Ozzy Osbourne en train de pisser, Snoop Dogg menotté, Shaun Ryder bourré
Musique

Ozzy Osbourne en train de pisser, Snoop Dogg menotté, Shaun Ryder bourré

Tommy Sheehan prend des photos de légendes de la musique depuis 40 ans, et a des tonnes d'histoires à raconter.
17.6.16

Le photographe Tommy Sheehan prend des photos de légendes – et de non-légendes – de la musique depuis plus de 40 ans. Ce mois-ci, il a sorti son tout premier livre : Aim High: Paul Weller in Photographs 1978 - 2015. On en a profité pour lui demander de nous raconter les coulisses de ses 10 photos les plus célèbres.

Ça fait des lustres qu'on me demande de faire un livre, mais je déteste attirer l'attention sur moi. Quand j'ai photographié Paul Weller pour la couverture de Mojo, en février 2015, il m'a dit : « Tom, tu devrais faire un bouquin. » J'ai pensé qu'il parlait d'un livre sur l'ensemble de mon boulot.

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Quelques mois plus tard, un éditeur m'a contacté pour me demander : « De tous les artistes que vous avez photographié, lequel pourrait faire l'objet d'un livre ? » Et c'est là que j'ai tilté. J'ai envoyé un texto à Paul, qui m'a répondu en moins de 15 minutes : « Comment je peux t'aider ? ». C'est ce genre de mec. Il a fini par rédiger la préface du bouquin.

Ça va faire 40 ans que je l'ai rencontré pour la première fois. Il est rare de devenir pote avec les sujets de ses photographies – on se contente d'une relation strictement professionnelle, et avec un peu de chance, d'un respect mutuel. Je n'aimerais pas être le genre de tocard qui cherche à tout prix à devenir ami avec des musiciens. Disons que j'entretiens le même type de relation avec lui qu'avec toi. En fait, il est un peu comme toi, John – la grosse différence, c'est qu'il a composé un tas de morceaux exceptionnels.

Ozzy Osbourne

C'était en février 1982, et je suis allé au Texas pour photographier Ozzy, qui devait faire la couverture de Melody Maker . Il venait tout juste d'arracher la tête d'une chauve-souris avec ses dents sur scène, et je pense que Jonesey [Allan Jones, l'ancien rédacteur en chef de la revue] s'est dit que ça ferait un bon article. Malheureusement, c'était un mois avant que son guitariste Randy Rhoads ne décède dans un étrange accident d'avion, au cours de la même tournée. On a rencontré Ozzy au bar de son hôtel, vers 11 heures du matin. Il était censé avoir arrêté la picole, mais il n'arrêtait pas de commander des grands verres de brandy et de les placer habilement près de Jonesey – du coup, si [sa femme] Sharon avait débarqué, elle ne se serait pas rendue compte que c'était lui qui buvait.

Je lui ai demandé : « Ça t'ennuie si on fait des photos près du monument d'Alamo ? » Il s'est éclipsé dans sa chambre et en est revenu affublé d'une sorte de jupe-culotte et d'un haut en laine. Il est ensuite allé dans une boutique de souvenirs pour s'acheter un sac en toile et un chapeau de paille. On a pris le taxi pour se rendre au monument tout en buvant quelques verres, et Ozzy nous a dit qu'il avait besoin de pisser. Près du cénotaphe, il y a des espèces d'urnes en béton, dans lesquelles il a tranquillement uriné.

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Il a secoué son pénis pour se sécher et s'est hissé sur une alcôve pendant que je le photographiais. Derrière moi, j'ai entendu quelqu'un parler avec un accent texan très prononcé : « Ouais, c'est le mec qui a pissé sur l'Alamo. » Et là, un Texas Ranger s'est exclamé : « Sérieux ? Descends de là tout de suite. » L'autre a renchéri : « Ouais, et ce type l'a pris en photo tout du long ! » C'est là que le Texas Ranger a décidé de m'embarquer aussi. Alors qu'il était en train de noter nos noms, il a demandé à Ozzy : « Hey, c'est pas toi le mec qui a mordu la tête d'une chauve-souris ? », ce à quoi il a répondu : « Ouais, c'était moi. C'était comme un Crunchie enveloppé de peau de chamois. »

Pendant que le mec appelait des renforts, j'ai filé ma pellicule à Jonesey et je l'ai remplacée par une autre, au cas où on me confisquerait mon appareil. Plein de Texas Rangers se sont attroupés autour de nous et l'un d'eux a demandé à Jonesey : « Hey, t'es avec ces mecs ? » En guise de réponse, il a rétorqué « Non, je suis un touriste suédois ! » avec un accent ridicule. Ils ont quand même fait sortir Ozzy de sa cellule pour qu'il puisse faire son concert. Quand on l'a retrouvé, il était tout chamboulé. « Ils m'ont enfermé avec un meurtrier ! Il était couvert de sang… il venait juste de tuer sa femme… » Putain de merde.

