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On a décrypté le menu d'un sabbat païen avec une sorcière

Laurie Cabot, « La sorcière officielle de Salem », nous explique comment les sorcières mangent pendant Samhain, la fête païenne qui a inspiré Halloween.

par Matthew Zuras
29 Octobre 2015, 10:37am

Photo by Suzanne Kreiter/The Boston Globe via Getty Images

Si vous avez reçu une plume de corbeau dans votre boîte aux lettres, c'est que vous êtes plutôt mal barré. Surtout si c'est Laurie Cabot qui vous l'a envoyée. Mais ne paniquez pas : cette sorcière est plutôt du genre à vous expliquer comment utiliser des potions magiques ou comment réparer votre climatiseur.

Laurie est sans doute la plus célèbre des sorcières encore en activité. Dans les années soixante-dix, elle a été nommée « Sorcière Officielle de la ville de Salem » par le Gouverneur du Massachusetts de l'époque. Passé le cap des 80 ans, elle a fermé son magasin de sorcellerie mais elle reste active dans le milieu et publie des livres pour partager son savoir aux plus jeunes.

Pendant des années, c'est elle qui a présidé les célébrations de la ville durant les Sabbats et autres fêtes païennes. La plus importante d'entre elles est Samain (que l'on prononce approximativement de cette façon : « sowoun »). Au départ, c'est une fête celtique irlandaise qui marque l'intervalle entre les deux saisons principales, celle du soleil et celle de l'ombre. C'est, en quelque sorte, l'équivalent païen de la fête d'Halloween.

Je suis allé rendre visite à Laurie Cabot dans son salon de Salem pour savoir comment les sorcières s'organisaient pour ces festivités. Elle était en train de confectionner des potions magiques pour le Samain qui approchait.

MUNCHIES : Joyeuse fête de Samain, Laurie. Comment ça va ?

Laurie Cabot : je suis en train de fabriquer des objets magiques. Je prépare des potions là.

Et vous mettez quoi dedans ?

J'utilise plein d'ingrédients. J'ai une feuille qui vient de l'un des arbres de la Lune. Elle m'a été donnée par la NASA. Plein de graines ont été envoyées sur la Lune et quand l'expédition est revenue, ils les ont plantées et ça a fait des arbres. C'est merveilleux. J'utilise des bouts de cette feuille quand quelqu'un a besoin d'un peu de magie lunaire. J'ai aussi plein de choses que mes amies sorcières d'Angleterre m'envoient. Elles vont les chercher dans les bois où habitent les fées – ce sont des endroits chargés en magie.

Il y a quelques jours vous avez participé à un événement ici, à Salem. Vous avez parlé avec des morts. Comment c'était ?

C'était assez impressionnant. On était une quarantaine de personnes réunies, et une bonne dizaine d'esprits se sont joints à nous, c'était incroyable. Ce qui est vraiment bien, c'est que beaucoup ont pu avoir des nouvelles d'un proche disparu. Dans ces cas-là, j'utilise ma psyché et j'écoute. L'autre jour, un esprit est venu me dire : « Regarde, je coupe du bois. Je coupe du bois parce que je veux faire un feu dans ma cheminée ». J'ai ensuite senti la présence de cette personne dans la pièce. J'ai donc demandé : « Qui connaît quelqu'un qui coupe beaucoup de bois, pour une cheminée sans doute ? ». Un homme qui était là s'est manifesté, et j'ai continué : « Je vois une construction. » Il m'a répondu : « C'est sûrement mon oncle. Il avait refait sa maison lui-même et Il avait fait une grande cheminée en pierre. Il adorait se mettre au coin du feu en attendant l'inspiration. » C'était très précis et donc très excitant.

FAITES LE : La soupe de poulet ensorcelée de Laurie Cabot

Pouvez-vous m'en dire un peu plus sur la fête de Samain ?

C'est notre Nouvel An. On met des habits spéciaux, mais pas comme les déguisements d'Halloween ; en fait, on porte les vêtements de celui ou celle qu'on aimerait devenir dans l'avenir. Les costumes qui font peur, c'est intolérable. Il faut comprendre que pour nous, par exemple, un crâne n'est pas quelque chose qui fait peur. C'est un symbole que l'on vénère parce qu'il représente nos ancêtres et le lieu où se situe notre esprit. Quand on fait une ronde pendant Samain, c'est pour honorer tous ceux et celles qui sont morts pour notre liberté. Tous ces gens persécutés et même exécutés sous prétexte qu'ils avaient peut-être un lien avec la sorcellerie.

