VICE Mylene Farmer
Culture

Enterrez-moi sur du Mylène Farmer

Pourquoi Mylène Farmer est la dernière part d'abstrait de mon esprit rationnel.
Gen Ueda
Brussels, BE
23.7.21

Vivre au 21e siècle est une infinie crise d’angoisse. Vous avez déjà fait ce rêve ? La pollution, la bouffe industrielle et les comportements à risque ont eu raison de vous. Vous êtes dans un cercueil ouvert en plastique. Il y a autour de votre corps sans vie une masse d’individus que vous n’appréciez que tièdement. Les gens discutent entre eux et un mec du crématorium, un type à la personnalité sans saveur avec vaguement une tête de benêt, lance un CD de Hans Zimmer avant de mettre le feu à votre sarcophage de fortune. Tout ça sans que quiconque n’y prête attention. Du Hans Zimmer, au hasard, parce que personne n’avait d’idée pour la musique. J’écris ceci pour que tout ça n’arrive jamais. 

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Les personnes qui me connaissent savent très bien que j’ai une mémoire des émotions assez ravagée. Par exemple, j’étais persuadé de m’être éclaté au concert de DJ Krush à Molenbeek alors qu’en réalité, d’après les dires de mes proches, je m’étais solidement tourné les pouces, posté comme un idiot juste devant la scène. En fait, l’un des seuls souvenirs auxquels je suis capable d’accoler une émotion avec certitude, c’est la première fois que j’ai écouté Mylène Farmer. C’était sur la route, posé sur la banquette arrière de la Renault Twingo de ma mère. Elle avait acheté l’album Cendres de Lune. La première piste de la Face B de la cassette, c’était Maman a tort, son premier single. Une chanson qui sonne comme une comptine tout en racontant l’amour saphique d’une enfant envers une infirmière, ça frappait sec dans le cerveau d’un gosse ; comparé à Lara Fabian ou Bambi Cruz. L’ensemble de Cendres de Lune avait un truc unique et les textes étaient fous. Des sons comme Vieux Bouc ou Chloé, ça se faisait pas ailleurs. Au bout de la nuit me rappelle encore les nuits d’hiver et sans vraiment savoir pourquoi, je vois aujourd’hui Tristana comme un préambule à Sans Contrefaçon – qui est ma chanson préférée de l’album suivant. Cendres de Lune, c’était un vrai classique.

Mylène Farmer est une légende qui vient de loin. La base sur laquelle sa carrière incroyable a été construite est toute claquée. À l'époque où elle sort Maman a tort, en 1984, elle enchaîne les castings dans la pub, pour IKEA, de la lessive ou des ciseaux. La chanson avait d’abord été proposée à une autre fille, mais c’est finalement elle qui l’enregistre et qui se tape la promo à la télé, notamment sur pas mal de chaînes régionales où on la présentait sommairement comme « une jeune chanteuse québécoise ». Remonter à cette période grâce à internet, c’est pouvoir observer a posteriori son évolution de simple interprète qui se dandine en playback devant douze gosses aux premières tentatives d’incarner un personnage.

Ce qui l’a lancée vraiment, c’est d’avoir su rebondir après l’échec de sa deuxième chanson, On est tous des imbéciles. En réagissant rapidement avec Plus grandir puis Libertine – les deux premiers vrais clips de Laurent Boutonnat – elle a tapé la pirouette du siècle pour éviter le trou sans fond de l’oubli pourtant promis aux artistes pop qui trustent le Top 50 dans les années 1980. Et puis, elle est devenue celle qu’on connaît. 

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Pour éviter de spéculer à fond sur ses choix, les hauts et bas de sa carrière ou ses ambitions futures, j’ai préféré la contacter pour qu’on en parle. Après avoir hésité quelques jours, elle m’a calé un rendez-vous à Paris. 

C’est faux. Et comme je suis à peu près certain que je n’aurais jamais la moindre attention de sa part, je préfère gratter ce texte, comme une confidence pleine d’amour. Car Mylène Farmer n'est ni un simple souvenir d’enfance, ni une « icône » qu’il suffit de présenter comme telle pour convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit.

Mes premières vraies cuites avaient pour bande sonore Pourvu qu’elles soient douces sur l’iPod Touch, noyé entre Les Démons de Minuit ou Alkpote. On s’enivrait là-dessus avec d’autres jeunes cacous, tous bloqués dans un fantasme MILF, les mains moites rien qu’à l’idée que dans nos rêves les plus éméchés, une femme de 50 balais puisse potentiellement être séduite par les crevards mal mouchés qu’on était. J’ai pas trop écouté Mylène Farmer les années suivantes, et j’y pensais pas vraiment non plus.

C’est une décennie plus tard que je me suis finalement rendu compte que ses chansons étaient en fait mes madeleines de Proust, plus que l’odeur du gazon coupé, les vignettes Panini ou le son de démarrage de la GameBoy Color. Et plus j’avance, plus j’ai besoin de mes repères d’antan. Mylène Farmer est ma dose de sérotonine issue du passé, dans un présent où tout s’effondre autour de moi, des petits arbres dans ma rue à la colonne vertébrale de mon grand-père en passant par ma motivation. Mon entourage proche ou éloigné a beau questionner cet attrait, je suis toujours incapable de l’expliquer. Je peux juste jurer avec sincérité que c’est pas du second degré et préciser que je suis pas gay, même si on s’en tape. 

