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Avec Carles Alonso, le Tonton flingueur des vignerons nature

« Je respecte les autres vignerons, mais si quelqu’un me demande mon avis, je dis : ton vin, on dirait que tu l’as pressé avec ton cul »

par Jackie Bryant
09 Novembre 2017, 3:07pm

Toutes les photos sont de l'auteur. 

« Mais où est-ce qu’on est putain ? »

Je m'interroge alors que la bagnole vient de quitter une petite autoroute du nord de la Catalogne. On est aux pieds des Pyrénées, à environ dix minutes de la frontière française. On a pris la direction d’un petit village appelé Els Vilars d’Espolla dont j’ai dû rentrer la longitude et la latitude pour pouvoir le localiser sur Google Maps.

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À l’entrée d’Els Vilars, sur un vieux mur médiéval, une bannière en plastique jaune élimée annonce une « Dégustation de vin ! » mais il n’y a pas grand monde pour la lire. Une maison en pierre avec un toit de tuiles rouges la surplombe. C'est celle de notre hôte, Carles Alonso, qui ressemble physiquement à une version catalane de David Crosby, soit une tête dégarnie, de longs cheveux gris et une grosse moustache broussailleuse.

Carles est le vigneron derrière Carriel dels Vilars, un label de pinard naturel qu’il a construit de ses propres mains. Sa particularité ? Des vins dans lequel il n’ajoute absolument rien. Carles intervient aussi le moins possible dans ses vignes. Il les taille de manière un peu grossière en hiver pour permettre une plus grande concentration de sucre dans les grappes. Au printemps, il les arrose d’une petite dose de caldo bordeles (la fameuse bouillie bordelaise à base de sulfate de cuivre et de chaux éteinte), une fois que les vignes ont fleuri. Et c’est tout.

Els Vilars d’Espolla est composée de moins de dix maisons qui n’ont eu accès à l’électricité qu’en 2012. Carles est le seul résident à l’année de la ville. Il a débarqué en 1990 et n’a pas beaucoup bougé depuis, s’accordant parfois quelques parties de pêche en Méditerranée. En fait, ce sont les gens qui se déplacent et viennent le voir, en quête de son légendaire jus de raisin fermenté. S’ils le connaissent personnellement, ils ont même le droit à sa fameuse paella qu’il cuisine dans une vieille étable perdue au milieu des vignes.

De ces vignes, qui poussent sauvagement, viennent les vins de Carriel dels Vilars. Carles a fait sa première cuvée en 1979. Un vin pétillant naturel élaboré en suivant une méthode ancestrale – preuve qu’il était dans le coup bien avant que le vin nature ne devienne « à la mode ». Il a continué de planter des vignes dans les années 1980, produisant de très bons vins et d’autres qu’il qualifie de « vraiment pourri ». Aujourd’hui, il en fait deux par an – un rouge et un blanc ou rosé pétillant. Carles doit en partie son succès à l’intérêt que les importateurs et exportateurs de vin à l’international, Américains et Japonais notamment, ont porté à ses quilles. Puis les buveurs se sont passé le mot.

Avant, j'entendais les gens dire : « Ah, cet idiot ne sait pas comment travailler la vigne ». Depuis que je suis célèbre, mon pinard est subitement devenu génial.

« Il y a environ six ans, je suis devenu entre guillemet "célèbre", explique Carles en roulant des yeux. « Les gens en France ou dans mon pays, je ne sais même pas si je suis en Espagne ou en Catalogne, ont commencé à entendre parler de mes vins. Au début, ils pensaient : "Ah cet idiot ne sait pas comment travailler la vigne". Depuis que je suis célèbre, le vin est subitement devenu génial : "Wah maintenant tu fais du très bon pinard ! C’est très différent" alors que je vends la même chose à la boutique du village chaque année. ».

À part quelques palettes mécanisées utilisées pour faire tourner les bouteilles pendant la vinification, Carles refuse l’automatisation.

Alors qu’il examine quelques quilles, je lui demande s’il opère une décantation, un procédé qui vise à éliminer le sédiment de la bouteille – opération parfois nécessaire pour certains vins pétillants. Il me regarde comme si j’étais folle et je me rends compte qu’on n’est pas trop sur la même longueur d’onde.

« Bien sûr ! Tiens, je vais même le faire maintenant », hurle-t-il en brandissant un couteau géant et en découpant les bouteilles une à une, libérant effectivement le sédiment et le vin dans des verres qu’on s’apprête à vider. Carles est assez transparent sur les cuvées qu’il préfère (2007, 2008 et 2014) et celles dont il n’est pas trop fan (2013), variations liées à la météo de l’époque. Récemment, il s’est plaint des trop fortes chaleurs et de l’absence de pluie. Mais ce n'est pas grave. Carles est un vigneron si habile que toutes ses cuvées sont sold out, la plupart du temps grâce aux fameux vendeurs import/export qu’il ne porte pas spécialement dans son cœur.

En plus de ne rien ajouter à son vin – une habitude qui se reflète jusque sur les étiquettes où l’on peut lire la liste des produits qu’on ne trouvera pas à l’intérieur de la bouteille – Carles ne fait vieillir son vin que dans des contenants en acier inoxydable. Pareil pour le stockage.

« Tous mes vins sont fruités, il n’y a que des raisins dedans », revendique-t-il, parlant aussi bien avec les mains qu’avec la bouche. « Le chêne est une contamination pour le pinard. Tous ces cons qui boivent du bois ? Ça n’a rien à voir avec le raisin. Les gens sont bêtes. Que ce soit à Rioja ou partout dans le monde. Mais encore plus en Espagne j’ai l’impression. »

Ses vins sont délicieux, complexes et dotés d’une haute teneur en alcool, On boit son Rosat Escumos 2008, un rosé pétillant mélange de macabeu et de xarel-lo. Une première bouffée envoie de la brioche, une autre du sucre et plusieurs couches de fruit mûr. Il a une saveur maltée qui ressemble à une bière belge de type Lambic. Il y a aussi des notes de cuir, de fumée et de prune. Carles concède qu’il a mis du temps à se faire à la variété d’odeurs et de saveurs, ajoutant qu’une fois qu’on goûte des vins aussi vivants, on a beaucoup de mal à revenir en arrière.

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Il critique le vin naturel à la mode, même s’il pense que c'est la seule manière de faire du vin. « Les vignerons naturels font beaucoup d’erreurs. Comme je les ai toutes faites, je sais les reconnaître », ajoute Carles. « Je vois immédiatement quand quelqu’un a fait une connerie. Je respecte toujours les autres vignerons, mais si quelqu’un me demande mon opinion, je dis ce que je pense : ‘Ton vin, on dirait que tu l’as pressé avec ton cul. Et il en a le goût.’ »

On crapahute dans les vignes jusqu’au sommet d’une petite colline qui surplombe les champs et les villages du Baix Empordà ainsi que les plages scintillantes de la Costa Brava. « Il y a une raison pour laquelle je vis ici », dit-il. « Dans le village, il y a encore une mentalité très provinciale. Les gens qui ne rentrent pas dans le moule ne sont pas toujours compris. C’est pour ça que je suis seul ici : Je peux être qui je veux. »


Ceux qui veulent en savoir plus sur les vins de Carles peuvent se rendre sur Trumpet Wine.