Snoop Dogg

C'était en 1994, je pense. On a débarqué à Los Angeles un jeudi, et ses agents n'ont pas arrêté de nous dire « La séance est pour aujourd'hui. » Sauf qu'elle n'a pas eu lieu ce jour-là – ni le lendemain, ni le surlendemain. On devait rentrer en Angleterre le lundi, jour où on a reçu un appel nous invitant à le photographier dans sa maison. Quand on s'est pointé, on a clairement senti que c'était la fin d'un week-end de fête. Il y avait plein de gens en train de fumer des joints, et un gamin de 12 ans qui rappait devant tout le monde – il était hyper fort, d'ailleurs.

On nous avait interdit d'évoquer le procès en cours contre Snoop, qui était alors accusé d'avoir été complice de meurtre. Je lui ai demandé : « Tu te rappelles du salut de Tommie Smith aux Jeux olympiques de 1986 ? », et il a acquiescé. Alors qu'il était en train de poser, je lui ai demandé si ça l'ennuyait d'enfiler des menottes en plastique que j'avais chopées près de l'aéroport – et comme tu peux le voir, il s'est exécuté.

Shaun Ryder

J'aimerais ce mec jusqu'à la mort. J'ai pris ses premières photos presse pour Melody Maker, et j'ai dû le photographier sur une période de 20 ans. Il représente bien le chaos inhérent à ma profession. Un jour, alors que je lui tirais le portrait pour NME à Manchester, un journaliste – qui débutait – m'a demandé : « Il est comment ? », ce à quoi j'ai rétorqué : « Il sera probablement en retard. Il va se pointer complètement à l'arrache. Quelque chose lui sera arrivé et l'aura empêché d'arriver à l'heure. Et il va tout te détailler. Puis il va s'enfiler un verre et tout se passera bien. »

Il a fait irruption dans le bar de l'hôtel, une demi-heure à la bourre, en gueulant : « Putain de merde Tommy, vraiment désolé du retard… j'étais dans la voiture, mais elle voulait pas démarrer… et j'ai trouvé aucun endroit où la garer alors je l'ai abandonnée. Puis un bus s'est arrêté et le chauffeur m'a dit "Tu peux pas laisser ta caisse ici, bouge-la". J'ai répondu "C'est hors de question, je la laisse ici !" » Finalement, quand il s'est arrêté de parler, il a bu trois verres et m'a dit : « Bon, maintenant faut que j'aille aux toilettes. » Il est allé aux chiottes, et il en est ressorti quelques minutes plus tard, sauf qu'il était comme ça [Tom fait semblant de glisser de sa chaise, les yeux révulsés et la langue tirée]. Un sacré guignol.

Mick Jagger

Qu'est-ce qu'on peut bien dire à Mick Jagger, qui a été photographié des milliers de fois ? Je lui ai dit « Tu dois être nouveau à ce petit jeu, Mick, mais t'inquiète, tout va bien se passer avec moi. » Il portait un poncho, donc je l'ai pris en photo avant qu'il l'enlève, puis il a mis un manteau, donc je l'ai pris en photo avant qu'il l'enlève, puis il a mis une chemise, donc je l'ai pris en photo avant qu'il l'enlève, puis il a mis une veste, donc je l'ai pris en photo avant qu'il l'enlève.

