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LE NUMÉRO FICTION 2011

Un acteur écossais

Le jour où j'ai fait Besançon-Paris en TGV dans la même voiture qu'Ewan McGregor, un 7 juillet, à 13 h 45.
7.1.11

DE CHRISTOPHE FIAT

e jour où j’ai fait Besançon-Paris en TGV dans la même voiture qu’Ewan McGregor, un 7 juillet, à 13 h 45. Il était assis en face de moi. Il portait un tee-shirt blanc. On voyait des tatouages à ses avant-bras. Il lisait sur un iPad. Je revenais de la fête d’anniversaire des 45 ans de mariage de mes parents, organisée dans le jardin du pavillon qu’ils habitent depuis qu’ils ont déménagé de la maison familiale à cause de la crise de 2008.

Que faisait-il là, au cœur de la Franche-Comté, dans une des régions les plus perdues de France ?

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D’habitude, dans ce train, je croise Claude Louis-Combet, Yves Ravey ou mes anciens profs d’université, Robert Damien, Louis Ucciani, mais jamais d’acteurs. Je n’ai pas parlé à Ewan McGregor. Je parle très mal l’anglais et si nous avions parlé français, j’aurais dit une connerie. Je l’aurais félicité pour son rôle dans un film dans lequel il n’a pas joué :

28 jours plus tard

de Danny Boyle. J’en suis resté à son premier film,

Trainspotting

, du même réalisateur. Puis, on est descendus ensemble Gare de Lyon et c’est seulement dans le taxi que je me suis rappelé qu’il avait joué dans

La Chute du faucon noir

de Ridley Scott. Il joue le rôle de John Grimes. Dans la version française, il est doublé par Bruno Choël qui fait aussi les voix de Johnny Depp et de Mark Wahlberg.

Voilà, le pitch : en octobre 1993, en Somalie, la guerre civile provoque une famine dans la population civile. Les forces de l’ONU sont attaquées par une faction dirigée par le général Mohamed Farrah Aidid. Les États-Unis envoient un détachement composé de membres de la Delta Force, des Rangers et du 160th Special Operations Aviation Regiment (Airborne) ayant pour mission d’arrêter Aidid. Faute de pouvoir trouver Aidid en personne, l’unité s’en prend à ses lieutenants. Le 3 octobre 1993, un indicateur somalien révèle la tenue d’une réunion de membres de la faction rebelle près du marché de Bakara. Les forces spéciales lancent un raid héliporté [voir Bataille de Mogadiscio (1993)], les opérateurs de la Delta Force doivent capturer des dirigeants rebelles, les Rangers étant chargés de les couvrir. Mais l’opération, qui devait se dérouler en trente minutes, tourne mal lorsque les milices de la faction d’Aidid contre-attaquent en masse et parviennent notamment à abattre deux hélicoptères UH-60 Black Hawk (littéralement « faucon noir » qui, une fois au sol, sont annoncés comme «

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Black Hawk down

»). Pour tenter de sauver les occupants des Black Hawk (car aucun homme ne doit être laissé sur place), les unités américaines poursuivent l’engagement, dans une ville devenue une véritable souricière. Scindés en plusieurs groupes, les Rangers et les Delta tentent de rejoindre, à pied ou en Humvee, les sites des crashs. Les miliciens lancent des contre-attaques et de nombreuses embuscades, le convoi principal ayant perdu plusieurs hommes doit rebrousser chemin, laissant les petits groupes de soldats complètement isolés alors que la nuit tombe. Plus tôt, deux opérateurs Delta se sont littéralement sacrifiés pour tenter de sauver l’équipage du second crash. Les deux snipers tiendront près d’une heure contre une foule en furie, puis tomberont en héros. Le pilote du Black Hawk est fait prisonnier par les miliciens. Pendant la nuit, l’état-major monte la contre-attaque pour récupérer les soldats : des renforts du 75th Rangers, de la 10e division de montagne (infanterie légère) et des Pakistanais onusiens repartent en ville sous les ordres du lieutenant-colonel McKnight qui part en tête malgré sa blessure. Après de violents affrontements et le mitraillage en règle des rebelles par les hélicoptères américains, les groupes des sergents Eversmann, DiTomasso, Sanderson ainsi que la section du capitaine Steele sont rejoints par les blindés. Après avoir extrait les corps des équipages coincés dans les épaves, les forces américaines quittent la zone contrôlée par Aidid, certains en courant par manque de place dans les blindés. Tous rejoignent sains et saufs le stade où les forces de l’ONU sont installées. Dans la « Bataille de Mogadiscio », 19 soldats américains ont perdu la vie (18 dans la bataille et 1 deux jours plus tard suite à l’explosion d’un obus de mortier tombé dans le camp des Rangers), et près de mille Somaliens ont été tués.

