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« Les joueuses osent de plus en plus mettre leur carrière entre parenthèses pour devenir mère »

Toutes deux gardiennes de l'équipe de France de handball, Cléopatre Darleux et Laura Glauser partagent un autre point commun : celui d'être devenues mères au cours de leur carrière, une trajectoire de moins en moins rare dans le sport féminin.
6.3.20
Julian Schlosser

Ce n'est un secret pour personne : être une femme dans le monde de l'entreprise n'a rien de très avantageux aussi bien au niveau de la fiche de paie que des blagues graveleuses. Devenir mère encore moins. Selon une étude réalisée par le Défenseur des droits, 80% des femmes considèrent que tomber enceinte est un « obstacle majeur » sur le marché du travail. Si le constat vaut pour les bureaux, les usines et les ateliers, il s'applique également aux terrains de sport et au haut-niveau. Avec un degré de pression accru quand on sait qu'une carrière pro dure une douzaine d'années seulement.

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Malgré les craintes, les contraintes et les difficultés, deux joueuses professionnelles de handball en Ligue Butagaz Énergie ont dernièrement décidé d'avoir un enfant : Laura Glauser, gardienne du club de Metz, et Cléopatre Darleux, son homologue à Brest. Deux joueuses de l'équipe de France au palmarès bien fourni et à l'aura indéniable, dont les choix de vie permettent de faire progressivement bouger les lignes. Entretien croisée entre deux amies qui revendiquent la possibilité de faire carrière tout en devenant mère.

Physiquement, comment avez-vous vécu vos grossesses respectives ?
Laura Glauser : Physiquement, ça s'est plutôt bien passé même si à la fin, j'aurais pu éclater tellement je ne me privais de rien niveau nourriture ! J'ai eu la chance d'être accompagnée jusqu'à la fin du terme par mon préparateur physique de club et j'étais en salle de muscu jusqu'à la semaine précédant l'accouchement. Entre lui et la sage-femme, on me disait ce que je pouvais faire et ne pas faire, je me suis donc sentie écoutée et encadrée.

Cléopatre Darleux : J'ai aussi continué le sport jusqu'à la fin, même si c'était moins intense évidemment. Les trois derniers mois, je me contentais de faire de la marche rapide, de la muscu et du vélo. Mais contrairement à Laura, j'ai fait ça plutôt de mon côté, sans le club. En tant que sportive de haut niveau, on aimerait qu'on soit toujours derrière nous, on a l'habitude d'être suivie quotidiennement. Mais la grossesse est quand même un moment particulier ; donc je l'ai pris du bon côté, en me disant que c'était le moment de lâcher, que j'aurais tout le temps d'être suivie par la suite. Les préparateurs physiques ont recommencé à me prendre en charge deux semaines après l'accouchement. J'ai mis trois mois environ à retrouver mon poids de forme et à perdre les kilos pris pendant la grossesse.

Laura Glauser

Laura Glauser - FFHAndball/SPIllaud

En tant que sportives professionnelles de haut niveau, êtes-vous exposées à des problématiques particulières ?
CD : On a des timings différents des autres femmes. Du fait de la nature de notre travail et de l'exigence physique, on ne peut plus s'entraîner et donc travailler normalement plus tôt que les autres. Ca donne des situations administratives un peu spéciales. J'ai par exemple dû prendre un arrêt maladie avant de rentrer dans le cadre du congé maternité classique. A l'inverse, j'ai dû stopper ce congé maternité plus tôt parce que la plupart des femmes qui travaillent en entreprise reviennent au travail huit semaines après l'accouchement. Moi, j'avais besoin de reprendre l'entraînement avant pour revenir à mon meilleur niveau physique. Or le congé maternité m'empêchait légalement de revenir travailler au club.

LG : Pour moi, l'enjeu s'est situé au niveau du post-partum qui a été un peu plus compliqué que la grossesse. Le ventre était flagada, il restait un peu gonflé alors qu'il n'y avait plus de bébé dedans. C'était pas forcément facile de se voir dans le miroir à ce moment-là. Je ne m'étais pas préparée à ça psychologiquement. Musculairement, je faisais confiance à mon corps, je savais que j'allais revenir, mais en terme de d'image de soi, c'était plus dur, d'autant plus qu'en tant que sportives de haut niveau, on est habituées à avoir un corps très athlétique. Je pense qu'on m'a énormément préparée à la grossesse, à l'accouchement et à l'arrivée du bébé mais qu'on ne m'a pas assez parlé du post-partum où on se retrouve dans un corps qui nous paraît étranger.

CD : C'était un peu pareil pour moi. Ca m'a plus posé problème en terme d'estime de moi-même qu'en terme purement physique.

