Dans l’enfer d’une école catholique française
Société

Dans l’enfer d’une école catholique française

Créationnisme, pulls sur les épaules et cruauté entre élèves – j'ai étudié pendant plus de quinze ans dans un établissement religieux de Bordeaux.
26.8.16

MATERNELLE

« C'est quoi un Arabe à côté d'un tas de merde ? Une photo de famille ! » Derrière ces propos se cache un gamin prénommé Philippe. Philippe est mon ami et mon camarade de classe. Il a cinq ans et étudie en maternelle. Je l'ai invité à m'accompagner au cirque. Dans la voiture qui nous y conduit, alors que mes parents sont assis à l'avant, il n'a rien trouvé de mieux à faire que d'aligner des remarques racistes qu'il doit sans doute entendre quotidiennement chez lui, dans la bouche de ses parents bourgeois.

Philippe ressemble en tout point aux autres élèves de ce célèbre établissement scolaire catholique situé dans la région bordelaise. J'y étudierai pendant 16 ans : de la première année de maternelle jusqu'à la classe de terminale. C'est d'ailleurs ce que font la plupart des élèves, ce qui les conduit à côtoyer les mêmes individus pendant près de deux décennies. L'entre-soi est la règle, facilité par le faible nombre d'élèves par promotion – à savoir quatre ou cinq classes de 30 enfants, pas plus.

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Les près de 2 000 élèves sortent du même moule : ils sont blancs, bourgeois et viennent de familles bordelaises traditionalistes. La mixité est inexistante, l'argent omniprésent. Aujourd'hui, en 2016, une année d'études pour un gamin de maternelle coûte à ses parents 800 euros, sans compter l'accès à la cantine.

Pour intégrer cet établissement, il faut impérativement que l'un des membres de votre famille vous coopte. Dans mon cas, c'est mon père qui m'a « permis » d'y étudier. Issu d'une famille bordelaise de huit enfants, tous cathos comme il faut, mon paternel a étudié dans cette institution jusqu'au bac, en compagnie de ses quatre frères – ses trois sœurs, elles, n'avaient pas le droit d'y accéder, car l'établissement n'est devenu mixte qu'en 1977.

Mes groupes d'amis se précisent. Je passerai une grande partie de mes années d'études en leur compagnie. Aujourd'hui, j'ai coupé les ponts.

La tradition marque de son empreinte le déroulement de mes journées. Chaque semaine, j'assiste à un cours de catéchisme – tradition qui ne prendra fin qu'en première – et je célèbre l'ensemble des fêtes chrétiennes avec mes petits camarades. Pourtant, je note parmi mes congénères la présence de quelques non-catholiques. L'un d'entre eux, juif, assiste à la messe. Lors de la confession, obligatoire, il patiente seul, enfant perdu au milieu de l'église. Le regard du père est limpide et traduit la pensée suivante : « Tu n'es pas le bienvenu dans l'Église du Seigneur. »

Certains enseignants sont de la vieille école. Ma prof de français reproche aux filles de porter des débardeurs en été. Elle ne supporte pas la vue d'épaules découvertes, même quand il fait 35 degrés. D'autres professeurs, présents dans l'établissement depuis des décennies, sont tout simplement cruels. Ils n'hésitent pas à avoir recours aux corrections à l'ancienne, au grand dam des élèves, qui s'en plaignent. Pourtant, l'institution les laisse faire dans la plus grande indifférence.

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Mes parents, assez pieux, évoluent et se détachent peu à peu de l'Église. Ils ne vont même plus à la messe tous les dimanches. Mon père, qui m'a inscrite ici sans trop réfléchir, semble toujours plus dévot que ma mère. Cette dernière, lorsqu'elle vient me chercher à la sortie, ne descend pas sa voiture, n'ayant aucune envie de discuter avec les autres mères de famille, toutes issues de l'univers des rallyes.

PRIMAIRE

Mes groupes d'amis se précisent. Je passerai une grande partie de mes années d'études en leur compagnie. Aujourd'hui, j'ai coupé les ponts.

Sinon, au catéchisme, on m'enseigne la privation, surtout pendant la période du Carême. On me préconise de m'abstenir de manger des bonbons pendant un mois afin de me sentir mieux par la suite, à l'image de Jésus. La notion de pénitence est également omniprésente. Personne ne semble remettre en cause cet enseignement religieux et les valeurs qu'il charrie. J'imagine que l'absence de diversité y est pour beaucoup. Quand vous n'êtes jamais confronté à l'altérité, vous ne posez aucune question.

