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Sammy Devil Jr.

Comme personne ne veut le dire tout haut, je vais mettre les pieds dans le plat : Barack Obama a plagié Sammy Davis Jr.
12.6.08
Sammy Devis Jr Poor Devil

Sammy Davis Junior dans le générique de début de Poor Devil. Tiré d’une énième copie VHS pourrie.

SAMMY DEVIL JR.

LE GENTIL CROONER ÉTAIT SATANISTE

Comme personne ne veut le dire tout haut, je vais mettre les pieds dans le plat : Barack Obama a plagié Sammy Davis Jr. Je suis prêt à passer sur leurs ressemblances générales (ils séduisent autant les noirs que les blancs, ont trouvé leurs épouses sur Amazon, et fument clope sur clope) mais quand le sénateur s’est emparé du mantra de Sammy, là j’ai vraiment tiqué. Le pire, c’est que cet orateur soi-disant exceptionnel écorche la devise en question. Franchement, le « Yes, We Can » d’Obama est une formule galvaudée qui rappelle les slogans vides de sens de la politique à papa, celle-là même qu’il critique. Du coup, toutes ces vidéos sur YouTube, où les célébrités disent qu’elles le peuvent, sont irregardables. Le sublime « Yes, I Can » de Sammy voulait vraiment dire quelque chose. Ce « Je le peux » criait son refus d’admettre les lois ségrégationnistes, les normes sociales, ou les décrets sur la sodomie. Et le « Oui », c’est en gros ce que Sammy aurait dit si on lui avait proposé quoi que ce soit. Tout ce dont Mr Entertainment a besoin pour plonger dans un nouveau vice, c’est d’une invitation. Qu’il se vautre dans les drogues ou qu’il sympathise avec des Républicains, Sammy le fait jusqu’à l’extrême. Bien sûr, tout le monde se branle devant des porno, mais après la mode du « porno chic » des années 1970, qui a duré une nano seconde (quand les célébrités faisaient la queue pour apprécier les talents de Linda Lovelace dans Gorge profonde et que c’était du dernier chic d’avoir une date dans un cinéma X), Sammy passe des années de débauche avouée : il projette des diapos tendancieuses dans les fêtes, s’invite sur les plateaux de films pour adultes où ils traite les actrices comme si elles faisaient partie du gratin d’Hollywood et, d’après sa biographie, il prend des cours de fellation avec Madame Lovelace en personne. Dans Why Me?, ses mémoires écrits en 1989, Sammy explique qu’il voulait « faire toutes les expériences ». Il n’est pas meilleure illustration que son flirt avec le satanisme. Chrétien de naissance et juif par conviction, Sammy a entamé sa relation avec Satan en 1968, quand il visite la Factory, un night-club dans lequel il a des parts. Des acteurs qui portent du vernis à ongles rouge, signe d’allégeance à l’Église de Satan, l’y ont invité à une fête. Fondé en 1966 par Anton LaVey, un fan de films d’horreur, qui a bossé pour des carnavals comme chasseur de fantômes et organiste de boîte de nuit, le culte, basé à San Francisco, mêle le paganisme antique, un flair inné pour la publicité et une philosophie qui prône l’indulgence plutôt que l’abstinence. Quand Sammy arrive à la fête (il la décrit en ces termes : « Donjons, dragons et débauche »), tous les invités portent des capuches ou des masques. Le centre d’intérêt du coven est une femme nue, enchaînée, les membres bien écartés, allongée sur un autel recouvert de velours rouge. Davis assure qu’il n’y a pas eu de sacrifice humain ce soir-là. « Cette nana était contente, écrit-il, à part un gode, on n’allait rien lui enfoncer d’autre ». Tous les satanistes présents à cette orgie n’auront pas cette chance. Alors que Sammy se défonce et qu’on s’occupe de lui, l’un des chefs du rituel enlève sa capuche : c’est Jay Sebring, le coiffeur des chanteurs. Le plus grand coiffeur hétéro hollywoodien. C’est lui qui a créé le style broussailleux de Jim Morrison, lancé Bruce Lee à la télé et qui s’est fiancé à Sharon Tate. En 1969, lors du massacre de la famille Manson, on l’a attaché à Tate, on lui a tiré dessus, et on l’a poignardé sept fois. Sur le site de Sebring International (son établissement de coiffure qui existe toujours), sa bio ne mentionne pas ses sympathies satanistes, même si jusqu’à récemment, le logo de la compagnie était un ankh, symbole fréquemment utilisé par les occultistes. Sammy continue d’assister aux orgies sataniques et finit par intégrer l’Église de Satan, même si la chronologie varie, de Why Me? à ce que dit Michael Aquino, ancien associé de LaVey, dans son histoire de l’Église sataniste publiée en 1983. Aquino s’appuie sur de nombreux mémos envoyés entre différents bureaux satanistes, même s’il faut savoir que cet homme, qui a été prêtre satanique de quatrième rang, est connu pour avoir créé des documents censés être des retranscriptions de conversations avec des démons importants (son Diabolicon de 1970 cite Satan, Asmodée et Léviathan).

