Big Budha Cheez, épicerie fine du rap français

Le duo de Montreuil rempile avec « Épicerie Coréenne », troisième album sans la moindre seconde à jeter, bourré de références à « The Wire », aux films de Scorsese et à... Jennifer Love Hewitt.

|
01 Mars 2018, 10:16am

Depuis L’Heure des Loups en 2016, Big Budha Cheez a bien grandi. Prince Waly, du moins : l’EP Junior, enregistré avec Myth Syzer, a cartonné, son flow a séduit tout un tas de rappeurs (Icho, Triplego, Loveni) et le mec a même collaboré avec l’un des chouchous rap de l’industrie (Lomepal) sur une prod d’Alchemist. Ce qui a sans doute servi, tant Épicerie coréenne est un disque précis, narratif et profondément ancré dans une époque - les années 1990, forcément. Loin de l’album plus pop que la signature chez PIAS aurait pu laisser penser, Big Budha Cheez envoie un souffle plutôt rare à l’heure où les rappeurs flirtent avec la variété française. Pour peu, on se croirait presque dans un film de Martin Scorsese. À moins que l’on soit plongé dans un épisode de The Wire.

En interview, Prince Waly et Fiasko ne s’en cachent pas : s’ils s’inspirent de la réalité quotidienne, leurs textes ne sont pas forcément ancrés dans le concret, préférant à cela y intégrer un storytelling cinématographique et tout un tas d’images puiser au sein de différents films cultes américains qu’ils fantasment : Les Affranchis, Paid In Full, Ace Rothstein de Casino et même Jennifer Love Hewitt. C’est dire si ça valait le coup d’aller taper à la discussion avec ces deux représentants du rap de Montreuil.

Noisey : Waly, tu bosses toujours dans une école maternelle de Montreuil ?
Prince Waly : Eh comment, mon gars ! Je bosse toujours avec mes petits et je kiffe toujours autant ce boulot. Pourtant, je sais que je pourrais arrêter et vivre pleinement du rap. Le projet Junior, par exemple, a très bien fonctionné. Je n’ai eu que de bons retours, et je sais que si j’étais à 100% dans le rap, ça fonctionnerait. Mais j’aime garder ce pied dans la réalité, faire en sorte que la musique ne soit pas un gagne-pain en tant que tel. Ça permet de mettre une certaine valeur sur les choses du quotidien.

Et toi Fiasko, quoi de neuf depuis L’Heure des Loups, le précédent album de Big Budha Cheez ?
Fiasko : Disons que je me suis essentiellement consacré à la production, ce qui est un peu la grosse nouveauté d’Épicerie Coréenne. Ce n’est pas que ça ne me plait plus de rapper, je le fais encore sur quelques morceaux, mais ça m’intéressait de m’investir davantage dans un autre secteur. J’enchaine les productions depuis que j’ai 16-17 ans, cette évolution me paraît donc normale. Après, je ne suis pas que beatmaker, hein. BBC, ça reste un groupe où chacun a de multiples tâches à accomplir. En plus de la production, je me suis également impliqué dans le mastering ou dans la direction artistique.

Le fait de mettre en avant deux instrumentaux sur le disque, c’était une façon pour vous d’appuyer cette orientation ?
Fiasko : Oui, de ouf ! Pour tout te dire, on voulait même en mettre davantage, quitte à ce que Épicerie Coréenne soit compos à 50 % de chansons et à 50 % d’instrumentaux. Mais on a finalement opté pour les deux titres sélectionnés, ça nous paraissait plus équilibré.

Pourquoi ces deux-là ? Parce qu’ils étaient trop spécifiques et que Waly n’arrivait pas à poser dessus ?
Fiasko : Non non, « Belle mer » et « Jack n’a qu’un œil » ont été conçus sans texte. On n’a même jamais envisagé de rapper dessus… C’est juste qu’ils nous semblaient faire sens avec le reste du disque.

