On a parlé au mec qui veut remettre le placenta au goût du jour

Eddie Lin prépare un docu sur la placentophagie et les croyances qui l'accompagnent et raconte comment il a été frappé par la texture de l'organe et son goût.
17 novembre 2016, 9:00am

Ça vous tente un petit tartare de placenta ?

Eddie Lin a lancé sur Kickstarter une campagne pour financer son documentaire, American Afterbirth. D'ordinaire, il écrit des articles, des livres et parle de sa passion pour la bouffe à la télé. Sa spécialité ? Les trucs les plus chelous (notamment pour un palais occidental) consommés un peu partout dans le monde. Depuis 2004, il a goûté à tout, du cadavre encore chaud de l'animal tué au bord de la route jusqu'au dernier insecte imaginable

Son nouveau dada ? La placentologie ou l'étude du placenta. Il s'est même spécialisé dans une branche un peu particulière ; la placentophagie – quand les mammifères décident de dévorer le placenta de leur nouveau-né après l'accouchement.

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Eddie s'intéresse aux faits, aux mythes et aux saveurs qui entourent le seul organe du corps humain qu'on peut manger sans risquer de se faire taxer de psychopathe ou de cannibale. Si l'homme est l'un des seuls mammifères de la planète qui ne consomme pas systématiquement son placenta après délivrance, une communauté placentophage existe et ne cesse de grandir. (Elle attire apparemment de plus en plus d'adeptes puisque le PlacentaCon de cette année a été plus fréquenté que jamais.)

MUNCHIES est donc allé parler à Eddie pour savoir ce qui lui avait donné envie de s'embarquer dans une telle aventure, quel goût a le placenta et pourquoi c'est une connerie de pulvériser son placenta en gélules.

MUNCHIES : Salut Eddie. Comment ça va ? Eddie Lin : Nickel. J'espère juste que Trump ne prévoit pas d'interdire les placentas.

Est-ce que tu rêves depuis tout petit de « faire un documentaire sur les gens qui mangent leur placenta » ? Haha. Disons que c'est venu naturellement alors que je filmais la naissance de mon second enfant. On me voit sur la vidéo en train de manger son placenta. J'en ai fait un court-métrage, un petit film à regarder en famille. Je l'ai montré à un pote qui se trouve être producteur. Il m'a dit d'en faire un vrai documentaire.

**Comment tu avais cuisiné ce placenta ?** Ma mère m'a aidé. On est resté simple avec une recette de bouillon médicinal chinois : des tranches de gingembre frais, du sel, un peu d'huile de sésame pour le goût. Je pense que l'ingrédient essentiel au plat, c'était l'alcool de riz. Ma mère en a ajouté pour tromper les papilles de ma femme, Diane, et qu'elle ingère le placenta plus facilement.

L'hôpital me l'a remis. Je l'ai rapporté chez moi et préparé dans les huit heures qui suivent car beaucoup pensent qu'après ce délai, le placenta perd ses propriétés. Je ne sais pas si c'est vrai ou non – c'est l'une des raisons pour lesquelles je fais ce documentaire. Il y a tellement de croyances ou de légendes familiales autour de la préparation et de la consommation du placenta.

Quand je l'ai goûté, j'ai été frappé par la tendresse du morceau de placenta que j'avais utilisé. On aurait vraiment dit un bout de bœuf attendri.

**C'était la première fois que tu goûtais à du placenta ?** Oui, c'était mon dépucelage. J'avais déjà essayé de lancer l'idée pour notre premier enfant, mais ma femme m'avait répondu « Non, c'est dégueu, je ne ferais jamais ça. » Deux ans et demi après, elle l'a fait. Je dois préciser que si elle a accepté que je prépare le placenta, c'est parce qu'elle avait eu une grossesse vraiment difficile. Elle était prête à tout pour soulager ses douleurs ou une éventuelle dépression post-partum, elle voulait se remettre vite de son accouchement. Et manger son propre placenta est supposé aider dans ce cas-là. Elle est très branchée médecine alternative, santé et bien-être. Elle n'imaginait pas sérieusement manger son placenta mais après sa grossesse difficile et quelques recherches, elle s'est dit : « Pourquoi pas ? ».

**Comment tu décrirais le goût et la texture du placenta ?** C'est un point intéressant. Le placenta est un organe éphémère. Il aide à la croissance du bébé en le nourrissant et il a également une fonction de recyclage des déchets produits par le bébé. Il nourrit, filtre et tire la chasse d'eau si l'on veut résumer.

La première fois que j'ai vu un placenta, c'était à l'hôpital et ça ressemblait à un gros cœur de bœuf. Sa taille était à peu près celle d'un coussin péteur. Il était recouvert d'un tissu de veines et était assez spongieux. Je m'imaginais que ça aurait le goût d'un foie. Je pensais que niveau texture et goût, on se rapprocherait du gibier. Je m'imaginais vraiment un goût puissant.