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C’est la première fois que je voyais quelqu’un avec un iPad. On dirait une tablette tout droit sortie de la préhistoire du début du XXIe siècle pendant que moi, j’en suis encore à prendre des notes sur des carnets Moleskine. Pourtant, en Franche-Comté, on s’y connaît en préhistoire avec la période du Jurassique. D’ailleurs peut-être que si le roman de Michael Crichton ne se passait pas sur une île, Steven Spielberg serait venu tourner ici sa série des

Jurassic Park

. Quand je dis « on s’y connaît », c’est une façon de parler. Ça fait des années que je n’ai pas mis les pieds dans le Jura. Des années passées à fuir l’est de la France pour être le plus loin possible de la clinique du Docteur Féga qui a accouché ma mère un 8 avril 1966. Parfois, la fuite est la meilleure des thérapies, surtout quand on est écrivain. Écrire, toujours écrire comme si tout pouvait se réduire à de la littérature. Comme si tout le monde avait besoin de littérature. Comme si la littérature était la chose à faire pour mourir en beauté. Comment ça meurt un écrivain ? Est-ce que ça meurt comme un acteur ?

La seule mort d’écrivain que je connaisse est celle de Chamfort. On est en 1794. Il se tire une balle dans le visage, ce qui lui arrache le nez et une partie de la mâchoire parce que son pistolet fonctionne mal. Alors, il prend un coupe-papier et décide de se finir. Il tente de s’égorger mais il ne trouve pas l’artère, alors il le plante dans sa poitrine, mais ça ne marche toujours pas. À bout de forces il s’évanouit. Son valet le découvre à temps pour le sauver. D’ailleurs, tout cela est tellement théâtral qu’on dirait une mort d’acteur.

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Quand j’aurai un iPad, j’écrirai un scénario pour un acteur comme Ewan McGregor. Je raconterai comment un jour, mon père a découvert son père pendu au bout d’une branche et puis comment il a prévenu sa mère et comment les premiers secours sont arrivés et comment un voisin a coupé la corde laissant tomber le corps qui a fait un bruit d’os quand il s’est écrasé au sol. La veille – il était gardien de prison –, il venait d’être interrogé parce qu’on le soupçonnait d’avoir participé à l’évasion de deux Allemands. Mon père est sûr qu’il n’avait rien à voir avec cette affaire, en dehors du fait qu’il avait pris des notes et que ça avait été retenu contre lui. Je pense le contraire. Il s’est suicidé parce que les évadés ont refusé de l’emmener avec lui. Lui aussi, il en avait marre de Besançon et de la Franche-Comté. Lui aussi, il voulait partir loin. Alors, comme il n’a pas pu, il s’est pendu. Les années passent. Mon père coupe l’arbre et acquiert le pouvoir de lire dans l’avenir mais il ne peut pas prévoir la crise de 2008 et il est obligé d’abandonner sa maison aux mains de spéculateurs cyniques et corrompus. À ma naissance en 1966, il soupçonne le Docteur Féga d’être l’amant de ma mère qu’on retrouve pendu au Parc Micaud sans que l’on sache le mobile du crime. Au début du XXIe siècle, alors que la maison est rasée, l’arbre du pendu repousse en une nuit et d’étranges phénomènes se manifestent. Des ouvriers de la société Alter Immo, une société immobilière spécialisée dans les HLM, meurent les uns après les autres pendant la construction d’une résidence à l’emplacement de la maison. Quelques mois plus tard, alors que les premiers locataires s’installent, une famille entière se suicide au gaz, occasionnant des dégâts importants. Etc… Etc…