Les cheveux longs sont prohibés, tout comme les bermudas. La raison ? Selon la direction, « les poils réveillent les ardeurs des jeunes filles ».

Au fil des années, j'arpente les moindres recoins de l'établissement, immense, qui occupe l'intégralité d'un pâté de maisons. Une forêt, interdite aux élèves, jouxte un terrain de sport. Nous ne sortons jamais de l'établissement, ne côtoyons jamais d'autres enfants. La porte s'ouvre une fois le matin, une fois le midi et une fois le soir. Il nous est interdit de sortir entre les cours. L'établissement sait à tout moment où je me trouve, même quand je vais au CDI entre midi et deux. Personne ne sèche les cours. Personne ne les séchera jamais, d'ailleurs.

Des débats sur l'uniforme, que nous ne portons pas, surgissent de temps à autre. Tous les mois, un petit magazine interne nous rappelle les fêtes religieuses à venir, insiste sur l'importance de Dieu et, surtout, nous incite à nous habiller de manière décente. Il s'élève contre les jupes trop courtes, les débardeurs affriolants et également les vêtements de marque, afin de respecter une certaine « sobriété » – ce qui est profondément hypocrite quand on examine l'origine sociale des élèves.

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Sinon, les cheveux longs sont prohibés, tout comme les bermudas. La raison ? Selon la direction, « les poils réveillent les ardeurs des jeunes filles ». Dont acte.

COLLÈGE

« Libres à vous de croire que vous descendez d'Adam et Ève. » Voilà en substance les propos de mon prof de SVT dès l'ouverture du chapitre consacré à l'évolution. En gros, le darwinisme n'est qu'une théorie parmi d'autres. De son côté, ma prof de musique décide de nous apprendre des chansons « récentes ». Elle est adorable et nous fait réciter « Une dernière danse » de Kyo. Quelques semaines plus tard, elle nous dit qu'elle est dans l'obligation de mettre fin à tout ça parce que des parents se sont plaints des paroles un peu trop osées à leurs yeux.

Je comprends peu à peu que la notion de « secret » est essentielle pour la direction. Une chape de plomb recouvre tout, écrase tout. Aucun scandale ne doit s'ébruiter. Alors élève de classe européenne, je remporte un concours de mathématiques avec mes camarades. L'année suivante, nous désirons tenter de nouveau notre chance. Malheureusement, la prof qui nous surveille, issue d'un collège public, devient hystérique et prétend que l'on a triché – ce qui est objectivement faux. Elle nous disqualifie. Face à cette injustice, j'écris une lettre au directeur pour me plaindre. Quelques jours plus tard, il déboule dans notre salle de classe et nous fait comprendre que l'on a intérêt à ne plus en parler à personne. Surtout, pas de scandale.

Ce qu'il faut, c'est un père absent et une maman trop présente. Voilà, ça fait un petit homosexuel !

Vers la cinquième, je me mets à traîner avec les gens « cool » du collège. Un beau jour, à deux semaines du brevet, ils décident que je n'ai plus rien à faire dans leur bande. Tout s'écroule, je perds mes meilleurs amis. Comme j'ai déjà mon brevet grâce au contrôle continu, je décide de rester chez moi le temps que la situation se calme. Je me dis qu'à la rentrée, tout ira mieux. Le problème, c'est qu'au bout d'une semaine, l'administration appelle mes parents pour les forcer à me conduire en cours, car je n'ai aucune excuse médicale. Lors de mon retour, j'ai l'impression d'être propulsée dans une série américaine.

Dans n'importe quel autre collège, 20 personnes auraient été intéressées par mon histoire. Là, tout le monde est au courant. Un jour, une fille débarque pour me dire qu'elle est désolée pour moi. Je pense naïvement qu'elle parle de mon ancien groupe d'amis. Pas du tout ! Elle me dit qu'elle a entendu parler de ma « tentative de suicide » et qu'elle compatit. Je comprends que mes anciens potes ont raconté à tout le monde que je suis une anorexique suicidaire et que je sors tout juste d'une semaine de désintox dans un centre pour jeunes déviants. J'imagine qu'ils ont propagé un tas d'autres horreurs dont je n'ai jamais connu l'ampleur.