Quand je l'ai goûté, j'ai été frappé par la tendresse du morceau de placenta que j'avais utilisé. On aurait vraiment dit un bout de bœuf attendri. Parce que le placenta est aussi constitué d'une membrane épaisse qui est assez difficile à découper, comme de la gomme. Il ne faut pas manger cette partie-là. On ne mange que l'intérieur, la partie charnue qui est très tendre.

Et le goût est très fin. Il faut imaginer un petit parfum de bœuf. Les deux fois où j'ai goûté du placenta, il avait ce goût-là. À chaque fois, la texture et le goût était les mêmes, comme une très bonne pièce de bœuf. C'était vraiment inattendu et surprenant.

Il y avait tellement de sang qui en sortait que je me suis senti mal. J'avais la sensation de commettre un acte cannibale.

**Tu penses que différents placentas humains pourraient avoir différents goûts ?** Je n'en ai goûté que deux dans ma vie. Mais d'après ce que j'ai compris au fil de mes entretiens avec des personnes qui mettent le placenta en gélules, avec des sages-femmes et des doulas, c'est que l'alimentation de la mère influence le goût du placenta. Parfois même, le placenta n'est pas comestible. Si la mère est exposée à beaucoup de mercure par exemple. Disons que si elle a mangé plein de thon pendant sa grossesse, son placenta risque d'être inutilisable.

**Et tu n'as pas eu un peu l'impression d'être Hannibal Lecter avec ce bout de viande humaine dans ta cuisine ?** Quand je le préparais, j'avais l'impression de faire un truc complètement non naturel. Il y avait tellement de sang qui sortait que je me suis senti mal. J'avais la sensation de commettre un acte cannibale. J'ai dû consciemment me convaincre que j'étais juste en train de préparer un morceau de bœuf. J'ai dû modifier mon état d'esprit pour pouvoir continuer à faire cette chose que j'estimais être vraiment horrible. C'était assez intense.

**Les gens qui mangent leur placenta sont-ils nombreux ?** Oh mon Dieu, il y en a beaucoup plu que ce qu'on croyait. On pensait que c'était un truc de hippie libéral, des classes moyennes les plus aisées, des blancs surtout. On s'imaginait surtout des gens de San Francisco, du Sud de la Californie, Venice Beach, Santa Monica. C'est vrai qu'ils sont très actifs là-bas. À Portland aussi. Mais j'ai été surpris de découvrir que c'est aussi très populaire vers Dallas et Fort Worth, un coin plutôt très conservateur. Là-bas aussi c'est très populaire. Et aussi dans le Midwest et bizarrement, au Texas. On trouve des boîtes qui réduisent le placenta en poudre et en gélules dans tout le Texas.

Christina Ross s'apprête à manger son placenta, dans une des scènes d'American Afterbirth

**J'ai cru comprendre que tu as fait manger son placenta à une mère vegan ?** Oui, je l'ai convaincue en lui disant pour blaguer que c'était un bon placenta, une viande nourrie à l'herbe bio, un truc sain quoi. Je l'ai aussi convaincue de le manger cru. Elle me demandait ce que je pensais quant aux bienfaits attribués au placenta et je lui ai dit ce que je pensais : « Franchement, je ne suis pas un expert mais je pense que le transformer en gélules lui fait perdre plein de bonnes choses. » C'est comme avoir une entrecôte et décider de la pulvériser pour en faire des comprimés. C'est nul.

**Quels sont les bénéfices supposés du placenta ?** On parle surtout d'un regain d'énergie. On parle aussi de rééquilibrage hormonal. Il y a beaucoup de progestérone et d'ocytocine dans le placenta et c'est censé aider à combattre les sautes d'humeur et la dépression post-partum. C'est aussi censé stimuler la lactation.

**Est-ce que certains de ces effets ont été prouvés scientifiquement ?** L'Université de Las Vegas fait une grosse étude sur la consommation humaine de placenta après l'accouchement. C'est le docteur Daniel Benyshek qui mène cette recherche, je l'ai rencontré cette année au PlacentaCon. C'est lors de ce rassemblement qu'ils ont révélé les résultats de leur étude préliminaire. C'était prometteur mais il faut vraiment faire une étude plus poussée. L'étude préliminaire n'avait pas assez de participants, peut-être trente seulement. Ce n'est pas assez pour conclure quoi que ce soit.

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Actuellement, rien n'a été clairement établi. Et beaucoup n'y croient pas, ils pensent que c'est de la blague. Et puis les médias ont tendance à se moquer de cette consommation, c'est pour cela qu'un grand nombre de placentophages préfèrent s'en méfier.

**Avec ce documentaire, quelle réaction espères-tu susciter chez les spectateurs ?** J'espère simplement leur présenter une communauté dont ils ignoraient peut-être l'existence. Certaines personnes ne savent même pas à quoi ressemble un placenta et quel est son rôle – et pourtant, on a tous grandi dans le ventre de notre mère avec l'un d'eux. Ce n'est pas rien. J'aimerais aussi souligner le fait que, si l'on ne sait encore que peu de choses sur la placentophagie, c'est parce que la médecine moderne n'y prête aucune attention.

**Merci pour cette discussion, Eddie.**

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