J’ai des photos de la maison rasée. Je suis allé les prendre le matin de mon départ avec mon père qui m’a emmené 35, chemin des Montarmots avec son chien couché à l’arrière de la voiture. C’est le même chien qui joue dans

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Poltergeist

de Tobe Hooper, le réalisateur de

Massacre à la tronçonneuse

, un film que j’ai d’ailleurs vu avec lui en 1982 quand Lang a levé l’interdiction. Il faut dire que quand j’étais enfant, mon père m’emmenait souvent au cinéma :

Les Dents de la mer, Le Bon, la Brute et le Truand, Vivre et laisser mourir, French Connection, Mon nom est « Personne », Spiderman, Peur sur la ville, Le Magnifique, Soleil vert

. Avec ma mère, je me rappelle seulement du

Docteur Jivago

, de

Beau-père

et de

Mille milliards de dollars

. Elle était amoureuse d’Omar Sharif et de Patrick Dewaere. Mon père m’a dit que la voisine avait remarqué qu’ils avaient commencé par enlever les tuiles de la maison avant d’abattre les murs puis qu’après, ils sont arrivés avec des bulldozers et des camions pour tout déblayer. Maintenant, on ne voit plus rien. C’est un chantier avec une grue, des sanisettes et un trou pour les fondations. Voilà, le

ground zero

de la famille avec tout au bout du terrain, sur une parcelle qui a été achetée il y a vingt ans par un imprimeur, un arbre de 10 mètres de haut, très vert, qui pousse exactement à l’endroit de l’arbre où s’est pendu son père. Peut-être que tout cela le soulage d’une douleur qu’il aura portée toute sa vie, ressassant sans cesse sa vision d’horreur à lui dont il me parla pour la première fois à l’âge de 15 ans parce que j’en avais marre que ma grand-mère éteigne la télé pendant les westerns du mardi soir à chaque scène de lynchage.

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Concernant ma passion pour le cinéma, je me suis expliqué dans

Libération

, une semaine avant l’ouverture du 63e festival de Cannes. Didier Péron m’avait invité à répondre à un questionnaire intitulé « Séance Tenante ». Le voici, ses questions et mes réponses, avec en italique une réponse qu’il a enlevée pour que ça tienne en 3 000 signes :

La première image ?

Sean Connery sur un cheval, dans

Zardoz

de John Boorman. À la télé. À l’émission « L’Avenir du futur ».

Le film (ou la séquence) qui a traumatisé votre enfance ?

Mer d’huile, ciel bleu, un aileron à l’horizon et la panique sur la plage.

Les Dents de la mer

de Spielberg.

Le film que vos parents vous ont empêché de voir ?

Ma grand-mère paternelle éteignait la télévision à chaque scène de lynchage dans les westerns. J’ai appris plus tard que c’était à cause du suicide de mon grand-père. Il s’est pendu à un arbre.

Une scène fétiche, ou une scène qui vous hante ?

Romy Schneider brûlée au napalm dans

Le Vieux Fusil

de Robert Enrico.

Vous dirigez un remake : lequel ?

Sissi

de Ernst Marischka. J’ai la première scène en tête. On voit l’impératrice qui écrit à l’ambassadeur du Maroc pour avoir des photos de femmes prises dans les harems. Elle veut savoir comment être la plus belle.

Le film que vous avez le plus vu (à la télé ou en salle) :

Apocalypse Now

. La dialectique entre le cinéma et la photographie. Au début du film, Martin Sheen qui débarque sur une plage est face à une équipe de tournage. Coppola a le rôle du réalisateur. Il lui crie de ne pas regarder la caméra. À la fin du film, Dennis Hopper apparaît en photographe disjoncté. Il raconte à Martin Sheen que Marlon Brando n’a jamais voulu se laisser photographier. Derrière lui, sur une falaise, le titre du film est tagué. Et puis, les rumeurs concernant le tournage… Dépenses… Gaspillages… On y découvre les deux facettes mythiques du cinéma américain : la recherche de l’identité individuelle dans le collectif et l’affirmation du cinéma comme industrie. En bonus : la scène de l’attaque du village vietnamien par les hélicoptères américains au rythme de

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La Chevauchée des Walkyries

de Richard Wagner. Je suis un écrivain envieux de cette scène.

