La fin du monde vue par ceux qui mangeront

Le concept de « prepping » est une sorte d’idéologie de la survie. L’objectif premier de ceux qui l’adoptent est de se préparer pour réussir à subsister quand viendra l'Apocalypse. Je suis parti à la rencontre de deux preppers Anglais aux approches...

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27 Juillet 2015, 10:30am

Il y a un nombre incalculable de prédictions expliquant comment notre monde pourrait être réduit à néant. Quel qu'il soit, l'effondrement de notre civilisation paraît irrémédiable, et peut être même qu'il se prépare à l'instant même, sous nos yeux, dans un laboratoire russe ou une base américaine perdue au milieu de nulle part. Encore aujourd'hui, nous vivons ensemble sur cette planète dans une relative harmonie, grâce à l'accord implicite qui nous oblige chacun à travailler, être aimable, sourire, nourrir notre famille. Mais dès qu'on cessera d'obéir ou que le contrat arrivera à expiration, mieux vaut être préparé, non?

Le concept de « prepping » tire ses origines au fin fond de l'Angleterre. Sorte d'idéologie de la survie, l'objectif premier de ceux qui l'adoptent est de se préparer pour réussir à subsister quand viendra la fin du monde.

Généralement, quand on s'imagine un « prepper », on visualise un vieux grincheux, chauve et gros, qui porte un vieux t-shirt d'une équipe de football américain, devant son abri anti-nucléaire, entouré de conserves de maïs, de soupe Campbell et de packs de bière. En musique de fond, on entend The Boss, pendant que lui, se plaint de son fils « Biff », qui préfère aller surfer plutôt que de se planquer dans le sous-sol familial et qui regrettera d'avoir ignoré son père quand la fin des temps pointera le bout de son nez.

Et pourtant en 2012, la célèbre chaîne de télévision National Geographic a consacré un reality-show qui met en scène une poignée de preppers américains dans leur quête de la planque parfaite. Même le gouvernement britannique s'y est mis et a publié son propre guide de survie pour la ville de Londres. À l'intérieur : des informations et ses consignes à suivre en cas de cataclysme (hélas, rien sur les attaques de Kaiju térrifiantes, alors si Godzilla finit par débarquer pour de vrai pour nous punir des navets qu'on a réalisés sur lui, on est dans la merde).

J'ai rencontré deux preppers anglais très différents — l'un vivant en ville et l'autre expatrié — pour savoir ce qu'ils comptaient manger quand tous les macdos de la terre auront été envahis par des plantes géantes et que les cadres-supérieurs de chez Heinz et Géant Vert auront gardé toutes le stock de boîtes de conserves pour eux. C'est qu'on risque de compter sur des types comme eux quand tout va partir en sucette.

Plus j'en apprenais sur le prepping, plus je trouvais ça cohérent et raisonnable. Plutôt qu'un culte obscurantiste, c'est une activité qui semble didactique. Loin de faire l'apologie de l'isolement, les preppers sont pour la collaboration et la planification. Ils encouragent la connaissance de la nature et du rationnement, surtout lorsqu'il s'agit de ne pas s'empiffrer inutilement.

Je vais me chercher des provisions.

Le premier que j'ai interrogé s'appelle Edward O'Toole, c'est un expat' britannique qui vit dans un bled paumé en Slovaquie. c'est l'auteur de The Tao of Prepping.

Edward - photo

Ci-dessus : Edward O'Toole

MUNCHIES : Salut, Edward.

Edward O'Toole : Salut.

Pourquoi avoir déménagé dans la cambrousse? C'était ton rêve de vivre uniquement de la terre ?

Pas tout à fait. C'était plus pour l'aventure et l'expérience. Cette région est ce que tu peux trouver de plus vierge en termes de nature en Europe. Le village où je vis est très éloigné et il y a tout un tas d'animaux sauvages qui broutent autour de chez moi. Cet endroit a encore un pied dans l'ère pré-industrielle.

Est-ce que tu te considères totalement autonome?

Non. C'est hyper-romantique, de vouloir vivre le mode de vie d'un chasseur solitaire entouré de bêtes sauvages, là où le réseau mobile n'est pas disponible. Après avoir vu la vie simple et monotone des paysans, j'ai voulu tenter. Je suis les saisons pour cultiver les champs, et comme les locaux, je plante mes propres champignons, des baies, ce genre de choses. Avec ma belle-sœur à la maison, on a toujours de la viande à table : elle chasse le sanglier, le cerf et le chevreuil selon l'époque de l'année. On fabrique nous-mêmes nos saucisses. On mange des œufs de poules qui cavalent à l'air libre, et on cultive beaucoup de fruits et de légumes. Malheureusement, on vit au XXIe siècle, et je ne peux pas encore payer mes factures ou acheter une tablette de chocolat à mon gosse seulement avec des fruits des bois, alors il faut aussi que je gagne ma vie. J'aimerais bien écrire un livre de recettes basé sur la bouffe d'ici. Ça donnerait envie de pleurer au bushcrafters et homesteaders. Oubliez « River Cottage » de Hugh Firkin-Walkingstick.

