(*Berlin la nuit)

INTERVIEWS ADDITIONNELLES : PATRICK ZBORIL, BARBARA DABROWSKA
ILLUSTRATIONS : LAURA PARK

C’est aussi un quartier où pullulent les cinémas porno, les bars gay, les dark rooms où l’on peut s’envoyer des inconnus, et aussi, malheureusement, de jeunes gamins d’Europe de l’Est qui tapinent. On ne peut pas s’empêcher de mater chacun des vieux Allemands ou Turcs aux cheveux gris qui se promènent, les mains sales, fringués de costumes ridicules, avec une prédilection sexuelle marquée pour les enfants.
Quand on essaye de glâner auprès des gens du quartier des infos sur le commerce de sexe infantile qui se passe juste sous leurs fenêtres, on est remercié par des visages blêmes, des regards horrifiés, et on a droit à des réponses expéditives. Pareil pour les propriétaires de magasins. Nul ne veut confirmer ce que tout le monde, à Berlin, sait déjà : ces étrangers bien sapés qui collent de jeunes garçons aux abords du parc et les postent à la sortie des salles de cinéma porno sont des maquereaux, et ces gosses des prostitués.
Sur Martin Luther Strasse, il y a un cinéma comme ça. On assiste à un fréquent va-et-vient de gamins et de macs. Ils essaient d’organiser des rencards pour les clients blasés qui veulent plus qu’un simple strip-tease ou une discussion un peu chaude. À l’intérieur, le son est fort et ça pue le foutre, la transpiration et le désinfectant. De gros dégueulasses errent sans but, leur regard ne croise jamais celui de quelqu’un. On peut entendre des gémissements provenant des box alignés le long du mur. Le mec derrière la caisse, sous le sceau de l’anonymat, nous dit que les gamins viennent souvent ici chercher des clients : « Ils traînent dans le hall, et abordent des vieux. Ils discutent quelques instants, ajoute le caissier, puis disparaissent ensemble dans l’une des salles privées. » Pas un flic, un afflux constant de tarés dépressifs, c’est l’endroit idéal pour les jeunes tapins. Mais, il n’y a de place que pour deux garçons à la fois. Les autres gosses traînent aux abords du parc, à l’angle d’Ecke Fuggerstrasse et d’Eisenacherstrasse. Ils sont là jour et nuit, adossés aux clôtures, à attendre des clients. Ironiquement, le sort veut que ces garçons, âgés entre 9 et 15 ans, racolent à côté d’un terrain de jeu. La plupart viennent d’Albanie ou de Roumanie. Ils ne parlent ni anglais ni allemand et communiquent entre eux dans leur langue maternelle tandis que leurs macs surveillent la rue. Rien ne se passe ici, bien sûr. C’est plus un camp de base. Les gamins sont abordés n’importe où, tandis qu’ils marchent dans le périmètre. Quand l’un d’eux revient avec de l’oseille, un autre est envoyé « se balader ».
On est allés faire une vraie balade avec l’un des garçons. Il nous dit s’appeler Petre, mais c’est un pseudo. « Du moment que mon boss a son argent, il n’y a pas de souci », nous rassure-t-il. Il porte un jean moulant, un petite veste noire, des diamants de pacotille aux oreilles : la panoplie imposée par les macs pour attirer les vieux pédés. Petre est petit et propre sur lui. « Je n’aime pas franchement ces vêtements, précise-t-il. Je ne mettrais pas ça d’habitude, mais c’est comme un uniforme, vous voyez ? Je les porte quand je bosse. » Petre a été amené à Berlin par un ami de son père, après que ce dernier a perdu son emploi. Il est venu en minibus avec d’autres gamins. Tout ce qu’on lui a dit, c’est qu’il trouverait du boulot grâce à un ami de son père. Aujourd’hui, il vit dans une petite piaule non chauffée avec cinq autres enfants, et il fait le tapin. « C’est confortable. On a chacun notre coin pour dormir, ajoute Petre. Ma chambre à la maison ressemblait pas mal à celle-là. » Le sexe n’est pas un gros problème pour lui : « C’est juste un job comme un autre, nous dit-il, et il a l’air de le penser. On me frappe parfois, mais pas plus que les ouvriers ou les routiers. »