Qui ou qu’est-ce qui vous fait rire ?

Ben Stiller dans

Zoolander

.

La cascade qui vous met toujours la tête à l’envers ?

Une voiture qui fait un tonneau pendant un long plan-séquence ou Belmondo sur le métro aérien dans

Peur sur la Ville.

Un rêve qui pourrait être le début d’un scénario ?

Un écrivain se réveille dans le corps d’une femme. Il laisse tomber son manuscrit en cours et se met à écrire un journal intime qu’il intitule : « Il est difficile d’être une héroïne. »

Votre vie devient un biopic (biographie filmée). Qui dans votre rôle ?

Daniel Craig ou Nicole Kidman.

Et qui derrière la caméra ?

Gus Van Sant.

Le personnage qui vous fait le plus rêver ?

Zorro. Don Diego de la Vega renonce à la littérature pour devenir justicier.

Le cinéaste absolu à vos yeux ?

Stanley Kubrick ou Guy Debord.

Le film que vous êtes le seul à connaître.

Les Aventures du capitaine Wyatt

de Raoul Walsh avec Gary Cooper.

Une réplique que vous connaissez par cœur ?

«

May the force be with you!

» dans

Star Wars

.

La bande originale que vous aimez écouter à la maison ?

La musique de

New York 1997

de John Carpenter, composée par lui-même.

L’acteur ou l’actrice que vous auriez aimé être ?

Kurt Russel.

Dernier film vu ? Avec qui ? C’était comment ?

Les Derniers Jours du monde

des frères Larrieu. Un vrai film catastrophe qui dépasse les clivages cinéma d’auteur/cinéma de divertissement et cinéma français/cinéma américain. Du cinéma, quoi.

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Regrettez-vous parfois le temps du cinéma muet ?

Non.

Le chef-d’œuvre dont tout le monde vous parle mais que vous n’avez toujours pas réussi à voir ?

Ludwig ou le Crépuscule des dieux.

Le cinéma disparaît à tout jamais. Une épitaphe.

Ici gît le 7e art

Place aux morts-vivants !

Je suis en train d’écrire mon premier scénar,

Est-ce que quelqu’un m’entend ?

La dernière image ?

La bande-annonce d’un film adapté d’un roman de Stephen King. Elle passe en boucle sur une télévision noir et blanc alimentée par un groupe électrogène.

Si j’avais su qu’Ewan McGregor allait croiser ma vie, je l’aurais mentionné pour tenir mon rôle dans mon biopic. D’autant plus qu’il a joué un rôle d’écrivain dans le dernier film de Polanski que je n’ai pas encore vu. Un thriller. Et puis, il doit s’y connaître en épouvante parce qu’il est écossais. L’Écosse, c’est quand même le pays du lac du Loch Ness avec un monstre qui fait parler de lui depuis bientôt cinq siècles. En Franche-Comté, il y a aussi des lacs mais comme la préhistoire a une place importante, ils sont lacustres comme à Chalain. En 1904, des archéologues découvrent des vestiges datant de 4 000 à 750 ans av. J.-C. Cité lacustre qui va du Néolithique jusqu’à l’Âge du bronze. D’ailleurs, on peut voir au musée de Lons-le-Saunier une pirogue de 10 mètres creusée dans un tronc de chêne et parfaitement conservée dans les marnes du bord du lac. Elle aurait été taillée aux environs de l’an 1000 av. J.-C. Puis les fouilles ont été arrêtées début octobre 2009 par manque de crédits.

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Cela dit, le iPad n’est pas aussi légendaire que le carnet Moleskine. Dans le soufflet de la couverture, il y a une notice dans laquelle on peut lire que Moleskine vient de l’anglais

mole skin

qui signifie peau souple. Ce qui fait référence à une peau d’animal. Et puis, on les reconnaît facilement grâce à leur couverture en carton recouverte d’une fine toile avec une bande élastique pour garder le carnet fermé et une tranche cousue qui permet de le maintenir à plat lorsqu’il est ouvert. On apprend aussi qu’ils ont pour particularité d’avoir été produits par de petites manufactures françaises qui fournissaient au XIXe siècle les papeteries parisiennes fréquentées par l’avant-garde internationale. Par exemple, c’est dans ces carnets que Van Gogh, Richard Wagner, Picasso ou Ernest Hemingway ont conservé leurs esquisses, leurs notes et toutes les suggestions.

