​Deliveroo Jean-Bernard
Extrait du documentaire SHIFT
Société

Tout le monde y perd à se faire livrer de la bouffe à domicile

Jean-Bernard Robillard contre Deliveroo, c’est un peu comme l’histoire de David et Goliath mais avec des vélos, des frites froides et du néolibéralisme à gogo.
Matéo Vigné
Brussels, BE
21.10.21

C’est l’automne, les jours sont un peu plus courts, les nuits un peu plus longues. Quand le froid recommence à s’installer dans notre vie quotidienne, notre flemme de sortir pour aller faire les courses vient avec. Dire le contraire serait mentir. Il est universel, ce micro-blues qu’on a au moment de fouiller dans nos placards pour trouver les ingrédients miracles qui nous permettent d’accomplir cette banale mais lourde tâche : S’ALIMENTER

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Pour certain·es, l’instinct de survie primaire permet de franchir le pas de la porte pour aller s’acheter une pizza surgelée au night shop le plus proche, mais pour d’autres le réflexe est autre. Beaucoup, dans ce cas, optimisent au maximum l’articulation de leur pouce pour poser délicatement leur doigt sur l’écran du smartphone et finir par cliquer sur leur application de livraison favorite. Deliveroo, Uber Eats, Just Eat, Gorillas, tant d’enseignes de services créées par ce besoin individualiste de faire suer quelqu’un à sa place.

Mais qu’en est-il des gens qui suent justement ? Qu’en est-il de ces livreur·ses qui, contre vents et marées (littéralement), viennent nous sauver de notre faiblesse consumériste ? Vous aurez deviné que c’est pas tout rose. Bien au contraire.

À Bruxelles, un procès en cours depuis avril 2018 inclut l'État belge, Deliveroo et Jean-Bernard Robillard. J-B est coursier, cycliste passionné, quarantenaire idéaliste, un peu rêveur, mais aussi victime d'une économie de plateforme qui atomise de plus en plus les travailleur·ses et tend à invisibiliser les plus fragiles. Malgré ses 20 000 km au compteur – qui lui ont valu le titre de meilleur coursier de Belgique –, il est poursuivi par la plateforme de livraison.

On lui a parlé du procès, mais aussi des sales habitudes de consommation et des pratiques ultralibérales.

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VICE : Salut Jean-Bernard, avant ce procès tu « collaborais » beaucoup avec Deliveroo ?
Jean-Bernard :
J’ai commencé chez Deliveroo début avril 2016. J’ai arrêté de faire ce boulot en janvier 2018. C’était un rythme assez soutenu, je faisais 40 heures par semaine : trois shifts de dix heures le lundi, mardi et mercredi, un de six heures le jeudi et un autre de trois heures le vendredi.

Tu faisais le taf, pourquoi tu te prends un procès ?
En gros, Deliveroo m’attaque en justice parce que j’ai demandé à la Commission de Relation au Travail (CRT), un organisme public, citoyen, gratuit, à disposition de tou·tes, de statuer sur la relation de travail que me proposait Deliveroo. Deliveroo voulait changer tous nos statuts du jour au lendemain. J’étais salarié et Deliveroo voulait nous forcer à devenir indépendant·es. La CRT a dit qu’effectivement notre cas devait être une relation salariée. Cet avis était non contraignant pour Deliveroo, c'est-à-dire que la seule chose à faire pour pouvoir continuer avec moi c’était de m'embaucher contractuellement en tant que salarié·e. Mais Deliveroo a préféré contester la décision de la CRT et a décidé de faire appel en attaquant l'État belge et en me mettant dans le lot. On est deux coursiers à être convoqués. Je ne parlerais pas au nom du deuxième mais il n’y a que deux coursiers dans le monde qui sont attaqués par des boîtes comme ça.