Nous n’avons pas pu remonter jusqu’à son mac, le type se cache, mais nous nous sommes adressés à l’un de ses lieutenants, en charge de surveiller les garçons. Il ne nous donne ni son nom ni aucun autre détail sur lui. Il discute business : « Il y a beaucoup de cul ici, nous expose-t-il. Beaucoup de prostitution. Beaucoup de gays. Si vous êtes gay et que vous cherchez un plan cul, c’est ici qu’il faut venir. » On marche un peu avec lui, il ne veut pas être vu en train de discuter avec nous. Pendant qu’on se promène, des gamins viennent à sa rencontre, lui disent quelques mots et repartent. Le type enchaîne : « Regardez, c’est super simple, non ? Vous venez, vous allez vers un gamin, vous dites : “Hey comment ça va ? Blablabla. Ça te dit de baiser ?” et puis vous repartez ensemble. C’est comme ça que ça marche. Toute la journée. Tous les jours. » Nous surprenons un tout jeune gamin en pleine négociation avec un vieil Allemand gras et grisonnant en vieux costume marron. « Non, non, non, ricane l’enfant, pas pour autant. » Le type lui marmonne alors quelque chose et l’enfant lui répond, toujours en rigolant : « Non, je ne ferai pas de party spéciale pour vous ce soir. »
Le proxénète anonyme nous informe que toute la zone est sous le contrôle de deux mecs. Chacun est le chef d’un clan, qui emploie ensuite des petits gangs locaux et leurs soldats. Le business dans le quartier est partagé entre Albanais et Roumains, avec quelques Bulgares dans chaque équipe. Les gamins ont été ramenés de l’étranger pour gagner de l’argent et en renvoyer à leurs familles, mais bien évidemment les macs se taillent la part du lion. « Il y a des gamins qui essaient d’entuber les macs, nous dit Petre. Mais s’ils s’en aperçoivent, ils sont sans pitié. Des garçons disparaissent tout le temps. »
Dans la majeure partie des cas, la mafia a ramené des familles de Roumains au complet à Berlin, ces dix dernières années. Les plus jeunes enfants vont mendier avec leur mère dans Kurfürstendamm, le quartier le plus commerçant de Berlin. D’autres font la manche, jouent de l’accordéon avec leur père ou leurs oncles dans le métro. Vers l’âge de 9 ans, ils finissent généralement dans le commerce du sexe, à baiser avec des inconnus dans des cabines de cinéma porno ou dans les squares. Le jour, ils vivent avec leur mac dans de petites piaules et ils se partagent à vingt la moquette. Petre s’acquitte de son loyer en faisant des passes gratuites.
Les abords de Nollendorfplatz sont souvent occupés d’occasionnels jeunes Allemands, pour la plupart mis à la porte de chez leurs parents, et vivant à la dure ou dans des foyers sociaux. Vendre son corps est un moyen rapide de gagner de l’argent, dépensé en alcool, speed et ecsta. « La masse des enfants qui traînent dans les rues et qui ont besoin d’aide ne peut être absorbée par les quelques projets qui tentent d’enrayer ce problème croissant », nous apprend Luts Volkwein, qui dirige Subway, une organisation qui informe et vient en aide aux enfants SDF de Berlin. L’association offre des douches gratuites, des lits et des préservatifs aux enfants des rues, mais ils sont souvent bernés par les petits Roumains, qui ne viennent que pour manger et dormir, et qui profitent de leur séjour pour voler d’autres enfants. « Il faut se méfier de certains gamins, insiste Volkwein. Ils ne viennent ici que pour en voler d’autres qui sont encore plus démunis qu’eux. »
Ce qu’il y a de plus inquiétant (parmi tous ces trucs flippants), concernant la prostitution des jeunes de l’Est à Berlin, c’est que c’est flagrant : un voile visqueux d’indifférence et même d’acceptation recouvre le flot sans fin de cette extrême pauvreté, qui mène à des abus d’enfants, voire des infanticides, créant un énorme creuset pédophile. C’est tout ce à quoi peut s’attendre Dimitri, 6 ans, à l’automne de sa vie, en s’entassant dans un van en direction de Berlin avec des dizaines d’autres gosses tout aussi vulnérables, en route pour une vie meilleure. Il va avoir besoin d’une putain de chance.
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