Est-ce qu'il y a un banquet pour l'occasion ?

Oui, il y a toujours un banquet parce que cela correspond à la fin des récoltes. On fait des tartes aux pommes et à la citrouille, un peu comme tout le monde. Pour ceux qui mangent de la viande on a du rosbif, du jambon ou de la dinde, voire carrément les trois ! Cette année, il va y avoir plus de 200 personnes à la cérémonie, donc on a prévu un peu de tout. On prépare aussi beaucoup de plats végétariens pour ceux ou celles qui ne consomment pas de viande.

Historiquement, Samain avait lieu après la dernière récolte – celle de la viande, juste avant l'hiver. C'est ça ?

Tout à fait, juste après avoir abattu les bêtes. Mais il y a aussi toutes les racines et les cucurbitacées qui arrivent au même moment. Donc on fait un vrai festin avec tout ça. C'est pour ça que tout le monde attend Samain avec impatience.

Je parie que vos pommes ont vraiment belle gueule à cette époque-ci de l'année.

Exact ! Pas loin de chez moi, il y a un endroit avec de grands vergers, ça s'appelle Brooksby Farm. On y va tout le temps parce qu'ils nous laissent ramasser les branches qui sont tombées au sol : ça nous permet de fabriquer des baguettes en bois de pommier. Et quand c'est l'automne, ils font leur propre tarte aux pommes – ça ne devrait pas être autorisé de vendre un truc aussi bon. Nous, on place des pommes sur un autel. L'étoile à cinq branches entourée d'un cercle, c'est un symbole essentiel dans le monde de la sorcellerie. On le retrouve dans les pommes : quand on les tranche en deux à l'horizontale, le creux où sont les pépins forme un pentacle, et il est entouré par le cercle qu'est la pomme. Un autre truc intriguant à propos des pommes : elles sont très bonnes pour soigner le cœur, et… le fruit a la forme d'un cœur. Intéressant, non ?

Est-ce que vous pouvez m'expliquer en quoi la fête de Samain est différente de celle d'Halloween ? Vous expliquez que le fameux « trick or treat » était au départ une tradition dans le monde des sorciers.

Le temps des récoltes se prête bien aux sucreries. Le « treat », c'est une récompense pour les gens qui se tiennent à carreau – surtout les enfants, donc. Mais il n'y a jamais eu de mauvais sort, le « treat » ne faisait pas partie de la tradition. C'est un truc inventé par les chrétiens pour diaboliser cette pratique. Les récoltes appellent les sucreries, c'est tout.

Est-ce qu'il existe d'autres points de divergence entre les deux fêtes ?

C'est du grand n'importe quoi. Ils font tout pour faire passer notre fête comme un truc terrifiant. C'est morbide, ça fait peur. Mettre une vieille sorcière au nez crochu sur un balai ? Quel irrespect pour les personnes âgées ! C'est soit une caricature moqueuse, soit une insulte. On a deux millénaires de propagande contre nous.

C'est pour ça que vous avez créé la Ligue de Sensibilisation Publique pour la Sorcellerie ?

Oui. On se bat contre la ville de Salem qui exploite souvent cet aspect caricatural de la sorcellerie. On a à cœur de se battre pour leur montrer que leurs idées préconçues sont fausses. On le fait assez souvent du coup. On est de Salem, la ville des sorcières, c'est assez particulier : aucune autre ville n'a ce patrimoine culturel. On vit dans cette ville, on marche dans les rues. Il y a pas mal de sorcières qui viennent faire leurs courses ici, donc on peut en voir tous les jours. Il y a certains magasins qui en ont fait leur business – au moins, les gens en apprennent davantage sur les herbes, les pierres et les bougies. Ils apprennent à distinguer ce qui est magique de ce qui ne l'est pas. Et c'est merveilleux. Mais la municipalité ne veut pas promouvoir cet aspect pédagogique, c'est bien dommage.

Pourtant, on s'imagine qu'une ville comme Salem aurait plutôt tendance à bien traiter ses sorcières !

La ville, je ne sais pas mais les habitants de Salem, eux, sont très accueillants. Ils sont fiers de nous et nous soutiennent. C'est très rare que quelqu'un nous manque de respect ici. Et depuis qu'on a réussi à faire adopter un décret avec la Ligue de Sensibilisation pour la Sorcellerie, même la police nous protège – ils savent qu'ils n'ont pas le choix. Donc on est vraiment bienvenues ici. C'est déjà arrivé que je reçois des coups de fil des hôpitaux du coin pour savoir si je pouvais les aider : « Il fait vraiment chaud ces jours-ci et avec la clim' cassée, c'est intenable pour les malades. Vous pourriez faire quelque chose pour ça ? » Certaines personnes pensent qu'on peut résoudre toutes sortes de problèmes, mais ce n'est pas vrai. On essaye quand même de les aider comme on peut.