Que ce soit toi qui soit attaqué dans l’histoire, c’est assez fou non ?
Ces gens se croient tout permis et pensent qu’il est tout à fait normal de pouvoir abuser des travailleur·ses. Dans leur tête, ces gens ne comprennent même pas que les travailleur·ses puissent se révolter. J’avais cité à la radio cette phrase qui résume bien le combat qu’on mène : « Quand on s’est habitué·e à ses privilèges, l’égalité est vue comme une oppression ». L'oppression est vue comme une normalité. C’est pas anodin, la population de coursier·es à complètement changé. On a beaucoup de primo-migrant·es, et c’est en profitant des sans-papiers que ces entreprises font leur beurre. Economiquement et humainement, je suis pour une régularisation massive des sans-papiers – si on les régularise, on empêche à toutes les entreprises de faire n’importe quoi, notamment d’exercer cette fraude massive qui consiste à utiliser ces personnes qui ne peuvent pas travailler de façon déclarée. C’est ce qu’on appelle de l’esclavagisme. Ces coursier·es ne pourront jamais se rebeller car iels n’ont aucun droit. Cette fraude massive, c’est des impôts en moins pour la solidarité internationale et pour la sécurité sociale nationale.

« C’est en profitant des sans-papiers que ces entreprises font leur beurre. Cette fraude massive, ce sont plein d'impôts en moins pour la solidarité internationale et pour la sécurité sociale nationale. »

Et vous arrivez à vous organiser, en mode syndicat ?
Alors, il y a le Collectif des coursier·es qui est un collectif à destination des coursier·es dans le but de leur donner l’opportunité d’établir un canal de négociation collective avec leurs donneurs d'ordres. Sinon on est pas mal soutenu·es par des syndicats de tous genres bien sûr. 

Concrètement, vu le nombre de différentes entités convoquées, qui doit prendre ses responsabilités ?
Du côté de l’Etat c’est assez simple, ça organise une défense contre Deliveroo. Sinon, il y a aussi un procès de l’ONSS contre Deliveroo concernant le fait qu’ils n’ont pas déclaré les coursier·es en tant que salarié·es. Le souci, c’est que le gouvernement fait en sorte de faciliter le travail de ces plateformes. Monsieur De Croo a fait voter une loi qui permet aux entreprises de se dédouaner totalement de leur fonction d’employeur puisque pour Deliveroo, Uber et toutes ces boîtes, on considère les travailleur·ses comme associé·es. En se dédouanant de ces fonctions, personne ne verse toutes les cotisations sociales et charges patronales inhérentes aux employeurs. On ne s’en rendait pas forcément compte avant mais c’est devenu très visible pendant la pandémie. Si on peut soigner les gens, c’est parce qu’il y a des cotisations sociales et des charges patronales. Il suffit d’imaginer le nombre de respirateurs artificiels, de lits d’hôpital, de matériel qu’on pourrait avoir en plus avec les millions de charges patronales qui n’ont pas été payées grâce à ce système. C’est les contribuables qui finissent par être perdant·es. Je vais continuer d’attaquer Monsieur De Croo qui s’est fait le chantre de la solidarité nationale durant cette pandémie alors qu’il a tout fait depuis qu’il a des postes politiques pour détruire la sécurité sociale, et ça au mépris même des plus précaires.

« Je vais continuer d’attaquer Monsieur De Croo qui s’est fait le chantre de la solidarité nationale durant cette pandémie alors qu’il a tout fait pour détruire la sécurité sociale, et ça au mépris même des plus précaires. »

Du coup c’est un vice systémique, cette dérive vers des métiers de plus en plus précaires ?
Est-ce que c’est le quart-monde qui livre les plus riches ? On en est là plus ou moins. Sauf qu’ici c’est pas les plus riches mais les personnes un poil plus aisées. Il faut savoir que le système est fait de telle manière que ces entreprises ne seront jamais rentables. Elles ne peuvent vivre que par les levées de fonds. L’objectif de ces entreprises ne peut donc pas être économique mais politique. La finalité, c’est de casser le droit du travail au niveau de la loi et de la justice. L’objectif sous-jacent est vraisemblablement politique : imposer l’ultralibéralisme comme modèle dans nos sociétés. L’idée, c’est que les entreprises ne supportent plus aucune contrainte et que toutes les contraintes sans aucune exception soient supportées par les travailleur·ses. Il faut démonter toute la communication des entreprises comme Deliveroo. C’est important déjà de mettre en lumière dans quoi on met les pieds quand on arrive là. Ça joue beaucoup sur la coolitude du travail, de leur plateforme, tout en indiquant que c’est pas un vrai métier – ils appellent les flexijobs. Communiquer sur le fait que certains boulots ne sont pas de « vrais métiers », ça renvoie tous ces métiers de plateforme à des rangs de sous-métiers, qui ne méritent pas d’être considérés comme les autres et donc qui ne doivent pas être soumis au droit du travail.