Waly, on t’a beaucoup vu en solo ces derniers mois. Big Budha Cheez, ça reste ta base ?
Prince Waly : Fiasko, c’est mon gars sûr ! On bosse ensemble depuis qu’on a 14-15 ans, donc c’est un repère, une base comme tu dis. Même si j’apprécie énormément le fait d’aller voir ailleurs, dans le sens où ça me permet d’apprendre plein de trucs aux côtés d’autres musiciens, c’est toujours bon de revenir à la source. Mais moi, tu sais, je suis comme un 4x4, je sais tout faire. Donc pourquoi me cantonner à un seul style ?

Sur l’album, à un moment, tu dis : « on n’est plus des rookies ». Du coup, je me demandais : quelle est votre place au sein du rap français ?
Prince Waly : Les médias et les rappeurs nous connaissent. On ne fait pas des millions de vues, mais les gens savent ce que l’on est capable de faire et on avance ainsi. Ça va peut-être te paraître prétentieux, mais j’estime qu’on a déjà plus rien à prouver. On joue les outsiders maintenant.

À une époque où beaucoup de rappeurs expérimentent de nouveaux sons, à la frontière de l’électro ou de la variété, vous, vous restez ancrés dans les années 90…
Prince Waly : En réalité, on ne fait même pas exprès. Fiasko fait ses prods, je les écoute et on envoie le truc comme ça. Bien sûr, je sais que ça sonne rétro, mais ce n’est pas le but premier. On cherche juste à faire de bons morceaux, peu importe l’orientation que ça prend. Après, je ne le cache pas, c’est vrai aussi que c’est une période qui nous a beaucoup marqué. Que ce soit en termes de rap avec des groupes comme Mobb Deep et les X-Men ou en termes de style avec Versace ou Lacoste, mais aussi d’un point de vue cinématographique. Tous les films que j’adore sont sortis dans les années 1990 : Les Affranchis, Menace II Society, etc.

Justement, est-ce qu’on peut considérer Épicerie Coréenne comme un enchainement de mini-films, sachant que tu tiens des propos comme : « J'vis dans un cinéma, aujourd'hui, j'matte un thriller » ?
Prince Waly : Tu as tout pigé, mon gars ! Un de mes potes, dernièrement, m’a même appelé en pensant que l’album était la bande-son d’un vrai film... Ce n’est pas du tout le cas, mais ça m’a fait plaisir. Ça prouve que nos textes sont plutôt bien écrits et qu’ils reflètent bien notre ambition : raconter des histoires, détailler les journées de nos personnages et mettre un peu d’émotion ou de références cinématographiques au milieu de tout ça.

Au niveau des références, vous ne cherchez pas trop à vous démarquer en revanche : The Wire, Les Affranchis, Casino, ça reste assez commun pour des rappeurs…
Fiasko : Le truc, c’est qu’on a saigné tous ces films et qu’ils correspondent bien au titre de l’album. Menace II Society, par exemple, commence et finit dans une épicerie coréenne, tandis qu’Omar dans The Wire se fait fumer dans ce genre de lieu également.

Prince Waly : Il faut savoir que lorsque je cite des personnages, c’est que je les valide à mort. Selon moi, ce sont tous des mecs qui peuvent te faire changer ta vision de vie. Un peu comme Ace Boogie, par exemple, un vrai hustler, même si ce n’est pas pour ça que je le respecte. Ce que j’aime, c’est qu’ils font tous des trucs réels, j’aime leur côté débrouillard. Plus que leur côté crade, d’ailleurs. Après, oui, j’aurais pu parler également de Will Hunting ou de The Truman Show, deux de mes films préférés, mais les références me semblaient moins pertinentes. Ça engendre moins de fantasme qu’un Stringer Bell ou un Bodie dans The Wire.