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Quel lien avez-vous conservé avec vos équipières et avec le club lors de votre grossesse ?
CD : Je me suis sentie à part mais c'est tout à fait normal, je n'en veux à personne. C'est un peu la même chose que lorsqu'on est blessée en fait. Je restais moi-même un peu à l'écart dans le sens où je n'allais pas assister aux entraînements des filles. Pas parce que ça ne m'intéressait pas, mais parce que ça m'aurait trop titillée, j'aurais eu envie de jouer. Donc je me contentais de venir aux mêmes horaires qu'elles mais en restant à la salle de muscu. C'est une situation pas si désagréable car j'ai aussi trouvé le temps de rentrer voir ma famille en Alsace, ce qui n'est pas évident depuis Brest, et de partir en week-end, ce qu'on ne peut presque jamais faire quand on est pro. Heureusement, j'avais aussi ma vie à côté. C'est pas comme si j'étais dans un club à l'étranger ou dans une ville que je ne connaissais pas.

LG : Pour moi, c'était moins dur qu'une blessure car la grossesse, c'est quelque chose de choisi. On se prépare à être loin du groupe et de la compet. Comme Cléopatre, je venais en salle de muscu. J'allais aussi supporter les filles dans les matches à domicile. J'ai gardé des liens assez forts avec certaines coéquipières. En tout cas, je ne me suis pas sentie écartée plus que ça.

CDarleux

Cléopatre Darleux - FFHAndball/SPIllaud

Est-ce que dans le monde professionnel , les femmes sont «éduquées» à éviter de devenir mères ? Ou du moins peut-il y avoir certaines formes de pression à ce niveau au cours d'une carrière ?
LG : Quand on a pris notre décision avec mon chéri, on en a très peu parlé autour de nous. On voulait que ça reste notre décision pour ne pas nous laisser influencer par mille avis divergents. J'ai préféré écouter mon coeur et suivre mon envie d'être maman. Je savais que c'était le bon moment pour moi. C'est vrai que lorsque ça s'est su, pas mal de gens m'ont demandé si j'avais pas peur pour ma carrière. Moi je leur répondais que la peur n'évite pas le danger. J'avais confiance en mon corps et en ma capacité à retrouver les terrains.

Malgré ma confiance, ce n'était pas forcément évident. J'étais en renouvellement de contrat et j'ai demandé à mon président d'inclure une année où je pouvais devenir maman. Nina Kanto (onze fois championne de France et finaliste du championnat du monde avec la France en 2011 entre autre, ndlr)avait déjà demandé un aménagement comme celui-ci mais ça reste rare. J'avais toutes les cartes en main parce que j'étais là depuis longtemps et que je réalisais de bons matches, je me suis donc dit que c'était le bon moment. Et comme mon président est quelqu'un de très humain, ça a fonctionné.

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CD : Ce qui est sûr, c'est qu'on te met bien en tête qu'une carrière, c'est court, et que 9 mois de grossesse,plus le temps de revenir à son meilleur niveau, c'est long. On a peu d'exemples sur lesquels se reposer autour de nous pour nous rassurer. J'ai pu en parler avec Siraba Dembélé-Pavlovic et Alice Durand (la première joue aujourd'hui à Toulon St-Cyr var handball, la seconde est retraitée, ndlr), mais c'est tout. Après, je pense qu'on résiste de plus en plus à cette pression et qu'on comprend mieux que l'important pour chaque joueuse, c'est de se sentir bien dans sa vie. Pour moi, ça signifiait avoir une vie de famille. Plus jeune, j'avais déjà ça en tête mais c'est une décision compliquée à prendre. Pour en juger, il suffit de voir que chez les hommes, une immense majorité est papa alors que chez les joueuses, ça reste rare. C'est pour ça que je tire mon chapeau à Laura qui a su écouter ses envies assez jeune (Laura Glauser a accouché à 24 ans, ndlr).

LG : Et encore, on ne pratique pas un sport individuel. Pour ces athlètes, c'est encore plus difficile, par rapport à leurs sponsors, leur club, à beaucoup de choses. Malgré tout je pense que les mentalités évoluent et qu'on en parle un peu plus facilement. Les joueuses osent de plus en plus mettre leur carrière entre parenthèses pour devenir maman (et le handball féminin dispose de nombreux exemples auparavant). Elles s'aperçoivent bien que c'est conciliable et que personne ne devrait s'empêcher d'être heureuse dans sa vie privée.

Comment avez-vous réagi lorsque vous avez pris connaissance de l'affaire des tests de grossesse dont certaines joueuses nantaises disent qu'elles n'étaient pas au courant ?
LG : L'affaire n'est pas encore claire, on ne sait pas réellement qui savait et qui ne savait pas. Tout ce que je peux dire, c'est que, sur le principe, je trouve anormal qu'on prescrive des tests de grossesse aux femmes sans même qu'elles en soient informées. Cela relève de la vie privée, vous imaginez apprendre que vous êtes enceinte de cette manière-là ? Ce n'est pas possible.

CD : Tout le monde en a parlé. Comme on ne connaît pas exactement le vrai du faux et qu'il y a pleins de versions, je ne peux pas me prononcer. J'espère simplement que, quelques soient les dessous de cette histoire, elle permettra aux sportives de haut-niveau de libérer leurs envies de maternité.

LG : Oui, c'est ce qu'il faut retenir, c'est quelque chose de possible dans une carrière. Si vous avez envie d'avoir un enfant, foncez !

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Cet article est publié dans le cadre d'un partenariat avec Ligue féminine de handball et a été rédigé en totale indépendance.