Bref, on l'a pris en photo dans quatre tenues et quatre mises en scènes différentes en l'espace de dix minutes. Sacré type. Très professionnel. Quand on se trouve face à une personne qui a été photographiée un nombre incalculable de fois, on essaie d'en tirer le meilleur. La deuxième fois que j'ai photographié Neil Young, j'avais à peine pris quelques clichés que son manager, Elliot Roberts, a essayé de couper court à la séance. Du coup, j'ai demandé à Neil « Tu veux pas prendre cette bouteille d'eau, la pointer vers l'objectif et me faire ton regard fou ? », ce à quoi Eliot a rétorqué « Tu ne veux pas voir ce regard. » Je me suis un peu excité en lui disant « Bon, qui bosse ici, c'est toi ou c'est moi ? », et par là j'entendais « Je n'ai que cinq minutes pour faire mon taf, mais c'est mes cinq minutes, alors va te faire foutre. »

Paul Weller

J'ai dû le rencontrer en 1978, aux studios RAK situés dans le quartier de St John's Wood. The Jam enregistrait All Mod Cons. Je n'avais pas trop écouté leur musique jusqu'ici – quand le punk a débarqué chez nous, j'ai senti que ce n'était pas pour moi. Joe Strummer devait avoir à peine deux ans de moins que moi, et me considérait comme un outsider aux cheveux longs. Le punk ne m'attirait pas du tout.

Je les avais vus en concert au Rainbow avec The Clash – un concert assez chaotique. Tous les punks étaient en train d'arracher les sièges pour les balancer dans le pit, et je m'en suis pris un en pleine tête. Mais un type comme Weller ne cherche jamais à causer de scandale. Beaucoup de journalistes aiment faire dire aux artistes ce qu'ils n'ont pas dit. Les photographes veulent souvent faire faire des trucs stupides aux artistes, quitte à ce qu'ils le regrettent jusqu'à la fin de leurs jours. Ce n'est pas vraiment mon but de faire des clichés qui auront leur place en galerie. Personnellement, je cherche à capturer l'essence d'une personne à une période très spécifique, rien de plus.

John Lydon

J'ai rencontré Lydon alors que je photographiais son frère Jimmy, qui avait un groupe punk avec Jock McDonald appelé 4" Be 2". Ils étaient en train de poser avec Bananarama devant la prison de Wormwood Scrubs, pour des raisons obscures.

J'ai pris cette photo pendant la période Flowers of Romance [le troisième album de PiL] , dans son appartement situé près de Maida Vale. Alors qu'on était dans son hall, je lui ai demandé de poser près d'un candélabre. Il m'a répondu : « T'es à la bourre, Sheehan – Anton [Corbijn] a déjà pris cette photo. » J'ai répondu : « Eh bien, je ne l'ai pas vue, cette photo… donc fais-le. » Étonnamment, il s'est exécuté et j'ai pu prendre quelques images.

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John est du genre à poser, mais il faut se dépêcher d'appuyer sur le déclencheur pour l'avoir. En général, c'est difficile de diriger des mecs comme lui. Ils refusent d'obéir. Ils se barrent. En 1981, j'étais à New York et j'ai bu un verre avec lui. Après avoir écumé plusieurs bars irlandais pour boire quelques Guinness, on a échoué au Studio 54. C'était un lundi soir, et le club était plutôt vide. J'en ai profité pour lui faire ma meilleure imitation de mon oncle Harry en train de danser. On a passé le reste de la soirée sur le toit de son immeuble, à regarder les nuages, boire et se raconter de la merde.

Richey Edwards

Les Manic Street Preachers faisaient la première partie de Suede à Paris, et on a eu envie de prendre des photos dans les Catacombes. Les ossements nous arrivaient jusqu'aux genoux, et au milieu des tunnels, il y a un mur de deux mètres fait d'os et de crânes. Comme les tunnels sont assez étroits, je n'ai pu faire que des portraits individuels des membres du groupe. Après ça, on est allé dans la salle de concert, le Bataclan, pour faire les balances. J'ai photographié Richey devant un graffiti, lequel disait : « J'ai vu l'avenir, ce n'est que meurtre. » C'est terrible de se dire que 20 ans plus tard, une tragédie horrible avait lieu là-bas.

Quand on fait ce boulot, on ne se rend jamais vraiment compte de ce qu'il se passe dans la tête des musiciens. L'industrie musicale attire toutes sortes de gens, et certains sont très fragiles. Je ne parle pas nécessairement de Richey, mais disons que 9 musiciens sur 10 n'ont rien à voir avec ce qu'ils dégagent sur scène. Leur musique vient du cœur, et certains ne sont pas vraiment taillés pour le côté business.

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Elliott Smith en est un exemple évident. Quand j'ai écouté sa musique pour la première fois, je l'ai trouvée incroyable. J'étais ravi d'avoir l'opportunité de le rencontrer et j'avais très envie de parler de musique avec lui, mais ça ne semblait pas être son cas. C'est un mec très, très timide. Quel putain de gâchis. Même si j'avoue que c'est facile de dire ça après coup.

