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Mieux vaut investir dans un skin Counter-Strike que dans un appartement

« J’en suis à 12 000 euros de skins, ça va encore. »

par Paul Douard
16 Octobre 2017, 7:10am

Skin de Kalshnikov. Image : capture d'écran de l'auteur

Si vous estimez que ce pote prêt à mettre 800 euros dans un iPhone n'est qu'un parasite de la société, que pensez-vous de ceux qui claquent 25 000 balles dans un skin « AWP Dragon Lore » ? Je parle ici d'ajouter un dragon géant de couleur jaune sur un fusil sniper virtuel utilisé dans un jeu vidéo – en l'occurrence Counter Strike Global Offensive – pour le prix d'une Audi.

CS GO est l'un des jeux eSport les plus pratiqué au monde, avec près de 700 000 de joueurs quotidiens, et des équipes professionnelles qui peuvent empocher plusieurs millions d'euros sur un tournoi. Sorti en 2013, le jeu a rapidement proposé l'achat et la vente de skins d'armes pour le plus grand bonheur des joueurs – mais surtout de Valve, propriétaire du jeu et de la plateforme Steam sur laquelle la plupart des transactions s'effectuent.

Un skin consiste à modifier l'apparence d'une arme ou d'un accessoire, comme une paire de gants. Plutôt que de vous contenter d'un AK-47 classique, vous pouvez lui ajouter un système Stat-Trak qui comptabilise vos kills en temps réel, faire surgir des flammes autour d'un aigle royal sur le chargeur d'une M4A1, ou encore y graver le nom de l'une de vos équipes eSport préférée. Ces personnalisations sembleront bien inutiles à tous ceux qui, dans la vie, "préfèrent les livres". Pourtant, ce marché de micro-transactions rapporte des fortunes à Valve, ainsi qu'aux différentes équipes professionnelles. Lors de l'ESL Cologne en 2015, 4,2 millions de dollars d'achat de skins ont été enregistrés en seulement une semaine.

Skin de M4A1. Image : capture d'écran de l'auteur.

Avant de crier à la décadence de l'humanité, sachez que ce type de comportement n'est ni nouveau, ni sur le point de disparaître – bien au contraire. Le système de microtransactions s'est imposé depuis l'apparition des premiers jeux massivement multi-joueurs : il s'agit de paiements facilités qui permettent d'acheter ou de vendre du contenu au sein même du jeu. Tout a commencé avec Second Life, sorti en 2003, qui possédait alors sa propre monnaie virtuelle, les Linden Dollars, et permettait ainsi à quelques Français de gagner leur vie grâce à de petits jobs virtuels. Aujourd'hui, vous pouvez acheter des vaisseaux spatiaux dans Star Citizen afin de les revendre à un prix supérieur, jusqu'à vous acheter une bagnole – bien réelle cette fois – toute neuve.

Sur Counter-Strike, vous débloquez des caisses au cours du jeu. Plus vous jouez, plus vous pouvez en débloquer. Dans ces caisses se trouvent des skins distribués aléatoirement, mais vous ne pourrez les ouvrir qu'après avoir acheté une clé à 2,25 euros. À ce moment-là, vous avez mis le doigt dans l'engrenage. On vous encouragera alors à acheter un skin directement auprès d'un particulier, via la plateforme Steam. Là-bas, un beau couteau rutilant peut coûter de 40 euros à 23 850 euros. Oui, un couteau virtuel. Cela vous semble excessif ? Quentin, un joueur de 23 ans avec qui j'ai pu discuter, m'explique d'entrée qu'il a déboursé pour « 12 000 euros de skins, donc ça va encore ».

S'il existe évidemment des milliers de joueurs qui achètent entre 1 et 50 euros de skins maximum pour le plaisir, ceux qui dépensent des sommes nettement plus élevées, comme Quentin, répondent à une toute autre logique : il s'agit d'un investissement. Thibaut par exemple, un joueur de 25 ans, m'a expliqué son petit montage financier au cours d'une partie : « Au début, je faisais ça par plaisir. C'était de l'opening de caisse, des achats impulsifs. Un peu comme si j'achetais une nouvelle veste ou des chaussures, sauf que c'était des skins. Apres un certain temps, j'ai commencé à me dire que ca pouvait être un investissement. Et c'est là que j'ai commencé à trader. »

« Le mois dernier, j'ai investis 850 euros, j'ai gagné 1700 euros en une semaine. »