En 1972, après quelques années passées à faire la fête avec des hédonistes à capuche, Sammy décide de mettre tous ses œufs dans le panier de Belzébuth en devenant la star du premier sitcom satanique. Certes, on a vu bien pire à la télé, mais on peut dire que l’épisode pilote de Poor Devil, long comme un film et diffusé sur NBC (il passe en 1973, le jour de la Saint-Valentin), est vraiment pourri. Ça reprend en négatif l’histoire de Clarence, l’ange de La vie est belle, et Davis y campe un démon maladroit qui creuse du charbon à la pelle et à qui l’on offre une chance de monter en grade (et ainsi de pouvoir se taper la mignonne secrétaire black de Satan), à condition de ramener l’âme d’un comptable de San Francisco joué par Jack Klugman. Après 73 minutes, durant lesquelles Sammy tente maladroitement de réaliser les rêves de vengeance de Klugman, le démon borgne au cœur d’or prend ses victimes en pitié et rompt le contrat signé avec son client. Il retourne à sa fournaise avec un haussement d’épaule cabotin. Même si l’on enlève à l’épisode ses côtés sataniques, il reste profondément dérangeant : Sammy parle avec cette voix innocente et flippante, la même que dans l’intro à moitié chantée de Candy Man, et tous les trucs débiles et même pas drôles, typiques d’un sitcom, sont rendus encore plus sinistres par le manque de rires enregistrés. Mais ce qu’on retient dans ce programme, c’est le réalisme de l’enfer.

La culture populaire nous a fourni pas mal de diables, mais jamais avec autant de détails. Non seulement Lucifer est joué par le véritablement démoniaque Christopher Lee (qui persiste dans le trip films d’horreur de la Hammer), mais son imposant bureau est décoré d’un gigantesque pentagramme inversé entouré de flammes sinistres. Chaque démon porte un pentagramme en pendentif et quand Lee s’adresse à ses sbires, il fait le signe des cornes de Satan. Et juste au cas où l’on ne serait pas encore sûr que le film est un sympathique hommage au satanisme, Klugman, à la recherche de Sammy, ouvre le bottin en disant : «

J’appelle l’Église de Satan, au centre-ville, ils sauront comment le contacter.

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»

Sammy en compagnie de Michael Aquino, fondateur du Temple de Set et d’Anton LaVey, fondateur et grand prêtre de l’Eglise de Satan, après avoir été nommé Deuxième Sorcier, à San Carlos, Californie. Photo publiée avec l’aimable autorisation du Dr. Michael A. Aquino. Ce dernier raconte : «

Sammy était quelqu’un de très bon, il avait du cœur et était curieux et aventureux—ce qui explique une bonne partie de sa carrière et son alliance quelque peu risquée (pour un chanteur professionnel) avec le satanisme. Il a toujours défendu son intégrité et a soutenu ses amis toute sa vie.

»

Après avoir visionné

Poor Devil

, Aquino, emballé, veut écrire une lettre à LaVey pour lui dire que le programme est «

une publicité magnifique pour (son) Église

». On offre à Davis un statut de membre de deuxième rang au sein de l’Église de Satan. Dianne, la femme sorcière de LaVey, s’interroge : «

Je me demande ce que Davis doit penser : il est juif, noir et sorcier satanique.

» Il est apparemment assez content. Un jour, Davis est invité à chanter dans la baie de San Francisco et il en profite pour accepter avec enthousiasme un certificat d’appartenance à l’Église de Satan, une carte de membre et un médaillon de Baphomet qu’il porte pendant son concert. Après le spectacle, Davis invite Aquino et Karla, la fille de LaVey, à un dîner où il parle de son intérêt pour l’occultisme et assure que ce qu’on voit dans

Poor Devil

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n’est pas une coïncidence. Peu de temps après, LaVey en personne devient l’ami de Davis, qui s’est mis à se balader avec un ongle rouge. Quand Sammy vient dans la Baie, il réserve des places au premier rang pour l’entourage de LaVey et leur fait des signes de la corne pendant le concert. En privé, Davis se dit passionné par les philosophies satanistes. LaVey voulait certainement qu’il devienne un dignitaire de l’Église.

Mais ça ne s’est jamais fait. Le premier frein à l’ascension de Sammy-le-Satanique est le rejet de

Poor Devil

: en plus d’être tout pourri, le pilote s’attire les foudres des groupes religieux. On peut juste se demander à quoi aurait ressemblé la série. Est-ce que Klugman aurait continué à vaciller entre le paradis et l’enfer avant de prendre Sammy comme esclave satanique à chaque épisode ? Ou est-ce qu’on aurait eu une série à la

Croisière s’amuse

sur le Styx, où des célébrités seraient venues vendre leur âme ?

Personne ne le saura jamais. Et les mortels ne sauront pas non plus ce qu’aurait apporté une Église de Satan dirigée par Sammy. LaVey décide très vite de tenir l’entourage de Davis à distance, traitant David Steinberg, responsable des relations publiques de la localité de Samala, en Californie, de « juif professionnel » voulant séparer Sammy du Prince des ténèbres. Et justement, en 1974, probablement sans être influencé par Steinberg, Davis décide de poursuivre son chemin. Dans Why Me?, il écrit que « le lendemain d’un coven qui n’était pas franchement bon enfant… J’ai pris du dissolvant et je me suis ôté le vernis. »

Avant la sortie de Hollywood in a Suitcase, les mémoires de Davis publiés en 1980, le New York Post dévoile quelques pages (qui n’apparaîtront pas dans la version définitive), au cours desquelles Sammy relie ses expériences démoniaques à sa philosophie du « Yes, I Can » : « C’était un intérêt éphémère mais j’ai toujours beaucoup d’amis dans l’Église de Satan… Je dis ça seulement pour montrer que même si quelque chose est bizarre, je ne jugerai pas tant que je ne me serai pas renseigné à fond. Si quelqu’un réussit à m’intéresser, il verra que je suis prêt à me convertir. »

Ça a souvent été le cas. Et tant qu’un certain homme politique n’utilise pas le bon pronom pour son expression miracle, je vote Sammy. VICE France est aussi sur Twitter, Instagram, Facebook et sur Flipboard.