LYCÉE

En seconde, tandis que les autres lycéens assistent à des démonstrations d'enfilage de capotes, j'ai droit à un speech d'un type qui me vante les vertus de l'abstinence. Quelques semaines plus tard, un prêtre intervient auprès de ma classe. Il se la joue « pasteur à l'américaine », genre hyper volubile. Après une série de questions/réponses avec les élèves, il se lève et s'avance vers nous : « Maintenant, on va apprendre comment on fabrique un petit homosexuel. » Et le prêtre de poursuivre sans se démonter : « Ce qu'il faut, c'est un père absent et une maman trop présente. Voilà, ça fait un petit homosexuel ! » Dans les heures qui suivent, notre prof d'histoire, qui a assisté à toute la scène, critique ouvertement ces propos.

Arrivée en terminale, je constate que plus aucun élève turbulent n'est présent dans ma classe. La direction fait en sorte qu'ils n'atteignent jamais l'épreuve du bac. L'objectif du 100 % de réussite est dans toutes les têtes – un porte-clés portant l'inscription du nom de l'institution accolé à la mention « 100 % » a été produit l'année précédente pour célébrer le triomphe de la dernière promotion. Au final, ma promo n'atteint pas l'objectif. Un mec rate son bac et fait rager tout le monde. J'en suis ravie.

Lors d'un bac blanc, un haut-parleur diffuse le message suivant : « Alors, on se rappelle, la première c'est l'année de l'ORIENTATION, la terminale c'est l'année de la… » Et là, tous les élèves hurlent en chœur : « MENTION. » Je suis effrayée.

Cette pression quotidienne, qui s'ajoute à la cruauté des rapports humains, n'est pas sans dommage. Si j'arrive tant bien que mal à prendre la tangente en allant voir ailleurs, beaucoup d'autres en souffrent, allant même pour certains jusqu'au suicide. Cet esprit ultra-concurrentiel, impulsé en amont par la direction, les profs et les parents, est omniprésent chez les élèves. Tous veulent rejoindre une classe préparatoire de qualité – les meilleurs finiront à Centrale, les moins bons dans une école de commerce. Moi, je veux aller en école d'architecture – j'y arriverai, d'ailleurs. Mes profs me le reprochent à demi-mot. « Ah mais vous, vous êtes la jeune fille avec un projet professionnel exotique ! », me répètent-ils sans cesse. Bonne élève de la filière scientifique, douée en mathématiques et en philo, je suis fortement incitée à déposer des dossiers pour une classe prépa. Je refuse, encore et encore, malgré l'hystérie qui m'entoure.

Lors d'un bac blanc, un haut-parleur diffuse le message suivant : « Alors, on se rappelle, la première c'est l'année de l'ORIENTATION, la terminale c'est l'année de la… » Et là, tous les élèves hurlent en chœur : « MENTION. » Je suis effrayée et me sens totalement à part, à des années-lumière des filles qui portent un t-shirt « I love Sarko » pendant la campagne de 2007 ou des mecs qui me demandent de passer Partenaire Particulier pendant nos rares soirées communes.

Vu que je ne suis pas une grande gueule, j'essaie de m'affirmer par d'autres moyens – les fringues, par exemple. Rien de très provocateur, juste un peu plus de couleurs et de folie que le paysage vestimentaire ambiant. Cela me vaut pourtant des insultes quotidiennes, comme ce jour où je me fais traiter de pute par des filles dans la cour parce que je porte des collants violets. Je deviens peu à peu l'attraction de l'école. Une fois, en pleine période fluokids, alors que je me suis acheté un bandeau éponge immonde que je mets autour de la tête, je constate que mes camarades n'arrêtent pas de me fixer sur mon passage. « Pour ou contre le bandeau de Victoria » semble être devenu l'interrogation majeure de l'ensemble du lycée.

Lors du bal de promo de fin d'année, alors que l'établissement décerne des prix pour récompenser les meilleurs élèves – prix qui portent le nom de types décédés – les élèves remettent des prix officieux. Après avoir passé le bac, et alors que je me rends dans l'enceinte de l'établissement pour la dernière fois de ma vie, je suis élue « briseuse de codes vestimentaires ». Un quart des élèves se moquent gentiment. Les autres se foutent ouvertement de ma gueule, avec une méchanceté non feinte. Ce sera mon dernier souvenir de mes seize premières années d'études.

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