimiser le packaging en ligne.

Au terme de l'entretien, mes promoteurs semblent satisfaits et se mettent à m'expliquer avec enthousiasme dans quel rayon ils comptent me placer.
« C'est parfait ! Ton profil cadre avec nos clientes CSP+ expats. Tu peux être adaptable à différents types de situation, cours de danse, business rendez-vous, cocktail. Nous te contacterons dès que nous aurons une mission dans tes cordes. Ah, dernière chose : souhaites-tu opérer sous ton vrai nom ou tu préfères un pseudo ? »

Je reviens intérieurement sur la dernière phrase et les mots « mission », « opérer », « pseudo ». Soudain, j'ai dix ans et je suis agent secret. Trop bien. Je m'appellerai Solal, comme dans Belle du Seigneur.

Une semaine plus tard, je reçois un coup de téléphone de Stéphane.
« Bonsoir Solal. J'ai une mission pour toi. Une cliente, avocate d'affaires, la trentaine, a besoin de quelqu'un pour l'accompagner à un cocktail professionnel. Rendez-vous avec elle mardi 19 heures au Gato Negro. » OK. Qu'est-ce que j'ai à faire exactement ? « Vous buvez un verre et elle te briefe plus précisément sur la soirée. Puis vous vous rendez ensemble au lieu de la réception. Tenue casual chic, veste de costard au minimum, pas de cravate. Tu devras sans doute jouer un rôle. Quand la mission est terminée, tu m'envoies un texto pour me dire que tout est OK. Des questions ?
– Ça devrait aller, merci.
– All right then. Bonne chance et à mardi ! »

« Elle esquisse les contours d'un scénario. Nous nous sommes rencontrés en "jouant au tennis, il y a moins d'un mois". »

Mardi, 18 h 55, Gato Negro. J'attends la cliente, Maria, devant le bar branché, vêtu d'un costume Calvin Klein cintré, chemise blanche de la même marque, légèrement parfumé – en Bleu de Chanel, comme indiqué sur mon descriptif. Elle arrive à 19 heures pile, vêtue comme convenu d'un tailleur sobre mais chic. Brune, élancée, plutôt charmante. Tout en me souriant, elle me jauge rapidement, semble satisfaite de la marchandise.
« Solal ? Je suis Maria.
– Enchanté. »
Elle a un beau sourire, je la sens légèrement tendue. Il s'agit sans doute de sa première fois. Ça a beau être la mienne également, je ne peux me permettre de laisser transparaître une quelconque hésitation. Mon rôle est de la mettre à l'aise, suffisamment en confiance pour que l'image que nous projetions pendant le cocktail lui soit bénéfique. Pour cela, il est important que nous partagions quelque chose, même brièvement.

Après quelques gorgées de Chianti, elle se détend et me révèle qu'elle déteste les cocktails. Je lui raconte l'anecdote de ma première réception diplomatique où je me tourne en ridicule. Cette anecdote débouche sur des rires, croisement de regards, et en quelques instants nous voilà complices. Intérieurement, je pousse un soupir de soulagement. C'est parti. Elle me parle alors d'elle, de sa famille, puis de son travail – un poste qu'elle n'occupe que depuis peu et qui la stresse au sein de ce prestigieux cabinet. Elle revient finalement au cocktail, premier événement auquel elle est conviée depuis son arrivée. Je serai sa date.

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Elle esquisse les contours d'un scénario. Nous nous sommes rencontrés en « jouant au tennis, par exemple, il y a moins d'un mois ». Qu'est-ce que je pourrais bien faire dans la vie ? Consultant en communication, tiens. Suffisamment vague tout en sonnant bien, et tellement proche de la réalité que je n'aurais qu'à broder. Règle de base du mensonge : toujours le baser sur des détails réels. OK, allons-y.

Le cocktail s'avère tout ce qu'il y a de plus classique : réception guindée au sommet d'un hôtel de luxe, orchestre de jazz, fraises et champagne. La sensation d'évoluer dans un milieu dont je connais les codes tout en y jouant un rôle est grisante. Plus que jamais, j'ai le sentiment d'être un agent secret : sous couvert de ma fausse identité pseudo-littéraire, je déambule dans une réception au bras d'une belle femme, serre des mains manucurées, mange des petits fours – sans mettre des miettes partout.

Le fantasme de l'agent secret mis à part, je ne perds pas de vue l'objectif de ma mission. Je tâche de mettre Maria en valeur en devenant le meilleur ami de chaque personne qu'elle me présente, sans toutefois en faire trop. Je parle politique économique avec son collègue Franz, danse contemporaine avec Mila, squash avec son boss, glisse une blague sur notre rencontre imaginaire au club de tennis, et tâche avec difficulté de résister au champagne dont les coupes ne cessent de se remplir devant mes yeux frustrés. Voir son faux petit ami si chic et à l'anglais irréprochable revenir soudain à ses origines bretonnes en se mettant à chanter « Dans les prisons de Nantes » au beau milieu du cocktail pourrait sans doute nuire à Maria. Une coupe, maximum.
La soirée se termine, Maria semble ravie. J'ai rempli mon rôle, elle a passé un bon moment et se sentira d'autant plus en confiance au travail. À part quelques regards complices, aucune tension sexuelle ne s'est manifestée, et je repars chez moi en taxi, payé par l'agence. Mission terminée.

Je n'ai malheureusement pas eu l'occasion de poursuivre plus mon aventure d'escort. Mon activité professionnelle a en effet fini par décoller et je risquais désormais de croiser de potentielles clientes durant mon travail. N'eût été cette incompatibilité, j'aurais toutefois adoré poursuivre une expérience extrêmement riche à plein de niveaux. Si ces milieux élitistes peuvent sembler superficiels et guindés, voire parfois ridicules lorsque l'on met un pied dans la pseudo jet-set, être escort permet avant tout de comprendre les codes qui les régissent. On réalise ainsi que quel que soit le milieu social que l'on découvre, il est fondamental de le comprendre avant de le juger. D'autant plus lorsqu'il s'agit des mœurs et comportements sociaux d'une élite parfois secrète et souvent fascinante.

Ce soir-là, en rentrant chez moi, je ne pus m'empêcher d'avoir une pensée pour la ZEP où j'avais passé mon adolescence, les barres d'immeubles et les embrouilles. Puis ce fut un flash d'images de champagne et de robes de soirée. Et je me suis endormi.

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