
Une vieille légende northern soul raconte qu’une nuit de 1969, dans un certain club de Manchester, les portes coupe-feu se sont ouvertes en grand et qu’un gang de skins a déboulé. Tout le monde s’est arrêté de danser. Le chef du gang – rayonnant dans son cachemire Crombie et son Levi’s aux ourlets de 2,5 cm méticuleusement repliés à 2 cm très exactement au dessus de ses brogues (ndlr : souliers en cuir perforé) Loake marron foncé – a sauté sur une table et déclaré qu’ils étaient là pour châtier les Philistins qui portaient les mauvais vêtements et qu’ils accorderaient une attention spéciale à ceux qui avaient des chaussures ringardes. Ce qui, en vrai, a donné un truc comme : « On va t’basser n’importe l’quel qui a pas les bonnes p’tains d’grolles ici c’soir. Bande d’encuuuuuulés. » Ce genre de trucs arrivait tout le temps, lorsque j’étais gamin. Ça a contribué à me faire croire que certains vêtements donnaient un pouvoir incroyable. Je me souviens du jour où j’ai acheté ma première véritable paire de brogues. J’avais 13 ans, et j’étais tellement excité que je n’en avais pas dormi la veille. Ma mère m’a emmené au magasin de chaussures du coin où j’ai eu droit à une paire de brogues marron foncé. Je me souviens encore des effluves de cuir neuf et des étagères en bois sombre remplies de boîtes à chaussures. C’était comme le paradis. Je me rappelle surtout à quel point elles m’allaient fantastiquement bien et à quel point elles me donnaient l’impression d’être quelqu’un d’exceptionnel.
J’ai encore ce sentiment quand j’enfile une paire de souliers neufs. C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis tellement content que des boutiques telles que Men’s Traditional Shoes, dans le sud de Londres, existent encore. Dans un monde ou chaque magasin est la copie conforme de tous les autres d’une même chaîne, dans tous les centres-villes, dans tous les centres commerciaux de l’univers, putain, un grand merci aux endroits comme Men’s Traditional et aux gens comme Fred the Shoe.
Vice : Donc on ne te connaît que sous le nom de Fred ?
Fred the Shoe : Fred the Shoe.
C’est un nom génial.
Calme-toi, gamin. C’est juste le nom que l’on m’a donné. Tous les mecs qui fréquentent le pub du coin finissent avec un surnom, c’est comme ça que ça se passe.
Ça fait combien de temps que tu travailles ici ?
Le magasin existe depuis 1860, ou 1861. La BBC a récemment diffusé un truc sur les magasins de Walworth Road et le fait qu’ils marchent encore. Rien n’a vraiment changé.
Les brogues, ça a toujours été mon truc. Je me souviens de la première fois que j’en ai vu, j’étais un tout jeune gosse. J’avais un oncle toujours impeccablement habillé, et toujours chaussé d’une magnifique paire de brogues.
C’est un détail très important. Elles donnent de toi la première impression. C’est vrai, t’as beau avoir un costard à 1 000 livres sur le dos, avec une vieille paire de godasses, t’auras toujours l’air d’un minable.
J’ai connu pas mal de nanas qui clamaient : « Regarde les chaussures d’un homme, elles te diront qui il est… »
C’est vrai. Il faut les entretenir et les bichonner si on veut que ça marche à ce niveau-là.
Tu ne trouves pas qu’avec le temps qui passe, les mêmes courants de mode ado, ou appelle ça comme tu veux, reviennent encore et encore ?
Et bien, la mode mods fait un come-back, c’est indéniable. Je fais encore pas mal de mocassins Bass. Ils sont apparus dans les années trente aux États-Unis et aujourd’hui j’en vends aussi bien aux gosses qu’à leurs grands-pères.
C’est comme ça que je suis sapé aujourd’hui. Comme mon grand-père.
Étrange, n’est-ce pas ?
Donc dans les années 1970, quand les mods sont apparus, ils achetaient des brogues ?
Nan, j’étais un mod et je n’en portais pas.
À quoi ressemblait ta consommation de chaussures dans ta période mods ?
Dans les sixties, dans des endroits tels que Rye Lane ou Peckham, d’où je viens, Revels était le magasin où il fallait aller. Ils vendaient les modèles italiens en vogue, et ça coûtait une semaine de salaire. À cette période, ils ont été les premiers à sortir les boots plates, celles avec la boucle qui s’attachait derrière. Je n’ai jamais porté de lacets. Ensuite il y a eu les skinheads. À partir de là, il n’y en avait que pour les Doc Martens et les Royals.
