Dans le rade de Pékin où se rencontrent les preux chevaliers

Dans le rade de Pékin où se rencontrent les preux chevaliers

Ici, les clients ne viennent pas pour la bouffe ou l'hydromel mais plutôt pour enfiler une armure et se mettre sur la gueule avec des épées en bois et des sabres laser.
10.6.16

Le combat ne semble pas des plus équitables : un petit gars un peu enrobé avec une épée en bois et des lunettes à la Mad Max contre une espèce de samouraï au corps galbé de Spartiate armé d'un sabre laser rouge. Les deux hommes s'affrontent dans une rue résidentielle du quartier traditionnel de Gulou, au centre de Pékin. Alors que les deux adversaires entament une danse gentiment ridicule avec leur lame respective, des touristes russes hilares s'arrêtent pour les prendre en photo avec leur iPhone.

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Leur escarmouche n'est qu'un jeu, un combat en slow motion qu'on peut voir assez régulièrement aux abords du Knight and Merchants Bar. L'homme au sabre laser – impressionnant bien qu'en plastique – n'est autre que Bao Miao, le propriétaire des lieux. L'homme, aussi bien permanenté qu'un caniche, porte de grosses bottes marron, une veste renforcée et une boucle de ceinture tellement grosse et brillante qu'elle ferait pâlir d'envie un Floyd Mayweather. « Je m'habille comme ça tous les jours », dit-il avec un sourire satisfait.

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Toutes les photos sont d'Aurélien Foucault.

Le Knight and Merchants Bar n'est pas très grand, mais c'est le royaume de Bao. Depuis son ouverture il y a un an, Bao y propose aussi bien des plats médiévaux que des combats de cape et d'épée. On peut dire que le Knight and Merchants a trouvé sa niche : il peut se vanter d'être le seul bar de la capitale chinoise disposant d'une collection d'armures, d'un trône en bois, de massues, d'arcs, de flèches et d'un nombre assez inquiétant d'épées. Seuls les smartphones des clients et une télé qui passe en boucle Game of Thrones font exception dans cet univers médiéval. Ça, et le sabre laser.

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Les clients peuvent venir mater gratuitement tous les épisodes des aventures de Jon Snow à condition de payer leur coup. Mais si la plupart des habitués viennent ici, c'est pour revêtir l'une des nombreuses cottes de maille. Ils assortissent ça d'un casque à cornes et vont dans la rue se mettre des dérouillées à coup de sabres en plastique ou en bois.

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Pour tenter de justifier la bizarrerie de son bar, Bao explique qu'il est passionné par l'histoire de l'Europe et par ses mythes depuis qu'il est gosse. Il fait un signe de tête vers un mannequin portant une armure militaire en cuir des plus saillantes. Il s'agit d'un costume inspiré du personnage grec d'Achille, le héros de la Guerre de Troie. C'est la tenue préférée de Bao. « Achille était un combattant exemplaire, malgré ses défauts : il avait le courage et la passion. »

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« Ce que j'aime dans la culture occidentale, c'est qu'elle défend la liberté. C'est assez différent de la culture chinoise. La culture asiatique exalte le pouvoir et étouffe les droits individuels. Dans la culture occidentale, l'idée de liberté, d'égalité et de fraternité défend les droits individuels jusqu'à valoriser l'héroïsme. » Merde, moi je croyais qu'il faisait juste tourner des grosses épées au-dessus de sa tête pour le fun.

Bao a d'abord travaillé dans le milieu de la mode et de la publicité en tant que photographe et réalisateur vidéo. Il affirme avoir réalisé lui-même « entre 80 et 90 % » de ses costumes – tous très bien confectionnés – en s'inspirant d'attirails militaires utilisés en Europe au Moyen-Âge. Il se fait de l'argent à côté en les louant pour des tournages de films. Il prévient cependant : « ce ne sont pas des armures légères comme celles qui sont utilisées dans la plupart des productions. » Pour prouver qu'il ne se fout pas de moi, Bao donne une pichenette dans le plastron d'une armure inspirée de la Renaissance italienne. Un « ping » satisfaisant résonne à l'intérieur.

