Munchies

On n'a rien claqué à une vente aux enchères de vieux livres de cuisine

Mais on a cherché à comprendre pourquoi certains étaient prêts à casser un PEL pour un bouquin de recettes du XIXe siècle.

par Alexis Ferenczi
09 Juillet 2019, 7:21am

The Elder Scrolls : le livre de cuisine officiel, Recettes de fête sans gluten ni lactose ou La bière, ça dés-haltère ! (vendu avec un verre en forme d’haltère). Pas un jour ne passe sans qu’un communiqué annonce avec plus ou moins d’enthousiasme la sortie d’un livre sur la bouffe.

Le monde de l’édition n’a pas toujours été accro aux ouvrages promettant à leurs lecteurs de « révolutionner l’utilisation des tupperwares », d’imiter Christian Constant ou de gagner 30 minutes sur la cuisson d’un gigot. Mais depuis le carton en librairie de Simplissime, ces bouquins se multiplient encore plus vite que les petits pains en Judée.

Du coup, lorsqu’on a appris que la bibliothèque d’un gastronome était vendue aux enchères à Drouot, on s’est posé plusieurs questions : « À quoi ressemble-t-elle ? », « Combien coûtent les livres qui la composent ? » et « Qui peut bien être intéressé par ce genre de trucs qui datent du siècle dernier ? ».

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Une grosse dizaine de personnes à en croire les curieux qui se pressaient à l’étage de l’hôtel des ventes, dans la salle 2 ouverte au public, le 12 mars dernier. À quelques heures du début de la vente, c’est le moment de consulter les lots pour se faire un avis perso ou pour le compte d'un client comme ce libraire londonien venu fouiller dans la section œnologie du catalogue.

La bibliothèque est celle de Jean-Paul Laurenchet, « relieur dont chacun connaît la qualité de la main » et gourmet devant l’éternel. Sa collection, classée en plusieurs thèmes (recettes, pâtisseries ou pinards) a été expertisée par Dominique Courvoisier qui livre ses impressions.

« Cette bibliothèque est assez bien faite, estime-t-il. Tous les sujets y sont abordés. Sa particularité ? Laurenchet était relieur. Il a donc traité ses livres d’une façon beaucoup plus luxueuse qu’ils ne le sont. Les bouquins sont très beaux et les reliures, très fraîches ce qui va forcément intéresser les amateurs. »

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Parmi les livres « à ne pas manquer », le site Food&Sens recensait un traité consacré à la Manière de bien cultiver la vigne, de faire la vendange et le vin dans le vignoble d’Orléans, signé Jacques Boullay et « utile à tous les autres Vignobles du Royaume, où l’on donne les moyens de prévenir & de découvrir les friponneries des mauvais Vignerons ».

Courvoisier lui préfère La vigne dans l’antiquité de Raymond Billiard ou Les Grands crus du Bordelais d’Alfred Danflou, publié en 1867. « Il y a des photos des châteaux et des vignobles qui sont plus jolies que des lithographies. »

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Lot 395. Monseigneur le vin. Ensemble de 5 volumes édités par les établissements Nicolas [1924-1927].

Il précise « Il n’y a pas de perles rarissimes mais il y a toujours des pièces qui retiennent notre attention. Le livre est un multiple, sur 500 ou 2 000 exemplaires, on va retenir ceux qui sont mieux conservés ou ceux qu’on voit moins souvent comme cet ouvrage sur le cresson. »

Alors que la commissaire-priseur est au téléphone, le crieur – celui qui file un coup de main en salle et doit booster l’appétit des potentiels acheteurs – se livre à une confidence : il assure n’avoir « jamais vu » quelqu’un vendre des lots aussi vite.

Les hostilités commencent à 14 h 15. Dans le public, il y a ceux qui paraissent assez sûrs d’eux et occupent les quatre rangées de chaises mises à disposition. Les autres forment une ligne contre le mur du fond et sont là un peu par hasard ou curiosité. Certains alternent d’ailleurs avec la vente de bijoux en salle 1.

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Outre le « clerc digital » chargé des enchères en ligne sur son ordi – elles sont retransmises en live grâce à la petite caméra fixée sur un trépied à côté de lui – on note la présence d’Alain Huchet, bouquiniste des bords de Seine spécialisé dans la gastronomie.

Déjà les premiers lots sont tombés. Sophie, fraîchement diplômée de l’institut du Cordon-Bleu en pâtisserie, sort de la salle avec un gros bouquin. « Qu’est-ce qui m’a poussé à l’acheter ? Je trouvais que c’était sympa et un beau clin d’œil aussi parce que j’ai réussi à avoir une publication du Cordon-Bleu ».

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Lot 32. Coquelet et Tissier (Mesdames). Régime végétalien. recettes de cuisine.

80. 100. 160 euros. Le marteau de la commissaire-priseur s’abat et les grands noms de la gastronomie défilent ; Brillat-Savarin, Taillevent, La Varenne.

Roudy Petersen, ancien chef du restau du Louvre Abu Dhabi, repart lui avec une bible d’Escoffier sous le bras. « C’est pour ma bibliothèque personnelle ! Je ne suis pas collectionneur mais j’aime bien les livres de cuisine. C’est la première fois que j’achète un bouquin dans ce genre de vente. »

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Courvoisier assure que d’autres cuisiniers l’ont contacté pour réserver des ouvrages. Outre les libraires et les collectionneurs, ils sont les premiers concernés par la vente.

L’expert raconte : « Il y a vingt ans, c’était même les chefs et les étoilés qui se faisaient ce genre de bibliothèques. Ils s’étaient rendu compte que la littérature gastronomique du XVIIe et du XVIIIe siècle posait les bases d’une cuisine très légère. Toutes ces grandes maisons se retrouvaient à dépenser des sommes folles, parfois des millions. Je crois qu’elles en sont revenues depuis. »

Alors que la commissaire s’attaque à un almanach de Grimod de la Reynière, Courvoisier conclut sans ironie : « J’ai même un client qui achète les livres et reproduit les recettes. C’est très bon et très différent de ce que l’on sert aujourd’hui ».

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