Ces carnets permettent ainsi à quiconque les utilise de rentrer dans la mythologie des artistes, des écrivains et des intellectuels européens qui sont devenus des héros culturels avec en tête, Bruce Chatwin qui dit dans

Le Chant des pistes : « Je pris une douche et préparai mon sac. J’y entassai une pile de mes vieux carnets noirs. C’étaient les carnets qui m’avaient servi pour le livre sur les nomades et que j’avais conservés quand j’ai brûlé le manuscrit. Je n’avais pas ouvert certains d’entre eux depuis au moins dix ans. Ils renfermaient un méli-mélo de notations presque indéchiffrables, de “pensées”, de citations, de brèves rencontres, de notes de voyage et d’embryons d’histoires… Je les avais apportés en Australie car je comptais bien m’isoler quelque part dans le désert, loin des bibliothèques et du travail des autres hommes, et jeter un regard neuf à leur contenu. “Cela ne vous dérange pas que je me serve de mon carnet ? demandai-je. – Non, je vous en prie.” Je sortis de ma poche un ­carnet noir à la couverture vernie, fermé par un grand élastique. “C’est un beau carnet, dit-il. – Je l’ai acheté à Paris, dis-je. Mais maintenant on en a arrêté la fabrication. – Paris ?” répéta-t-il en levant les sourcils comme s’il n’avait jamais rien entendu d’aussi ­prétentieux.

» Il est vrai qu’en 1986, le papetier de Paris chez qui il se fournit lui annonce que le dernier fabricant des carnets qui est une petite entreprise familiale de Tours cesse son activité suite au décès du propriétaire qui emporte avec lui dans sa tombe les plans originaux de l’authentique Moleskine. Alors, étant donné que Van Gogh, Richard Wagner, Picasso et Ernest Hemingway sont morts eux aussi depuis longtemps et qu’il est difficile de retrouver leurs carnets, il ne reste plus que ceux de Bruce Chatwin qui meurt lui aussi en 1989, mais c’est sans compter sur la firme italienne

Modo & Modo

qui décide de reprendre la fabrication des carnets en copiant minutieusement ceux de Bruce Chatwin. Et c’est un succès parce que comme à la fin du XXe siècle tout le monde rêve d’être un écrivain ou un artiste à cause de la pop culture qui envahit tout, les carnets se vendent par milliers d’exemplaires.

Une autre légende commence à faire le tour du monde au début du XXIe siècle. Ça concerne les ordinateurs. D’un côté, il y aurait les catholiques avec les Macintosh et de l’autre les protestants avec les PC. Alors que les premiers travaillent sur un système gai, convivial et amical dans lequel ils procèdent par étapes pour arriver au moment de grâce du document imprimé, les seconds font beaucoup d’efforts pour faire fonctionner leur ordinateur et interpréter eux-mêmes ce qu’ils font et imposer des décisions personnelles difficiles. Alors, il faut écouter Jacques Derrida. C’est un philosophe important pour moi parce qu’un de mes amis a été quitté par sa copine qui est justement partie avec son fils, un poète. Elle a même fait un enfant avec lui. L’anecdote pourrait s’arrêter là si cet ami n’était pas fan de Derrida depuis plus de vingt ans et qu’à l’époque où il était vivant, il n’a jamais eu le courage d’aller le voir pour lui exprimer toute son admiration en dehors d’aller le saluer à la fin d’une conférence. Dans un livre intitulé

Papier Machine

publié en 2001, Derrida écrit que le papier – même s’il devient écran – n’anéantira pas la page mais ­seulement la liberté de l’écrivain remplaçant son nom par des codes électroniques et l’expropriant informatiquement de lui-même. Il se trouvera alors jeté dans le maillage électronique à la disposition de toutes les polices internationales – sécurité, banque, santé – et des fichages infiniment rapides et incontrôlables et de l’espionnage, de l’interception, du parasitage, du vol, de la falsification, du simulacre et de la simulation.