Justement, est-ce que, comme le personnage de Bodie, vous n’avez pas l’impression d’être des mecs du coin de la rue, des mecs capables de retranscrire ce qu’il se passe aux abords des épiceries coréennes, etc.
Prince Waly : Je ne suis pas un porte-parole et encore moins un leader, donc je ne fais que raconter ce que je vois. Avec une grosse part de fiction, en plus. Je dirais même qu’il y a 50 % de fiction dans mes textes… Mais je comprends ce que tu veux dire. Dernièrement, un gars m’a dit que BBC lui faisait à Capone-N-Noreaga, qui se revendiquaient comme des ghettos reporters… La comparaison est flatteuse, mais on n’a pas cette volonté là, nous. On n’est pas des rappeurs du coin de la rue, mais des rappeurs du monde. Honnêtement, je me sens plus impliqué par les faits divers américains que par ce qu’il peut se passer en France : les renois qui se font buter, les gars du Klux Klux Klan qui descendent dans les rues, les bavures policières, ça me parle à fond. D’où le clip d’« Épicerie coréenne », où on voit des flics violents descendre dans la rue…

Fiasko : Ce n’est pas nouveau, de toute façon. Sur L’Heure des Loups, on faisait déjà tout un tas de références aux films et aux séries de HBO au début des années 2000. Un des morceaux s’appelait même « e.M Cité », en référence au quartier cellulaire de Oz. J’avais même samplé la bande-son de la série pour ce titre… Ces œuvres ne sont pas de notre génération, mais elles sont ancrées en nous et, un peu comme le faisaient les X-Men, on aime bien placer ces références pour appuyer nos idées.

Pour rester sur la vague rétro, il y a de plus en plus de soirées rap 90 et 2000 à Paris. Vous sentez que vous vous inscrivez dans cette scène un peu vintage ?
Prince Waly : Au yeux des gens, je pense qu’on entre dans cette case. C’est sûr ! Mais les vrais savent que l’on ne fait pas que ça. On a déjà participé à des soirées électro où on était le seul groupe de rap présent. On a même été programmé dans des festivals comme Marsatac ou Dour, donc on peut s’adapter à différentes scènes.

Épicerie Coréenne , vous l’avez une nouvelle fois enregistré sur de vieilles machines ?Prince Waly : Non, celui-ci a été totalement enregistré en numérique, même si le mix et les masters ont été réalisés dans un gros studio avec tout un tas de machines et très peu d’ordinateurs. Mais bon, au final, tout ça m’importe peu. L’important, ce n’est pas de produire un son sur ordi, un téléphone ou une machine à 2000 balles, c’est qu’il sonne, qu’il soit efficace. Si tu n’entends pas cette efficacité en le créant, ce n’est pas les machines qui vont la créer.

J’imagine que le fait d’avoir signé chez PIAS a pas mal aidé également à louer ce studio ?
Prince Waly : Oui, ça été une vraie aide. Ça permet d’avoir plus de fonds, de pouvoir réaliser des clips, d’avoir de bons mixes… C’était une volonté de notre part, donc on ne va pas se le cacher. D’autant que l’on ne ressent pas vraiment de pression de leur part. Ils connaissent notre potentiel, ils ont confiance en nous et je pense qu’ils ne nous auraient pas signés s’ils n’aimaient pas notre rap.

Il paraît que vous jetez énormément de sons. Ça encore été le cas sur Épicerie Coréenne ?
Prince Waly : Non, là, on a tenté d’être le plus efficace possible. Personnellement, je marche au coup de cœur. Donc, dès que Fiasko faisait une prod, je l’écoutais et commençais à rapper dans la foulée sur celles qui me plaisaient à la première écoute. En tout, on a dû jeter un seul morceau pendant l’enregistrement, je crois.

L’album a donc dû être réalisé assez rapidement, non ?
Prince Waly : Non, on a quand même cherché à bien le finaliser, à être pointilleux. On a consacré quatre ou cinq mois à l’enregistrement et à la composition, on a réécrit pas mal de trucs, retravaillé certains arrangements, etc. On avait rarement été aussi méticuleux jusqu'à présent, pour tout te dire.