Le trade, c'est un peu la bourse des skins. L'objectif est de se rendre sur des sites spécialisés – comme OPSkins – pour placer un ordre d'achat, de préférence en-dessous le prix du marché. Si vous réussissez à l'obtenir, vous pourrez revendre votre skin à des particuliers via la plateforme Steam. Concrètement, cela revient à acheter des bananes au Brésil pour les vendre en France – mais avec des skins. Si certains sont prêts à investir un paquet de fric dans ce petit commerce, c'est parce que le retour sur investissement peut-être très intéressant. C'est ce qu'a conclu Pierre, joueur CS GO d'une trentaine d'années que j'ai contacté via Facebook : « Le mois dernier, j'ai investis 850 euros, j'ai gagné 1700 euros en une semaine. Pour cette partie "investissement", c'est une étude du flux de vente, le coté esthétique ne rentre pas en compte. » Pour Maxence, 29 ans, il s'agit plus d'un compte épargne : « J'ai placé 3000 euros dans des skins qui valent un peu plus, mais je sais que ça peut me servir en cas de besoin ». Bien sûr, vous pouvez aussi bien vous ruiner si vous faites n'importe quoi. Julien, un jeune joueur d'à peine 16 ans, me racontait par mail avoir perdu « entre 3000 et 4000 euros en trade ».

Quentin, le joueur qui a dépensé 12 000 euros, m'explique sa logique d'investissement : « Mes amis ne comprennent pas que ce n'est pas juste une dépense de X euros, mais un investissement qui peut rapporter. Ça peut même être un "emprunt" qui ne me coûte rien : si je revends les skins je récupère tout, ou au pire 95% de leur valeur. » L'objectif est donc pour certains de placer leur argent comme on le placerait dans un appartement ou un lingot d'or. Sur certains sites, plusieurs skins servent déjà de monnaie de référence sur le marché, comme l'AK-47 Redline ou encore l'AWP Asiimov. Ces skins sont très recherchés et leur valeur ne baisse quasiment pas. Ils sont l'équivalent d'un studio à Paris.

Les skins constitueraient-ils un produit financier stable et peu risqué ? Certains affirment prendre part à ce marché sans même être des joueurs Counter Strike – mais aucun n'a souhaité répondre à mes questions.

Skin d'UMP-45. Image : capture d'écran de l'auteur.

Si les joueurs arrivent à gagner de l'argent sur ce marché, les sites qui jouent le rôle de la bourse obtiennent, eux aussi, leur part du gâteau. CSGO Lounge est un site de paris et d'échange de skins ; il fait office de salle des ventes et prend une commission correspondant à 2% du prix de vente. Selon le site spécialisé Millenium, cette structure pourrait engranger entre 20 000 et 50 000 euros chaque jour. On ne s'étonnera pas que ces sites soient très souvent au cœur d'affaires judiciaires et autres arnaques d'ampleur mondiale. En 2016, deux Youtubeurs ont posté des vidéos dans lesquelles ils expliquaient comment gagner des sommes ahurissantes en investissant sur le marché de skins, notamment via le site CS GO Lotto ; hélas pour eux, la communauté a rapidement découvert que les deux loustics étaient en fait les patrons de CS GO Lotto, et que toutes les vidéos étaient truquées.

À la suite de cela, Valve a décidé de faire fermer certains sites de « gambling » avec l'appui judiciaire – officiellement pour lutter contre les arnaques façon CS GO Lotto. Néanmoins, on ne peut s'empêcher de formuler une hypothèse : et si Valve souhaitait simplement couler ses concurrents privés qui amassent des milliers d'euros en proposant des skins en-dehors de la plateforme Steam ? Le studio ne communique jamais les chiffres officiels du nombre de caisses ou de skins en circulation, il est donc délicat d'évaluer combien représente aujourd'hui ce marché – et surtout, combien il rapporte à Valve. La seule chose que l'on connait, c'est les gains des concepteurs de skins.

Skin de Kalashnikov. Image : capture d'écran de l'auteur.

Car derrière cet énorme marché de skins CS GO où joueurs et sites internet investissent des sommes délirantes, se cachent aussi des créateurs qui profitent pleinement de ce business ultra-juteux. Sur Twitch, un designer de skins a révélé en direct qu'il avait gagné 40 000 dollars avec un unique skin sélectionné par Valve. Il a précisé que le skin en question ne lui avait demandé qu'une seule journée de travail. Le designer français NextgenZ a quant à lui refusé de répondre aux questions sur ces revenus pour le site spécialisé VaKarM.

La prochaine fois que vous engueulerez votre copine ou votre copain qui stagne devant Counter Strike, dites-vous qu'il ou elle est peut-être en train d'acheter votre résidence secondaire.

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