Martin Parr sur la beauté absurde de la bouffe anglaise

Martin Parr sur la beauté absurde de la bouffe anglaise

Le célèbre photographe de Magnum a immortalisé deux décennies de bouffe insipide servie de l’autre côté de la Manche et à travers le monde.
10.5.16
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Chez Kennedy's, un restau de Fish & Chips de Londres. Les photos sont de Liz Seabrook.

Tarte à la viande et au Stilton, « fish & chips », le menu du Kennedy's est taillé pour cette fin de journée londonienne, ensoleillée mais foutrement frisquette. Le resto est situé sur Whitecross Street, à l'angle du Barbican. Un coin particulièrement animé même en semaine. À l'heure du déjeuner, une queue se forme dans la rue pour la bouffe à emporter. Sous les lampes à chaleur, saucisses et « pies » posent affublées d'un petit drapeau décrivant leur contenu alors que les clients les reluquent avec envie. Les différents sachets de sauce s'écoulent sans discrimination. Les murs sont décorés à la main par de nombreux écrits.

Je suis là pour casser la croûte avec Martin Parr.

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« Je ne voulais pas d'adresse ou de restaurant trop 'posh'. Ici, c'est rapide, un peu sale, mais savoureux », explique la star de l'agence Magnum au moment de s'asseoir.

Une description qui ne rend pas spécialement justice aux délicieuses pâtisseries fourrées au bœuf ou aux frites maison qui atterrissent bientôt sur la table. Le choix du resto s'explique aussi par sa proximité avec le studio londonien de Parr – à quelques mètres dans la même rue. Sortir l'argenterie et la porcelaine pour déjeuner avec lui aurait en plus paru assez fourbe.

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Martin Parr. Photo de Liz Seabrook.

Parce que les clichés de nourriture pris par le photographe sont l'antithèse même du dîner guindé et du « food porn » qui a envahi les réseaux sociaux un peu comme les Huns se sont emparés des rives du Danube. Se plonger dans son dernier livre, Real Food, (Des goûts, chez Phaidon) qui réunit plus de 200 clichés de mets pris à travers le monde sur plus de deux décennies, c'est parcourir une sorte d'obsession pour les délires alimentaires les plus saugrenus du genre humain. Ceux ayant abandonné toute logique nutritionnelle et qu'un pubard même compétent aurait bien du mal à rattacher à une tendance. Pensez à des saucisses sorties du musée Grévin, des légumes en conserve, de la purée visqueuse, des boîtes de Spam ou des gâteaux fluorescents. Parr se sent en mission. Il veut épingler « le snobisme qui entoure la nourriture, cette mode de la bouffe ».

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Alors qu'il consomme parfois les denrées alimentaires qu'il photographie, Parr admet que son métier lui permet d'être un « foodisto » lui aussi. Lors de ses voyages professionnels, il a déjà eu l'opportunité de tester plein de nouveaux produits – de loin son activité préférée. Il a un petit faible pour la cuisine péruvienne et japonaise.

Le truc, c'est que les plats les plus merdiques sont souvent les plus intéressants à prendre en photo. On a fait le tour des noix de Saint-Jacques fraîches ou de ce ceviche naturellement photogénique.

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Abergavenny, Monmouthshire, Pays de Galles, 2003 © Martin Parr / Magnum Photos.

Depuis plus de 40 ans, Martin Parr documente l'absurdité de la vie quotidienne – notre façon de nous habiller, de prendre du bon temps, les objets auxquels nous sommes attachés. Ce n'est qu'après avoir ajouté un flash annulaire à son inventaire, au milieu des années 1990, que la nourriture est entrée dans son répertoire. Le flash assurant une luminosité égale sur toute l'image et très peu d'ombres, la bouffe ne pouvait plus se cacher.

« C'est très démocratique et objectif », dit Parr. « C'est ça le secret. »

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Il souligne agir de manière spontanée et opportuniste.

« Je mets le flash, je me place au dessus et je prends la photo – si j'ai le bon appareil. La plupart du temps, ce n'est pas le cas », ajoute-t-il.

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Abergavenny, Monmouthshire, Pays de Galles, 2003 © Martin Parr / Magnum Photos.

Parr ne met pas en scène la nourriture. Mais que vous le fassiez avant de prendre une tof et de la publier sur Instagram ne lui pose aucun problème : « Pas de soucis, bienvenue au club ! ». En fait, le côté un peu, immédiat, moderne et bizarre du réseau social le fascine. Il parle avec enthousiasme des deux touristes japonais en train de photographier leur repas qu'il a immortalisés. Il était à la recherche « d'un bon sujet de photo de nourriture » depuis un sacré bout de temps.

La relation entre les Britanniques et la gastronomie a beaucoup évolué au cours de la vie de Parr.

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Photo de Liz Seabrook.« J'ai l'impression qu'on est passé d'un extrême à l'autre. On était totalement nul en cuisine et on s'en fichait pas mal. Maintenant, on est devenu obsédé par la bouffe. »

Le photographe ne se souvient pas de la nourriture de son enfance, ces années 1950 et 1960 passées dans la banlieue « insipide » de Surrey – dans le sud de l'Angleterre. Les seuls souvenirs, ce sont les rôtis servis au dîner et les occasionnels « fish & chips » lors de visites « particulièrement formatrices » à ses grands-parents dans le West Yorkshire (son grand-père, photographe amateur, lui a donné son premier livre sur la photographie). Le premier reportage de Martin Parr en 1967 a d'ailleurs pour sujet le restaurant de « fish & chips » Harry Ramsden (aujourd'hui devenu une chaîne) à Guisely près de Leeds.

« C'était assez classe et ambitieux. Il y avait même un piano qui jouait. »

GB. England. Somerset. Wells. 2000.

Wells, Somerset, Angleterre, 2000 © Martin Parr / Magnum Photos.

Si Parr me conseille de partir faire le reporter sur les routes du Royaume, nous avons tous les deux grandi sur la côte dans le Yorkshire. L'occasion de se lancer dans une longue discussion sur les mérites respectifs des « fish & chips » de Scarborough et de Whitby. Parr me confie qu'il ne voit pas de meilleure « capitale culinaire » que Londres. Une idée qui doit « épouvanter » les Français, suggère-t-il avec un sourire taquin.

Son objectif a toujours été attiré par les plats qui évoquent un lieu, que ce soit une vente de gâteaux au profit des Samaritans du Dorset, des escargots recouverts de beurre aux herbes à Paris ou des hot-dogs dans une rue de New York. Les enfants des banlieues se sentent souvent déracinés et Parr est fasciné par la manière dont la nourriture peut être vecteur d'une identité nationale ou régionale.

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Photo de Liz Seabrook.« On ne met jamais assez de vinaigre dans sa purée »

Au milieu de notre déjeuner, Parr s'attarde un instant sur sa purée de pois qui attend dans un ramequin à côté de sa morue panée. Il la recouvre de vinaigre de malt.

, rigole-t-il.

So british.

Photos de Liz Seabrook.

Des goûts de Martin Parr est disponible chez Phaidon.