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Bao affirme avoir réalisé également la majorité des armes exposées dans son bar. Si les clients combattent uniquement à l'arme de plastique ou de bois, les murs sont quant à eux chargés d'armes blanches potentiellement mortelles. La plupart des lames ont des poignées tellement énormes qu'elles pourraient réellement être utilisées dans une bataille.

J'ai besoin de mes deux mains pour soulever une claymore tellement longue qu'il faudra deux personnes pour la remettre dans son fourreau. « Je passe parfois commande auprès d'ateliers, mais je les fais souvent moi-même, » explique Bao en jouant avec un poignard d'une trentaine de centimètres. « La législation chinoise est très stricte sur la vente des couteaux de cuisine mais pas du tout en ce qui concerne les armes de collection. »

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Une table de bois usée occupe le centre de la salle de Bao. « Les clients sont comme des chevaliers qui mangeraient autour d'une table, » note-t-il. Mais après dégustation, il est clair que la partie restaurant n'est pas la priorité des combattants.

Je commande un rôti de bœuf. Dix minutes passent – rythmées par les « bips » inquiétants d'un micro-ondes caché derrière un rideau – avant qu'on me serve une semelle grisâtre. Bao me prévient : « la viande n'est pas toute jeune. »

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On pourrait en effet dire que cette viande a un goût moyenâgeux, dans le sens où sa consistance caoutchouteuse prouve qu'elle a été prélevée sur une vache morte au Xe siècle environ. À côté de moi un pote de Bao, lui aussi attablé pour manger, déguste un gratin de pâtes peut-être moins dans le thème du lieu mais beaucoup plus appétissant.

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Les boissons sont plus dans le coup, surtout la « Légende des Vikings », une spécialité maison : un hydromel titrant à 18 % et servi dans un mug en bois. Quant à la « bière noire d'Allemagne », il s'agit d'une canette de bière allemande au froment qui est servie dans une chope de métal.

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D'authentiquement médiéval, cette chope en métal n'en a que l'air : une inspection plus détaillée dévoile la tête du personnage Bully the Bull sur un côté du verre. Ce n'était donc qu'un produit promotionnel de Bullseye, ce jeu anglais qui a connu un petit succès dans les années 80 et 90.

Bao m'explique qu'il commande de la meilleure bouffe quand beaucoup de monde réserve la salle. Alors qu'on discute, deux clients rentrent à l'intérieur pour enfiler les cottes de maille. Manger un bon steak n'est clairement pas la priorité.

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Après quelques bières et quelques selfies avec des heaumes chelous sur la tête, le mauvais rosbif est oublié. Le bar va bientôt fermer mais cela ne décourage pas les derniers combattants. Odin, le chien noir de Bao, se balade près des jambes de son maître. Il porte une armure métallique mais ça n'a pas l'air de le déranger plus que ça, malgré la chaleur étouffante de l'été à Pékin.

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« Quand on a ouvert l'année dernière, certains voisins n'aimaient pas trop les duels. Mais ils s'y sont habitués, » m'explique Bao alors que je tentais (en vain) de le faire vaciller sous le coup de mon sabre de bois avant de lui dire au revoir. « La police est venue quelques fois, mais ils n'ont jamais considéré qu'on posait vraiment problème. Personne n'a jamais été blessé. »

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Croisons les doigts pour que le compteur de blessures reste à zéro. Sans quoi, les autorités chinoises auront peut-être envie de réguler un peu plus sérieusement la vente et la possession d'armes de collection.

Retrouvez le Knights and Merchants au 34 Jiaodaokou Bei Santiao, Beijing, près du Tiki Bungalow.

Suivez Jamie Fullerton sur Twitter: @jamiefullerton1. Toutes les photos sont d'Aurélien Foucault.