Vous dites que les herbes chargées en magie ne font pas seulement de meilleures potions, mais qu'elles ont également meilleur goût. D'où ma prochaine question : comment est-ce que l'on charge un ingrédient en magie ?

C'est tout l'art de la sorcellerie, précisément. Ton aura peut s'étendre à un objet que tu touches, surtout si tu arrives à baisser la fréquence de tes ondes cérébrales. Il suffit de fermer les yeux trois minutes et tes ondes cérébrales seront principalement de type alpha. Donc tu prends les herbes dans ta main, et tu transfères dans la plante l'usage magique que tu veux lui donner – c'est comme cela que tu la charges. Si tu veux soigner, c'est bien de prendre une plante qui a déjà à la base une influence bénéfique. Et ensuite tu transmets ton énergie solaire dans l'énergie de la plante.

Quelles herbes sont bonnes pour Samain ?

Quelques-unes sont vraiment essentielles. Pendant Samain, on veut justement se souvenir des ancêtres morts. Le romarin, par exemple, aide à invoquer les souvenirs. La connexion avec l'au-delà est possible, donc on se sert du romarin pour faciliter la communication entre les mondes – on l'utilise lors des sortilèges et on le porte sur nous. Les graines de tournesol sont également importantes. On peut vivre en ne mangeant que du tournesol. La tige ne se mange pas mais vous pouvez manger les pétales et les graines qui sont au centre. C'est comme les pommes, ça peut vous maintenir en vie. Ça permet de rester en vie sur terre plutôt que de passer dans l'autre monde.

Est-ce la magie est comestible ?

Oui. On peut charger le romarin et l'utiliser en cuisine. En général, chaque herbe que l'on charge de magie ici est ensuite fixée de manière à ce que l'intention qu'elle porte ne s'altère pas. Et la charge perdure dans le temps. Et on fait pareil avec la viande, qui est sacrée pour nous.

Dans votre livre Celebrate the Earth, vous évoquez le Banquet de Morrighan. Vous pouvez nous expliquer de quoi il s'agit exactement ?

Morrigan est une divinité protectrice, elle fait disparaître tout ce qui peut blesser. On a coutume d'organiser un banquet en son honneur – ou plutôt en leur honneur, car c'est une déesse triple. Ce qu'on fête à cette occasion, c'est sa capacité à nous protéger et à nous aider. À cette occasion, on part à la recherche de plumes de corbeau, que l'on ramasse par terre. Pendant le banquet, tous les convives doivent porter ces plumes pour symboliser la déesse et représenter sa puissance.

À quoi servent les plumes de corbeau, du coup ?

Ce n'est pas notre rôle de faire le mal – même envers quelqu'un de mauvais. C'est le rôle des déesses et des dieux, s'ils le désirent. Ils ont le pouvoir d'arrêter quelqu'un qui est mal intentionné, et vous pouvez aussi les appeler à l'aide avec votre plume noire. Si on sait que quelqu'un veut faire le mal, on envoie chez lui une plume de corbeau par la poste. Et Morrigan va savoir où aller, si elle veut bien intervenir. Ça ne veut pas dire qu'elle va faire un carnage, mais en général si la personne est vraiment mauvaise, elle va être stoppée d'une manière ou d'une autre. La plume est juste un marqueur.

Quel est votre plat de Samain préféré ?

J'aime bien les plats de poulet et le bœuf mijotés, et aussi le poulet rôti, pour lequel je fais une farce à base de maïs. Je fais aussi de la soupe de poulet que je sers dans des citrouilles. Une année, j'ai eu l'idée de prendre une citrouille énorme en guise de soupière. Et ensuite, je me suis dit : « Puisque je m'en sers pour ça, autant le faire aussi pour les bols », et c'est devenu une sorte de tradition. C'est délicieux. C'est tellement joli toutes ces citrouilles sur la table. C'est vraiment de saison.

Vous allez préparer quoi cette année ?

L'une des chefs qui nous aide à préparer le banquet est aussi une sorcière. On a des courges musquées et des pommes, du poulet, de la salade et des fromages, plein d'autres fruits et quelques autres desserts. C'est tout ce qu'on va proposer cette année. Et on a aussi des plats vegans pour ceux qui veulent.

Merci de m'avoir parlé Laurie. Joyeux Samain !