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Food by VICE

Comment la bouffe a servi de fil rouge à la campagne présidentielle

En France, la politique et la cuisine ont toujours fait bon ménage. Et 2017 ne fait pas exception.

par Oscar Lopez; illustrations Lucile Lissandre
05 Mai 2017, 4:14pm

Paris, un après-midi pluvieux. Je suis assis face à Jacky Ribault, un des meilleurs chefs de la capitale. Je suis venu lui parler de l'élection présidentielle. Cet homme imposant mais affable, est plus un spécialiste de la cuisine française que de la politique locale. Pour ce chef étoilé à la crinière poivre et sel, les deux sont inséparables. « En France, la politique et la cuisine font bon ménage. Dans notre pays, on ne peut pas faire la politique si on n'aime pas la nourriture », assure-t-il.

Jacky Ribault. Toutes les photos sont de l'auteur.

Alors que le deuxième tour de l'élection présidentielle a lieu dimanche 7 mai, les experts ont déjà commencé à disséquer les moments les plus importants d'une campagne sans précédent. Tous les observateurs s'accordent pour dire qu'elle a divisé l'opinion et qu'elle regorge de scandales et de triomphes que l'on scrutera encore dans les jours qui viennent. Pourtant, il y a un élément qui manque au menu des analyses. Cet élément, c'est la bouffe. Dans un pays où, selon l'historien Marc Knobel, cuisiner « fait partie de l'identité nationale », la nourriture et la politique ont toujours fini par s'entrelacer. Et dans une campagne qui a vu s'opposer le nationalisme au multiculturalisme et la mondialisation au protectionnisme, elle tient une place importante qu'elle n'a jamais eue auparavant.

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« Le pouvoir politique en France a toujours fait de la question alimentaire un enjeu politique, une façon de construire l'identité nationale », renchérit Paul Aries, historien et auteur de L'histoire politique de l'alimentation. « Mais pour la première fois depuis des longues années, depuis de décennies, la question de l'alimentation a été présent au cours de cette campagne. On a vu effectivement des candidats s'emparer de cette question alimentaire et en faire une cuisine politique. »

Aries prend pour exemple une promesse de Jean-Luc Mélenchon qui assurait vouloir faire passer les cantines scolaires au « 100% bio pour que tous les enfants puissent bien manger et pas seulement ceux des riches ». Mais, que ce soit en s'adressant aux paysans ou aux familles françaises, tous les candidats ont abordé l'alimentation et l'agriculture dans leur programme. Emmanuel Macron a déclaré que l'agriculture était « au cœur de la souveraineté alimentaire française » et proposé un programme d'investissement de 5 milliards d'euros dédié au secteur. François Fillon a décrit l'agriculture comme le symbole d'une « France puissante » et promis de « redonner toutes ses chances au modèle agricole français ». Benoît Hamon a pour sa part proposé un plan en dix points « pour une alimentation de qualité ». Il prévoyait notamment d'interdire « les pesticides dangereux » dans l'alimentation.

Je ne sais pas si les Français sont sur le point d'élire un président, mais ils ont fait la moitié du chemin en ce qui concerne une bonne crêpe

Et quand les candidats ne parlaient pas de nourriture, c'est la nourriture qui allait – littéralement – à eux. Alors qu'elle visitait le marché de Rungis, Marine Le Pen a évité une tomate de justesse. Elle n'a par contre rien pu faire contre les œufs lancés lors de son déplacement en Bretagne. François Fillon a fait la rencontre (fortuite) de quelques grammes de farine – à deux reprises. Quant à Macron, il a lui aussi reçu un œuf sur la tête alors qu'il marchait au Salon de l'Agriculture. Comme le comédien britannique (mais bossant aux Etats-Unis) John Oliver l'a dit dans un sujet sur l'élection : « Je ne sais pas si les Français sont sur le point d'élire un président, mais ils ont fait la moitié du chemin en ce qui concerne une bonne crêpe. »