Liam Gallagher

Liam Gallagher est exactement pareil que sur scène, à un certain degré. J'ai accompagné Oasis lors de leur premier voyage aux États-Unis, en mai 1994. Ils devaient jouer leur premier concert à New York. Pendant le vol, le groupe était en première classe, mais Liam est venu nous voir pour boire un coup avec nous. J'avais entendu toutes sortes d'histoires qui ne le montraient pas vraiment sous son meilleur jour, mais il a discuté avec nous et a même gardé le gosse d'un type qui voulait partir pisser. Je l'ai trouvé très poli, à vrai dire.

On s'est promené à Times Square après avoir tourné le clip de « Live Forever ». Il voulait choper un T-shirt New York, comme celui que portait parfois John Lennon. Quand on est sorti du magasin, le ciel s'est assombri et il s'est mis à pleuvoir. On a couru pour s'abriter, et j'en ai profité pour prendre deux photos.

Mark E. Smith

J'ai pris ce portrait à High Holborn, en 1984. On a trouvé l'idée de la photo dès qu'on a vu la pancarte de cet hôpital ophtalmologique. On avait pas mal bu, vu que c'était le jour de mon anniversaire. Ce jour-là, j'ai brisé ma règle d'or en buvant des coups avant de bosser. Ma règle est la suivante : le travail d'abord. Mais bon, une fois en 66 ans, c'est pas si mal.

En général, Mark ne s'entend pas trop avec les journalistes ou les photographes qu'il rencontre. Pour le 100ème numéro d' UNCUT, on nous a demandé de prendre des photos de musiciens en train de tenir leurs albums préférés. The Fall jouait à Brighton, donc je suis allé prendre des photos là-bas. Je me suis pointé à la salle de concert, et Mark n'était pas là. Son boss m'a dit qu'il était à l'hôtel, donc je suis revenu à l'hôtel. Impossible de le trouver. J'ai écumé tous les pubs du coin, en vain. Du coup, j'ai attendu au bar de l'hôtel, et je l'ai vu sortir de l'ascenseur.

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Quand je l'ai vu, je lui ai dit « Putain Mark, je t'ai cherché partout », ce à quoi il a répondu : « Putain, Sheehan, si j'avais su que c'était toi je serai descendu plus tôt. Je pensais qu'ils m'enverraient encore un connard. » J'imagine que c'était sa manière à lui de me dire qu'il m'appréciait ? J'en sais rien, mais c'est déjà pas mal. On a toujours bien rigolé ensemble, même si je ne peux absolument pas te dire pourquoi.

Tom Waits

Le fait que Tom Waits joue un rôle donne un sacré coup de pouce aux photographes, parce qu'il joue également devant l'objectif. C'est très rare. Les musiciens peuvent avoir une présence incroyable sur scène, mais ils agissent tout à fait normalement dès qu'ils en descendent. Ils ne vont pas nécessairement se donner en spectacle devant votre appareil, parce que ce ne sont pas des bêtes de cirque.

J'ai eu la chance de le photographier en 1978, quelque part en Scandinavie. Il venait tout juste de sortir de sa phase « je suis un poète qui vit à l'hôtel Tropicana ». Je l'ai rencontré un peu plus tard, à l'hôtel Portobello. Il était assez taiseux, disons. On s'est revus une troisième fois à Santa Rosa, près de San Francisco, il y a dix ans. Je lui ai demandé de faire des photos en extérieur, mais il m'a dit qu'il y avait trop de lumière. Je lui ai suggéré un autre endroit, il a refusé, et je me suis énervé : « Putain de merde ! Tu ne te rappelles pas de moi, mais ça fait trois fois qu'on se voit et j'ai dû passer neuf minutes au total avec toi. Je ne vais pas te prendre trop de temps, donc va poser dehors. » Il a rigolé, mais ce con ne voulait toujours pas sortir.

Donc oui, ça peut aider d'avoir un mec qui joue un rôle, mais son personnage est très bourru. Ça m'a un peu énervé de voir des photos de lui « dans son rôle ». Je préférerais le voir faire autre chose – pas quelque chose de stupide non plus, mais au moins un truc différent. C'est impossible de comprendre ce qu'il est vraiment, à moins d'être très proche de lui.

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