Au-delà de l’atmosphère, certains titres font clairement référence aux États-Unis : « Maison Blanche » et « Shaquille ». Vous diriez que vous avez le rêve américain ?
Prince Waly : Ce n’est pas un rêve parce que je pense que je détesterais vivre là-bas. Mais un mec comme Shaquille O’Neal est quelqu’un d’imposant, c’est un vrai personnage qui donne l’impression que personne ne peut le bouffer. Et c’est un peu ce que raconte un titre comme « Chez Ace » également. En y repensant, tous les Ace que je connais m’ont inspiré : Ace Boogie, Ace Rothstein dans Casino, Ace Ventura, ils sont tous emblématiques à leur façon et j’aime ça. Bien plus qu’un personnage comme Tony Montana, par exemple. Lui, il crée le fantasme quand on est gamin, mais en grandissant, tu te rends compte que tu ne veux pas lui ressembler. Buter son pote et mourir fusillé dans la coke pour pouvoir profiter du rêve américain, très peu pour moi…

Sur « Maison Blanche », Fiasko, tu dis : « Certaines meufs sont plus attirées par l’argent que par des personnes biens ». Vu le climat actuel, tu n’as pas peur que ton nom apparaisse à côté d’un #balancetonporc ?
Fiasko : [Rires] Non parce que c’est une vérité. D’ailleurs, j’aurais très bien pu dire la même chose d’un homme si c’était le contexte de la chanson. On n’est pas du tout sexistes, et ça, ceux qui nous connaissent le savent parfaitement. Après, les autres peuvent bien penser ce qu’ils veulent, je n’ai aucun contrôle là-dessus de toute façon.

Pour contrebalancer, il y a le titre romantique « Jennyfer », de toute façon. C’est un peu votre « Vanessa » à vous, non ?
Fiasko : Carrément ! Il y a tellement de Jennifer connues que ce prénom nous semblait approprié pour parler d’amour et dévoiler quelques sentiments. Mais c’est surtout que Waly n’arrêtait pas de nous parler de ça, de son amour de jeunesse pour Jennifer Love Hewitt. Il nous a chauffé et on a décidé d’écrire nos deux petites parties avec Oxmo.

Prince Waly : Jennifer Love Hewitt, elle était dans mes rêves d’adolescence. Il fallait que je lui déclare ma flamme pour qu’elle puisse éventuellement l’entendre un jour et que ça puisse se passer all night avec elle [Rires]. Après, « Jennyfer » est aussi une façon détournée de parler d’amour. Ce n’est pas pour rien, par exemple, si je commence le morceau en disant : « elle a bousillé mon cœur, elle m’a fait oublier nos peurs ». Pour moi, c’est juste une façon de parler d’une vraie meuf, d’exposer mes sentiments avec quelques astuces afin de masquer une certaine intimité.

La collaboration avec Oxmo Puccino, elle est née comment, sachant que vous ne faites que très peu de duos ?
Fiasko : On connaît des tonnes d’artistes, mais on ne fait que très rarement des duos, c’est vrai. Pour l’instant, il n’y a eu que Jazzy Bazz et Oxmo, donc. En vrai, on l’a croisé il y a deux ans et ça n’avait pas pu se faire à ce moment-là. On a gardé l’idée dans un coin de la tête, il a bien aimé la prod et a voulu posé dessus. Ça s’est fait ainsi, naturellement. Avant de se lancer dans l’écriture, on ne s’est pas dit : il nous faut Oxmo ou tel rappeur. On ne réfléchit pas comme ça. Tout se fait sur l’instant, quand on sort un peu la tête de notre projet.

Prince Waly : Quand on enregistre, on est un peu comme des geeks, toujours la tête sur l’ordi. Là, l’opportunité s’est présentée au moment où on a voulu prendre un peu l’air. Oxmo était prêt à répondre présent, alors on a enchainé.