Dans les effluves du super thé d'Amazonie qui décode mieux les rêves que votre psy
Andy Gavilanes, founder of Amazon Learning, drinking guayasa. All photos by the author.

Dans les effluves du super thé d'Amazonie qui décode mieux les rêves que votre psy

En Équateur, on cultive la « guayusa », une plante gorgée de caféine et d’antioxydant qui permet d’interpréter les visions et de protéger contre les nuisibles.
30 janvier 2017, 9:00am

Tous les matins, Edmundo Salazar se réveille avant le lever du soleil. Et tous les matins, il boit une tasse de guayusa. Il fait d'abord infuser un petit tas de feuilles séchées dans une casserole d'eau bouillante posée sur un feu. Quand la fumée s'est dissipée et qu'on sent les effluves du parfum de la plante, le moment est venu de transvaser le liquide vert dans la gourde séchée qui sert de bol.

« C'est quand on se réveille que la plante a un rôle important pour nous », explique Edmundo en me tendant le breuvage.

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Il n'est pas encore six heures du matin et le soleil se lève. Ses rayons dardent déjà dans la cabane. On est au beau milieu de la forêt amazonienne. Toute la vie environnante est en train de s'étirer. Le bruissement des insectes et des oiseaux monte crescendo. C'est là, avec la forêt dans le dos et un toit en paille au-dessus de la tête, que je goûte ma première gorgée de guayusa. C'est un peu amer – juste ce qu'il faut. On dirait du thé noir, mais en moins fort. Le goût est plus léger, plus floral. Quelques instants plus tard, je sens l'énergie monter en moi.

Edmundo Salazar. Toutes les photos sont de l'auteur.guayusa

La est naturellement riche en caféine et en polyphénols. Elle contient moins de caféine que le café mais deux fois plus d'antioxydants que le thé vert. Certaines découvertes archéologiques montrent que la plante aurait été utilisée et commercialisée dans toute la zone située entre l'Amazonie et les Andes depuis au moins le Ve siècle.

Pour le peuple kichwa, indigène de l'Équateur, la guayusa est dotée de nombreuses vertus. En plus d'être un stimulant digestif et diurétique, elle augmenterait la fertilité et calmerait les douleurs physiques.

Les feuilles de guayusa.guayusa

La est également utilisée traditionnellement pour interpréter les rêves. Les familles se rassemblent à l'aube pour se les raconter avant d'aller à la chasse ou aux champs. Les pouvoirs sacrés de la plante les aident à communiquer et ils tentent de décoder les songes de la nuit précédente, estimant que ces visions sont directement liées à leur avenir.

Edmundo me demande si j'ai rêvé la nuit dernière. Je lui parle d'un rêve que je fais souvent, dans lequel je marche sans arrêt avec des chaussures défoncées. Qu'elles soient de marche, avec des talons ou plates, elles finissent toutes en lambeaux.

« Ça signifie que tu as beaucoup voyagé. Tu vas dans beaucoup de pays et dans beaucoup d'endroits. Tu aimes parcourir de longues distances sur de courtes périodes de temps et cela n'est pas près de changer. »

Les feuilles de guayusa au marché local.« Les kichwas ne rigolent pas avec leurs rêves

Il est vrai que j'ai visité onze provinces de Chine ces neuf derniers mois. Et je suis maintenant en Équateur. Son interprétation-minute me file la chair de poule puisqu'Edmundo ne sait rien de mon passé.

», explique Andy Gavilanes, le créateur d'Amazon Learning, une société qui élabore des expériences éducatives dans la forêt amazonienne.

« Le rêve de la nuit sert à guider la journée du lendemain. En fonction des rêves qui ont été faits, on se répartit les tâches pour savoir qui ira chasser et qui restera à proximité de la maison. »

La guayusa bout.kichwas

Chaque tribu amazonienne utilise la plante différemment. Les sont l'un des seuls peuples à boire de la guayusa tous les jours.

« Dans d'autres cultures, chez les shuars par exemple, on en boit jusqu'à vomir », explique Andy.

Edmundo est 100 % kichwa, une ethnie indigène qui se retrouve dans toute l'Amérique du Sud. Les kichwas habitent la forêt vierge depuis des milliers d'années et ici, dans la province de Napo en Équateur, ils considèrent la jungle comme leur maison.