Et puis il y a eu bien sûr le scandale qui a fait éruption après le premier tour : le dîner de célébration d'Emmanuel Macron dans la brasserie parisienne de La Rotonde, qui a tout de suite été comparé à la fête de Nicolas Sarkozy en 2007 dans le très chic Fouquet's sur les Champs Elysées. Ravi de pouvoir rattacher l'image d'Emmanuel Macron aux élites que Marine Le Pen se targue de combattre en tant que populiste de la classe moyenne, le Front National s'est emparé de l'évènement et a capitalisé dessus. « Le discours d'Emmanuel Macron était très arrogant », a déclaré Florian Philippot, vice-président du parti, sur BFMTV. « S'entourer de tout le show-biz (…). Ça montre un certain état d'esprit. »

De tous les candidats, c'est Marine Le Pen qui a vraiment utilisé la nourriture comme arme de campagne. En s'érigeant comme parangon de l'identité française, elle a par exemple utilisé l'agriculture comme un symbole de la tradition française à protéger absolument des forces de la mondialisation soutenues par Macron et les autres. « Je considère que l'indépendance et la sécurité alimentaire sont des questions stratégiques », a t-elle déclaré « Et c'est la raison pour laquelle nous nous sommes positionnés aux côtés des agriculteurs depuis de nombreuses années. » En parallèle, elle a accusé l'Union Européenne de porter « atteinte à la sécurité alimentaire française » et de vouloir « la disparition de l'agriculture française ».

Après avoir lutté pendant des années contre les importations (moins chères) en provenance d'autres pays de l'Union Européenne, ses déclarations ont touché une corde sensible chez les agriculteurs français. Un sondage de février montrait que 35 % d'entre eux voteraient Le Pen, contre 20 % pour Macron. « Ici, il n'y a pas la place pour une agriculture familiale », déplore Gislaine Bachraty, 60 ans, sympathisante FN habitant à Cavaillon, dans le sud. « Il y a des agriculteurs qui travaillent comme des fous mais qui n'arrivaient pas à vivre du fruit de leur travail. »

Pendant son passage à Rungis, Marine Le Pen a déclaré que le pays devrait promouvoir une alimentation française, notamment dans les cantines scolaires

Pour Le Pen, la nourriture est aussi devenue un symbole de la culture française assaillie par les maux du multiculturalisme. Pendant son passage à Rungis, elle a déclaré que le pays devrait « promouvoir 'une alimentation française', notamment dans les cantines scolaires » et a ajouté que l'abattage rituel des animaux (pour les viandes halal et cachère) « doit être interdit ». Une déclaration qui a agité le landerneau des électeurs du FN. « Le halal, c'est pas normal. Ça doit être interdit par la loi », avance Gérard Badin, 72 ans, qui habite aussi à Cavaillon. « On finance l'Islam avec le halal. Ce qui peut alimenter le terrorisme. »

Selon Marc Knobel, ce discours autour de la nourriture fait partie de la mythologie véhiculée par le Front National promeut. « Le FN construit un fantasme », souligne-t-il par mail. « Il s'agit de faire croire qu'il existerait un processus de substitution de la population sur le territoire français métropolitain, dans lequel le peuplement européen serait remplacé par une population non européenne, originaire en premier lieu d'Afrique noire et du Maghreb. La logique est la même en ce qui concerne la viande halal. »

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Pour Karim Loumi, qui tient Les Jumeaux, une boucherie halal aux Lilas, le discours de Le Pen « cache quelque chose de très dangereux : la haine, le racisme. On l'a vu dans l'histoire ». Pour Loumi, son métier est profondément enraciné dans la tradition française . « La boucherie en France ce n'est pas un job. C'est un art. On est très fier d'être une boucherie française », dit-il en montrant les 40 récompenses remportées lors de différentes compétitions de viande. Loumi explique qu'il est un des seuls bouchers halal à vendre du poulet de Bresse. « C'est le meilleur du monde. Un poulet qu'a mangé Napoléon. C'est un héritage transmis de génération en génération. »

Du couscous à la pizza, la bouffe de l'Hexagone est blindée d'influences étrangères et pour Ribault, chef étoilé, ce sont des gens comme Loumi qui font la cuisine française d'aujourd'hui. « On a eu la chance de pouvoir s'enrichir grâce à tous les peuples qui sont en France », raconte-t-il. « C'est une richesse. La France reste comme ça : multiculturelle, aussi bien au niveau de la nourriture, des bistrots, des bars ou de la gastronomie. Et c'est pour ça qu'on est reconnus dans le monde entier. »

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