C’est à ce moment-là que les gens se sont mis à porter leurs brogues avec des jeans ?
Ouais, fin des années soixante. Mais il y avait encore le magasin de Covent Garden qui faisait la Beatle Boot, qui a eu beaucoup de succès.
Je me rappelle que Revels était encore dans la place dans les années 1980, quand j’ai débarqué à Londres.
Un samedi, j’y ai fait la queue pendant trois heures pour une paire de boots Beatle. Elles étaient à 3 livres et 15 shillings alors que je ne gagnais que 4 livres par semaine. Et elles étaient bleues. Bleu marine si je me souviens bien.
On voit toujours des photos de l’époque en noir et blanc, donc ça fait plutôt drôle quand on tombe sur des photos couleur et que l’on constate que les chaussures existaient dans une multitude de couleurs.
Ouais. Il y avait beaucoup de couleurs gaies. Les derbies bicolores, noir et blanc ou marron et beige, étaient aussi très populaires.
C’est quoi ces pompes dans ces vieilles boîtes fermées sur le haut de l’étagère, là-bas ?
Je ne vais plus jamais sur ces étagères. Il y a du vieux stock. Les chaussures contenues dans ces boîtes s’appelaient « eagles », il y a de ça des années, et elles étaient en daim teinté. C’étaient les pompes des Teddy boys.
Des chaussures neuves des années 1950-1960 doivent valoir un bras sur eBay aujourd’hui.
Je ne m’emmerde pas avec le business d’eBay. Je n’ai même pas de téléphone portable, laisse tomber tout ça.
Tu es déjà allé à Northampton pour visiter les usines de fabrication de ces chaussures ?
Je n’en ai visité qu’une seule, celle des Cox, des George Cox.
Est-ce que Loake et Church’s y existent encore ?
Oh ouais, et Crocket Jones, c’est une bonne marque. Et Trickers, ça c’est devenu une marque plutôt classique.
Comment se fait-il que les Church’s aient fini par devenir les brogues les plus convoitées ? Est-ce que c’est la meilleure des marques ?
Pour t’aider à comprendre, considère que tes Loake sont une Ford et tes Church’s une Mercedes. Finalement elles se ressemblent sur beaucoup de points, mais les Church’s sont un peu mieux finies. Mais, je trouve les Loake plus confortables.
Tu as vu ce regain d’intérêt pour les brogues récemment ? J’en porte depuis des années, mais depuis très peu de temps, on voit plein de gamins avec.
On a fait une très bonne année, l’année dernière. On vendait plus de chaussures coûteuses.
Pour moi un business comme celui-ci marchera toujours parce que les gens voudront toujours acheter des pompes de qualité.
Tout dépend de ce que tu en attends. Aujourd’hui il n’y a que Billy, le mec à qui appartient la boutique, et moi, donc on n’a pas besoin de gros salaires. Ça nous va. Billy est un vieil homme qui vendait des bretelles sur The Cut à Waterloo au siècle dernier. Il s’est mis aux chaussures, a acheté une boutique en 1957, et nous y voilà. C’est un magasin de chaussures depuis 1890. L’ancien propriétaire a vécu jusqu’à 90 piges. Il est né et mort ici, dans ce magasin. Quand nous nous y sommes installés, il y avait une cabine en verre fumé pour que les femmes qui essayaient des bottes ne montrent pas leurs chevilles en public.
Quand vous avez débarqué ici, à quoi ressemblait le quartier ?
C’était les années soixante. Tu connais cet adage qui dit : « Si vous vous rappelez des sixties c’est que vous n’y étiez pas ? » Des conneries. Il y avait de la super bonne musique : le premier album des Stones, les Who, les Faces, et on dansait sur le son de la Motown dans les clubs tous les week-ends. Je pouvais m’y trémousser des jours entiers. Je suis même allé à Brighton plusieurs fois, j’ai pris des cachetons, des bons vieux purple hearts, tout ça, mais à l’époque je pouvais danser toute la nuit en ne buvant que du Coca. Dans beaucoup de clubs, on ne pouvait même pas acheter d’alcool. C’était soit pilules soit Coca. Un peu comme les raves de nos jours, sauf qu’aujourd’hui les gens sont sous crack. À l’époque, tu ne te retrouvais jamais pris dans une baston, parce que quand t’avais mis 40 livres dans un costard en mohair, t’avais aucune envie qu’on te renverse quelque chose dessus.
Donc tu n’as jamais eu d’emmerdes ?
Nan. Le temps a passé, mais je n’ai jamais frappé qui que ce soit, et personne ne m’a jamais touché non plus.
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