Twitter dépression santé mentale orange mécanique
Orange mécanique (1972)
Santé

Twitter est en train de détruire ma santé mentale

Pour moi, le soleil se lève et se couche avec des threads dénonciateurs de cyclistes mécontents.
Paul Douard
Paris, FR
1.9.20

Comme n’importe quel être humain apaisé par le confort d’une liasse de tickets restaurants et l’achat régulier d’appareils high tech, j’ai une routine matinale. À 7h34, l’alarme « bord de mer » de mon iPhone crie quelque part dans ma chambre. Les paupières encore collées et les membres engourdis, je tâte le sol à la manière d’une loutre de mer tout juste mise au monde pour tenter d’éteindre cet engin de malheur. Après un instant de répit durant lequel j’effectue un rapide état des lieux de mon existence, je transporte mécaniquement mon corps (et mon téléphone) jusqu’à la cuvette des toilettes. Alors que la lumière du jour commence à percer mes yeux tel de l’acide que l’on m’aurait jeté au visage à bord d’un RER, je lance Twitter. Notifications d’abord, puis les DM et enfin le feed. Je n’ai pas encore bu un verre d’eau ni terminé d’uriner que mon âme est déjà aspirée par des centaines de tweets de cyclistes mécontents. Je finis toutefois par tirer la chasse d’eau et regarder ailleurs.

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Chaque jour, ma première interaction avec le monde extérieur se fait via Twitter. Si j’ai longtemps cru avoir une addiction au Coca-Cola, à Counter-Strike ou encore aux Mentos achetés sur les aires de l’autoroute A10, j’étais loin du compte. Aujourd’hui, je suis sur Twitter aux toilettes, en allant des toilettes à la douche, en sortant de la douche, en me préparant, en marchant jusqu’au métro, au feu rouge en vélo (le cas échéant), dans le métro, en sortant du métro jusqu’au bureau, au bureau sur mon ordinateur, aux toilettes du bureau, juste avant le déjeuner, en déjeunant, en payant, sur le trajet du retour, encore au bureau, en rentrant chez moi, dans mon ascenseur puis à peu près toutes demi-heures restantes jusqu’à me coucher épris d’une profonde haine de mon prochain.

« C’est d’abord le fonctionnement même de Twitter qui a transformé mon cerveau en un réservoir de toilettes turques »

Lorsque j’ai découvert Twitter il y a dix ans, je trouvais qu’être limité à 140 caractères était con. L’ergonomie de la plateforme et ce flux incessant de paroles me donnaient déjà des vertiges. Ça me semblait être un truc de vieux journalistes. Puis, par le hasard de la vie, je suis devenu vieux et journaliste. Ou l’inverse. Twitter était toujours aussi con, mais je m’y suis mis avec l’idée que je devais y être – un peu comme un agent de la SNCF qui se syndique. Dès lors, Twitter s’est substitué à mon vrai travail puisque « c’est super pratique pour s’informer ». C’est tout naturellement que mes confrères, qui occupent 70% de l’espace sur Twitter, furent les premiers à générer en moi une certaine exaspération, proche d’une rage de dent. Tous les jours, ils se fendent de tweets moralisateurs dignes d’un appel du 18 juin, d’un marketing de forcené à coups de lettres capitales, d’emojis warning et de « [INFO EUROPE 1] », le tout accompagné de quarante autres tweets vantant le courage et le caractère exceptionnel de cette enquête. S’ensuit une discussion confraternelle sur qui a la plus grosse. Normal que tout le monde nous déteste.

Passée la syncope des live-tweet de conférences Apple, c’est d’abord le fonctionnement même de Twitter qui a transformé mon cerveau en un réservoir de toilettes turques. Peut-on survivre à une plateforme qui généralise l’accumulation de messages courts, comme ces individus qui sur Messenger ou Whatsapp appuient sur Envoyer tous les deux mots, créant ainsi une fontaine de mots illisibles défilant telle la matrice au lieu d’une discussion faites de phrases ? Twitter est de fait le réseau social le moins adéquat pour s’exprimer. Parler en n’ayant le droit qu’à quatre mots par phrases n’est pas une avancée. Si l’humanité a inventé tout un tas d’outils pour raconter sa vie – le podcast fait ça très bien, Medium ou encore un long statut Facebook – les gens préfèrent accumuler des fragments de phrases, allant jusqu’à créer un monstre : les threads.

Construits comme des séries Netflix, ils débutent tous par « [Thread] Ça fait longtemps que j’hésite à donner mon avis, mais je pense que… » et se structurent autour de péripéties, de cliffhangers, voire même de quelques ellipses narratives. Le tout en 27 tweets de 280 caractères. Symbole d’une civilisation incapable de se concentrer plus de douze secondes d’affilées, les threads sont un puit sans fond absorbant toute forme de langage et d’espoir en l’humanité. Basés sur ce concept démoniaque de viralité (qui veut que plus on parle, plus on est visible), ils sont un tsunami perpétuel d’informations, un déluge d’avis qui s’abat sur ses utilisateurs et ne s’arrête qu’une fois votre mort actée. Les threads sont une attaque DDoS (par déni de service) qui sature mon cerveau de paroles jusqu’à le faire s’éteindre. Surtout, ils sont dans 99% des cas un simple avis qui aurait pu tenir sur une serviette de table – comme la plupart des choses sur les réseaux sociaux, certes.