Bon et pour éviter ça, si tu devais créer ta propre structure ça donnerait quoi ?
Ce serait une plateforme bienveillante qui ne demande aucune contrepartie, complètement transparente, qui ne cache pas ses données. Ce serait une plateforme open-source, pour pouvoir assurer ces règles éthiques.

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Il existe déjà d’autres projets qui respectent plus leurs salarié·es, pourquoi ne pas se tourner vers eux ?
Je n’exerce plus en tant que coursier, je travaille en tant qu’accompagnateur de projet chez la Smart avec des missions dans le commerce et l’économie de plateforme. La Smart est une coopérative à finalité sociale. Au même titre que Molenbike ou Urbike, qui sont des coopératives de coursier·es. Il y a aussi Coop Cycle qui rassemble toutes ces coopératives. Dans ce monde là, c’est vrai qu’il y a des valeurs éthiques. Les directives se focalisent sur le fait de répartir le travail et les bénéfices de cette activité à l’échelle de toutes les personnes qui font partie de la coopérative.

« L’objectif sous-jacent est vraisemblablement politique : imposer l’ultralibéralisme comme modèle dans nos sociétés. L’idée, c’est que les entreprises ne supportent plus aucune contrainte et que toutes les contraintes sans aucune exception soient supportées par les travailleur·ses. »

Mais du coup, outre ces alternatives, est-ce qu’on n’a pas un problème plus profond au niveau de nos modèles de consommation ? Est-ce que c’est pas au final toute la logique de la livraison qui relève de l’exploitation ?
C’est vrai que je ne sais pas s’il y a vraiment un intérêt à se faire livrer des repas de cette façon. Je reprends une phrase de Jérôme Pimot qui fait partie d’un collectif français de coursier·es : « Est-ce que fondamentalement, il y a une nécessité dans cette société à se faire livrer des frites tièdes et des burgers froids ? » Est-ce qu’on pourrait pas revoir notre modèle de consommation qui consiste à se faire livrer de la malbouffe chez soi, alors qu’on pourrait se déplacer ? Quitte à manger de la malbouffe, faire un minimum d’effort et de sport.

Beaucoup de gens qui consomment soulagent leur conscience en se disant qu’ils sont cools avec les livreur·ses.
Ce qui me semble important, c’est d’avoir une vision sur ce qu’on se fait livrer et la manière dont on se fait livrer. Est-ce qu’on a besoin d’être livré·es dans l’instant ? J’interroge et j’appelle à repenser les façons de consommer. Il faut voir les charges qu’on fait peser sur les restaurateur·ices qui sont en charge des produits livrés. Quand on alimente un marché comme celui de Deliveroo, si t’es restaurateur mais que tu ne proposes pas la livraison contrairement à ton concurrent, tu vas souffrir de ce marché. Et c’est là où Deliveroo ou Uber sont forts, parce que ces plateformes obligent indirectement les enseignes à faire le choix de la livraison pour ne pas se faire manger par la concurrence. C’est pas non plus ça qui va vous permettre de vous en sortir économiquement puisque les charges imposées – plus ou moins 30% de la demande – font que les livraisons sont à peine rentables.

Et l’argument « au moins on donne du boulot aux livreur·ses » est aussi bancal non ?
En se disant ça, on induit que Deliveroo et les autres seraient un filet social, qu’ils seraient pas si mal pour des gens qui ont besoin de faire de l'appoint. Or, c’est comme ça qu’ils tiennent à se présenter, comme un filet social, alors qu’ils ne le sont pas. 

L’histoire de Jean-Bernard fait l’objet d’un film documentaire, SHIFT, réalisé par Pauline Beugnies et co-écrit par Jean-Bernard. Le documentaire est visible sur la plateforme nosfuturs.net.

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