Si demain était le début de la fin, quel serait ton dernier repas avant de recourir à ton stock?

Si la situation se présentait, alors je voudrais sûrement un filet de morue avec de la sauce curry et un sandwich aux chips, une spécialité écossaise. Ou un kébab.

Miam. Toi aussi tu accumules plein de réserves ? Est-ce que ton stock secret est entièrement composé de Haribo ?

Pas vraiment. L'idée derrière le stockage est de privilégier la longévité des produits alimentaires. Je ne suis pas comme ces Américains qui ont des entrepôts énormes remplis de provisions de bouffe.

C'est plus malin d'apprendre à cultiver sa propre nourriture, chasser ou pêcher, que de dépendre d'une réserve qui s'épuise. Changer son mode de vie maintenant te donnera une sécurité alimentaire plus importante que de se limiter à empiler des bonbons dans des étagères. C'est aussi beaucoup plus sain et meilleur pour la planète en général.

Quant aux petits plaisirs, il y a pleins de choses auxquelles je n'ai pas accès ici, alors j'ai la chance d'avoir de bons potes dans le réseau P2S Prepper Network pour m'envoyer des « colis de secours » : Sunpat Crunchy Peanut Butter, Bisto Beef Gravy Granules, Marmite, HP Sauce, Kitkat Chunky Peanut Butter…

T'as l'air de vraiment aimer les cacahuètes.

J'adore le beurre de cacahuète. Mais il y a aussi le thé Tetley ou Yorkshire qui me manquent. Ma survie continuelle dépend aussi de ça.

Quelle bouffe ne va pas te manquer quand le monde sera anéanti?

La plupart de ce qui se vend en supermarché ou dans les fast-foods, qu'on ne peut pas vraiment qualifier de « nourriture ». Idem pour les plats à réchauffer au micro-ondes.

Quand j'ai des invités à la maison, ils sont surpris par le goût de ma nourriture. Même si mes tomates ne sont pas énormes, brillantes et rouges, elles ont vraiment la saveur qu'elles devraient avoir. Pareil pour mes carottes, mes poulets… Moi je fais du vrai pain. La nature offre une panoplie de ressources beaucoup plus exubérante que la came importée, modifiée génétiquement, à laquelle la plupart des gens est habituée.

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Un gros cèpe de Bordeaux trouvé par Edward dans la forêt.

Tu choisis quoi quand t'as trop la dalle ?

Les cèpes. Je les collecte dans la forêt, où les tempêtes et la chaleur ont donné une récolte abondante cette année. Essaie de chercher des cèpes entre la végétation de la jungle des Carpates avec tous les sangliers et les loups aux aguets, pendant que l'orage approche.

J'ai testé un déshydrateur — l'accessoire préféré des preppers —mais ça n'a pas marché. Du coup, je les ai fait sécher au soleil.

Une belle métaphore pour un monde potentiellement libéré des technologies. Merci !

J'ai ensuite discuté avec Lincoln Miles, propriétaire de « The Preppers Shop », le premier magasin pour preppers de Grande-Bretagne, à Bedfordshire.

Steve - photo

Steve, un preppers du Preppers Shop.

MUNCHIES : Tu gères une boutique de prepping, alors j'imagine que tu rencontres beaucoup de preppers. Raconte-moi comment ils sont.

Lincoln Miles : Tu serais surpris de constater à quel point nos clients sont des gens normaux.

Ils achètent quel genre de nourriture ?

En ce moment, je vends beaucoup de rations Mountain House 24-hours, qui contiennent suffisamment de nourriture comestible pour survivre 24h. Similaires aux kits de rations de l'armée, ils sont petits et légers pour être portés dans tout type de sac.

24h ce n'est pas beaucoup comparé à la mort sans fin qu'est l'apocalypse.

La plupart des gens achètent deux packs qu'ils gardent dans leurs sacs de survie. C'est pour ça qu'on vend aussi des arbalètes. Les gens sous-estiment la quantité d'eau qu'ils devraient stocker.

Steve - crowssbows

Merde ! Quelle est la bouffe la plus bizarre qu'on t'ait achetée ?

Rien de trop bizarre, les gens stockent tout et n'importe quoi. Que ce soit sucré, du chocolat, de l'alcool ou des tomates séchées. Avoir un film d'animation sur soi peut te donner du courage dans une situation difficile.

Quand le réchauffement climatique aura réduit en cendres la planète entière et qu'on sera tous réfugiés dans des grandes caves souterraines, quel sera ton repas au jour le jour ?

Vu que je suis végétarien, j'aurai besoin de beaucoup de légumes, d'haricots, et des saucisses végétariennes pour me faire plaisir. De toute façon, il faudra que je trouve comment cultiver des légumes sous terre.

L'aventure ne fait que (re)commencer. L'Apocalypse est (à nouveau) pour bientôt.