« À priori, des photos de gens en maillot sur Instagram ne donnent pas envie de s’ouvrir les veines avec un tournevis »

« Twitter améliore le monde, j’en ai l’absolue conviction », disait le PDG de Twitter France au JDD. Pourtant, naviguer sur Twitter en 2020 est une expérience à part entière. À la manière d’Alex Delarge dans Orange Mécanique, Twitter me force à regarder le pire de notre société : violences policières, débats sur la place de la femme dans le monde entre Jean-Michel-Juristes, cancel culture, threads sur les agendas d’Hugo Clément dénonçant des trucs et insultes homophobes orchestrées par la première blatte écervelée qui passe par là. Après une journée normale, mon cerveau est mazouté et pris d’une sorte de haine indescriptible envers tout et n’importe quoi.

Si j’ai longtemps déserté Instagram et LinkedIn – je ne parle même pas de Facebook –, ces derniers me semblent aujourd’hui bien plus sains que Twitter. A priori, des photos de gens en maillot de bain sur Instagram ne donnent pas envie de s’ouvrir les veines avec un tournevis. De même pour LinkedIn. Certes les entrepreneurs de la startup nation et leurs objectifs quotidiens qu’ils enregistrent sous forme de podcast grâce à leur montre connectée sont un peu encombrants, mais personne ne s’endort fou de rage pour ça. Sur Twitter, je me rappelle certaines fois avoir senti une haine monter en moi, une envie incontrôlable de répondre à des gens pour en découdre, pour avoir raison avant de respirer et de me rappeler que j’avais une lessive à étendre.

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Une solution évidente serait de supprimer mon compte. Mais avec 11 000 followers, je n’y arrive pas – telle la grosse merde que je suis. En fait, je suis touché par une forme de syndrome de Stockholm avec Twitter. Je déteste ce réseau social, pourtant je passe plus de temps en sa compagnie qu’avec ma copine. Lorsque j’ai demandé à Graham Davey, professeur de psychologie à l'Université du Sussex et auteur d’une étude « Social Media, Loneliness, and Anxiety in Young People », pourquoi j’étais incapable de le quitter, il me dit : « L'une des raisons est le FOMO (acronyme de fear of missing out N.D.L.R). La peur de passer à côté de quelque chose est un problème inscrit dans un contexte social – comme passer à côté de ce que font vos amis –, soit dans un contexte d'actualité. Les personnes qui regardent de manière compulsive l'actualité sur les réseaux sociaux tels que Twitter le font souvent parce qu'elles ont peur d'être "prises au dépourvu" par de mauvaises nouvelles et donc de ne pas être préparées. »

Pour ne pas être pris au dépourvu d’une invasion germano-prussienne ou d’une rupture de papier toilette au Carrefour City, je scroll toute la journée. Après quelques années, je suis même devenu ce qu’on appelle un doomscroller, un accro à l’actualité qui scroll frénétiquement son feed, jusqu’à m’endormir en pensant à ce que je venais de lire sur Twitter. Sauf que je n’ai fait qu’envenimer le problème. En effet, pour Nicole Ellison, chercheuse en communication et médias sociaux à University of Michigan’s School of Information, « Cela ne fait qu'aggraver le stress et l'anxiété […] puisqu’il y a beaucoup de demandes de traitement cognitif pour donner un sens à tout cela. Il n'y a pas de récit global qui nous aide », disait-elle à Wired en juin dernier. Pour résumer, je suis incapable de me désinscrire de Twitter car la peur de louper quelque chose m’angoisse, donc je suis l’actualité comme un accro au porno pour éviter mon angoisse initiale – qui finalement créée une nouvelle angoisse liée au trop plein d’informations néfastes que mon cerveau doit traiter, faisant de moi une gigantesque boule de détresse humaine.

Suis-je définitivement foutu, condamné à retweeter des débats hostiles qui ne me concernent pas dans le seul but de gagner quelques followers et ainsi donner un sens à ma vie ? « Le vrai bonheur ne dépend d'aucun être, d'aucun objet extérieur. Il ne dépend que de nous… », disait le Dalaï Lama - lequel a un compte Twitter. Rejeter la faute sur Twitter serait donc trop facile ? Et si le réseau social est aujourd’hui un vaste PMU où tout le monde s’engueule et s’insulte, c’est aussi parce que certaines minorités trop longtemps muselées s’y sont faites une place pour prendre la parole et partager leurs expériences de cyberharcèlement, d’homophobie, de racisme ou encore de retard de TGV. Les autres, ceux qui s’estimaient tranquilles, ne le sont plus – et c’est tant mieux. Quant à moi, ça ira.

Paul est malheureusement toujours sur Twitter.

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