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J’ai poncé les discussions sur les forums, les entrevues de l’époque, des docus et deux biographies non autorisées branlantes mais rien n’y fait, je n’arrive pas à verbaliser ce que je ressens. En fait, je crois qu’intégrer le champ lexical de Mylène Farmer n’aide en rien à mettre des mots sur ces émotions qu’elle déclenche. J’aime à penser que ce que je ressens pour sa musique – ou peut-être pour elle, ou du moins ce qu’elle représente – n’est qu’une image mentale, une masse amorphe à la teinte variante et aux couleurs diluées.

Ce truc d’elle qui m’anime, je ne le ressens que pour la première partie de sa carrière – disons les deux premiers albums : Cendres de Lunes et Ainsi soit je… Dans la vidéo du live de Sans contrefaçon de 1989, lors de sa première tournée, on croirait percevoir dans son regard un genre de petit manque de confiance, ou en tous cas l’appréhension des premiers rendez-vous. C’est pendant cette tournée qu’elle va sortir la chanson À quoi je sers, qui ferme en partie ce chapitre de sa carrière. Dans le clip, elle part à la rencontre des fantômes de tous les personnages clés de ses premiers clips, comme un épilogue. Cette Mylène Farmer n’existe plus, ce personnage est mort il y a une trentaine d’années. 

En tant qu’artiste, elle n’a pas évolué au sens classique du terme. Ça a plutôt été une curieuse rupture arrivée vers 1991. Une métamorphose à tous niveaux, de la façon de parler en public à la stratégie de comm’. Les premières années bénies sont enterrées pour que l’artiste devienne autre chose.

1984-1991, c’était l’époque de tous les possibles, où rien n’est encore fait pour elle. La part d’elle qui me touche est cette chanteuse qui n’en est encore qu’au début de sa carrière ; et le fait qu’elle vive encore – en tant qu’être humain –, mais qu’une partie de sa personnalité soit morte fait sans doute que je suis dans un espèce de sentiment bizarre qui s’apparente à un deuil partiel. Au final, ce qu’elle a fait à cette époque ne changera jamais, contrairement au regard qu’on peut y porter. C’est aussi ça, la « teinte variante ». Sa musique est un écho à mon passé perdu que j’apprends à chérir.

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Aimer Mylène Farmer période 1984-1991, ça peut aussi être une posture aux yeux des autres. Une posture dans le sens où ça peut vouloir dire qu’on n’a rien à prouver dans un monde où écouter du rap ou du punk est aussi transgressif qu’acheter du pain au supermarché. Depuis que même les kids mi-précaires, mi-bourgeois adeptes de vernissages en galerie écoutent de la trap sauvage, le public de la musique « alternative » s’est dissoute en des âmes abstraites. L’offre musicale étant tellement folle que y’a plus rien à défendre. Aimer Mylène Farmer, c’est en fait une posture un peu régressive. J’assume de rester bloqué dans un passé synonyme (si on se calque sur le début de la carrière de Mylène Farmer) d’innocence et de spontanéité – ce qui me manque actuellement. J’ai peu de certitudes dans la vie, mais je pense qu’on a vraiment besoin de cette régression. 

Je ne reconnais pas du tout la Mylène Farmer des premières années dans ce qu’elle est maintenant. Mais que ce soit certaines fréquentations (Rheims, Sardou, Onfray), ses voyages en jet privé, ou sa photo avec Sarkozy ; pour une raison qui m’échappe, je pardonne tout à Mylène Farmer. Je lui pardonne tout, notamment parce qu’elle a chanté le besoin de révolution – chose qui m’émeut autant que si un ami me disait, ivre mort, qu'il avait trouvé une raison de vivre dans le vide de son existence. Mais elle n’a évidemment pas fait ça de manière unilatérale. Dans le clip de Désenchantée – parce que c’est de ça qu’il s’agit –, Mylène Farmer pousse au soulèvement et tous les personnages s'enfuient du camp de travail dans lequel on les a foutus ; la version courte de la vidéo finit là-dessus et sonne comme une ode à la liberté. Dans la version longue en revanche, les protagonistes, après avoir fui le camp, font face à une plaine enneigée et infinie synonyme de néant, d’échec. 

Défendre Mylène Farmer est aussi essentiel parce qu’on lui crache dessus avec une gratuité déconcertante, comme on se fout souvent de son public. Et les « puristes » la sous-estiment à fond. 

Je connais très peu sa discographie post-1991, je n’ai jamais été la voir en concert et je ne l’appelle pas « Mylène » comme si c’était une proche à qui je pourrais taper la bise, mais son évolution, son silence et sa mélancolie parlent à mon moi du passé, du présent et du futur. J’ai commencé à écouter Mylène Farmer quand je pensais encore qu’un pommier pouvait pousser sur ma tête si je mangeais les pépins, et j’aurais sûrement l’un de ses airs en tête quand je perdrai la vie, quel que soit le moment fatidique. Vivre mon songe farmerien, c'est peut-être retarder la fin de ma crise d'adulescence, mais je m'en satisfait pleinement.

Peut-être que j’ai peur de la mort et que Mylène Farmer apaise l’idée que j’en ai. Peut-être que je pense que préserver mon amour pour Mylène Farmer revient à rester fidèle à l'enfant que j'étais. Mais en vrai, je pense que j'aime surtout le fait de ne pas savoir nommer ce qui me touche en elle. Mylène Farmer est la dernière part d'abstrait de mon esprit rationnel et violent. Je veux vivre sur du Mylène Farmer et je veux mourir sur du Mylène Farmer.

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