Edmundo Salazar énumère les bienfaits de la guayusa.guayusa

À une époque, Edmundo n'avait qu'une poignée de plants de sur son terrain – juste assez pour les besoins de sa famille. Mais à présent, avec la demande étrangère pour cette super-plante amazonienne, il cherche à produire davantage. Runa est une entreprise américaine commercialisant la guayusa. Quand les gérants de Runa sont venus dans la forêt en proposant d'acheter les feuilles de guayusa, Edmundo ne s'est pas fait prier. Aujourd'hui, il a presque cent pieds de la super-plante.

« Planter des guayusas, c'est la tradition ici », explique Eliot Logan-Hines, le cofondateur de Runa_. « La plupart des familles n'ont qu'un arbre dans leur jardin. Les graines étant stériles, il faut faire des bouturages pour reproduire la plante. On a dû apprendre pas mal de choses. »_

Après beaucoup de recherches, les gérants de Runa ont réalisé que la guayusa poussait mieux dans un milieu ombragé de sous-bois, exactement comme les kichwas placent traditionnellement leurs champs. Ces terres sont très fertiles et naturellement disposées en étages. C'est ainsi que Runa a lancé un partenariat avec les foyers indigènes de l'Amazonie : ils achètent directement les feuilles aux familles qui récoltent. Ils ont aussi créé une fondation à but non lucratif pour contrebalancer les effets des échanges commerciaux.

Runa exporte la guayusa.guayusa

Runa travaille en ce moment avec 3 000 familles basées dans le Napo. Il ne s'agit pas de produire la en grande quantité et de façon centralisée : la culture de cette super-feuille amazonienne ne participe pas à la déforestation de la forêt vierge. Toutes les feuilles viennent des jardins à l'arrière des maisons des kichwas de l'Équateur.

Runa envoie un camion dans les familles partenaires pour récolter leurs feuilles. Elles iront ensuite dans une usine de transformation où elles seront séchées et raffinées, comme le sont les feuilles de thé noir. Les feuilles sont ensuite envoyées par bateau aux États-Unis et elles seront commercialisées dans des supermarchés du type Whole Foods ou encore Safeway. La marque garantit un produit bio et issu du commerce équitable.

« Historiquement, quand un étranger vient dans la forêt amazonienne et découvre une plante intéressante, les choses tournent mal. On observe toujours une forme d'exploitation », commente Eliot. Il est lui-même en charge de la fondation à but non lucratif de Runa. « On se doutait bien que l'échange commercial en lui-même ne fournirait aucun bénéfice écologique ou social aux peuples vivant dans la forêt. Nous travaillons donc à améliorer leur qualité de vie ici. En plus du salaire que nous versons aux fermiers, nous gérons un fonds d'aide sociale qui leur est destiné. Il est financé par les bénéfices des ventes de guayusa ».

Grâce à Runa, les arbres à guayusa d'Edmundo lui rapportent entre 470 et 935 euros par an. C'est une part importante de ses revenus. Comme la plupart des autres familles indigènes, Edmundo vit principalement de sa ferme. Pour lui, la culture de la guayusa n'est pas fatigante : il estime ne passer que cinq jours par an à entretenir ses arbres.

L'arbre de la guayusa.guayusa

En plus de vendre le produit de sa terre avec une bonne valeur ajoutée, Edmundo organise chez lui des démonstrations de . En tant que shaman en devenir, il explique que la plante est un moyen de surmonter les écarts culturels et de faire connaître la culture kichwa plus largement. Il est à la tête d'un groupe militant, le Wayru Churis, dont le but est de diffuser les traditions culturelles et musicales du peuple kichwa.

« C'est très important à mes yeux d'être un militant de notre culture. Ces traditions ont un rôle à jouer. La guayusa n'est pas qu'une façon de gagner de l'argent, c'est aussi un moyen pour promouvoir ma culture. »

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Avant de m'emmener voir sa ferme, il boit une dernière gorgée de l'infusion et en laisse tomber un peu sur lui. Les kichwas pensent en effet que cette boisson les protège des prédateurs et des nuisibles.

« Ça hypnotise les serpents et les insectes. Plus tu en bois et plus tu es protégé contre eux. La guayusa nous communique l'esprit de la forêt. »