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Société

Musulmanes, elles veulent ouvrir une mosquée mixte et être imames

Eva Janadin et Anne-Sophie Monsinay ont fondé les « Voix pour un islam éclairé » avec pour ambition de proposer une alternative « progressiste et spirituelle » à leur religion.

par Audrey Fisné
19 Mars 2019, 8:46am

Eva Janadin et Anne-Sophie Monsinay. Photos: Léo Aupetit pour VICE FR

« Bienvenue à toutes et à tous pour cette journée de réflexion autour de la thématique : repenser sa vie spirituelle avec l'islam. » Face à l’assemblée, ce dimanche après-midi au forum 104, deux jeunes femmes s’expriment avec une assurance franche. L’une complète les phrases de l’autre et en chœur elles dégainent les arguments quand il s’agit de répondre aux questions. Toutes les deux enseignantes, Eva Janadin et Anne-Sophie Monsinay ont cofondé en novembre 2018, le mouvement Voix d’un islam éclairé (V.I.E.) qui prône « un islam spirituel et progressiste ». Dans cette association, il est question de s’interroger sur le fond des rites musulmans, en « poussant les fidèles à ne pas exécuter de manière passive » les traditions. Une quête de sens qui peut amener à adapter certaines pratiques à notre époque, ou du moins à les questionner : « Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas prier pendant ses règles ? Pourquoi la prière ne serait-elle pas en français ? »

L’un des objectifs de l’association est aussi de créer une mosquée – appelée Sîmorgh, comme l’oiseau mythologique – pour accueillir les « personnes de confession musulmane qui ne se retrouveraient plus dans les lieux de culte actuels ». Ces « orphelins de mosquée », comme Eva Janadin et Anne-Sophie Monsinay qui prient chez elles et non plus dans les mosquées françaises, trop souvent « dominés par un conservatisme religieux », selon la note qu’elles ont publiée.

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Omero Marongiu-Perria, sociologue spécialiste de l'islam.

Avant d’arriver à un tel engagement, le chemin des deux jeunes femmes s’est fait par étapes. Âgées respectivement de 28 et 29 ans, Anne-Sophie Monsinay et Eva Janadin se sont converties à l’islam il y a une dizaine d’années. Pour la plus jeune, issue d’une « famille culturellement catholique », le déclic s’est fait après une comparaison des textes de la Bible et du Coran. « J’ai très vite côtoyé des associations interreligieuses. J’y ai rencontré beaucoup de monde : des rabbins, des prêtres, des théologiens, des imams. J’ai suivi des figures engagées de l’islam. » Notamment Abdennour Bidar, un philosophe et spécialiste des évolutions actuelles de l’islam, très actif dans les débats publics sur le progressisme ou encore Omero Marongiu-Perria, sociologue spécialiste de l’islam, défenseur du libre arbitre.

« On ne peut pas réduire l’islam à ce qu’on entend partout dans le cadre du terrorisme, du djihadisme ou du salafisme » – Eva Janadin

Anne-Sophie Monsinay le reconnaît aujourd’hui, sa conversion – même si elle n’aime pas ce terme, qu’elle juge connoté très négativement – n’a pas été facilement acceptée par ses proches. « Je ne leur ai pas dit tout de suite. C’était difficile pendant une période mais aujourd’hui, ça va mieux. Ma famille sait quel type d’islam je vis au quotidien. » Pas encore de « happy end » pour Eva Janadin. Faire comprendre sa conversion reste complexe, confie-t-elle. Pourtant, « je viens d’une famille athée et je n’ai jamais eu d’éducation religieuse particulière. Je me suis d’abord intéressée à l’islam pour mes études. A la fac, j’ai abordé l’histoire des religions, de l’islam. J’ai fait beaucoup de recherches et progressivement, j’ai senti que ça me touchait davantage que par simple curiosité intellectuelle ». Dès lors, en devenant musulmane, après avoir découvert le mutazilisme (une école de pensée rationaliste de l’islam qui allie la raison à la foi ), Eva Janadin prend conscience « de la peur, de l’incompréhension et du sentiment de trahison » que peut enclencher son choix auprès de son entourage. « Il y a une telle mauvaise image des musulmans que, même quand il s’agit de quelqu’un que l’on connaît depuis toujours, certaines personnes qui ont des préjugés, n’arrivent plus à s’en débarrasser. »

Très seule au début, Eva Janadin trouve du soutien sur Internet. Elle se renseigne sur des sites, des blogs, intègre des groupes sur les réseaux sociaux où peu à peu l’islam progressiste prend de la place. Elle intègre le groupe que gère Anne-Sophie Monsinay avec Abdennour Bidar et la rencontre entre les deux femmes leur donne envie de collaborer : elles animent ensemble des discussions sur Facebook et y constatent rapidement « que d’autres musulmans progressistes, plus nombreux qu’[elles] ne l’auraient imaginé, ont de réelles attentes ».

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Abdennour Bidar, philosophe et spécialiste des évolutions actuelles de l’islam.

En avril 2018, les deux amies décident alors de prendre la température en dehors d’Internet et organisent une première journée de réflexion à Paris « ça a été un succès ! Plus d’une centaine de personnes sont venues. On a compris que l’on proposait des idées qui n’avaient encore jamais été formulées. Même si, d’autres progressistes se sont déjà beaucoup exprimés avant », se souvient Anne-Sophie Monsinay. C’est le cas notamment de Faker Korchane, ancien journaliste, aujourd’hui philosophe, proche d’Eva Janadin ou encore Malik Bezouh, intellectuel musulman qui soutient le projet et pour qui « l’islamo-progressisme, aujourd’hui, en France, est devenu une réalité incontestable ».

En novembre 2018, au moment où le gouvernement exprime sa volonté de réformer l’islam de France, les Voix pour l’Islam Éclairé (V.I.E.) voient le jour. Un « autre islam » face « aux dérives conservatrices, parfois fondamentalistes, voire obscurantistes », expliquent les deux femmes. Convaincue, Eva Janadin complète : « On ne peut pas réduire l’islam à ce qu’on entend partout dans le cadre du terrorisme, du djihadisme, du salafisme. Oui, ça existe, on ne peut pas le nier. On ne veut pas se contenter de dire que l’islam est une religion de paix et d’amour. On veut l’incarner, montrer qu’une alternative est possible. »

Si les deux enseignantes multiplient les efforts de communication pour expliquer leur projet, les interrogations et la crainte restent palpables. En témoignent les interventions du public, présent lors de ce dimanche de réflexion au forum 104. Certains participants, qui réagissent au discours progressiste en citant le Coran, semblent avoir du mal à se détacher de la pratique traditionnelle des rites et de la jurisprudence musulmane. « Mais il ne s’agit pas d’imposer notre vision de l’islam, rassurent Eva Janadin et Anne-Sophie Monsinay. On comprend que certaines personnes ne sont pas d’accord. Rien ne les oblige à nous suivre. »

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Lors d'une journée de réflexion menée par les Voix pour l’Islam Éclairé.

Elles ajoutent en évoquant les critiques qui viennent autant de non-musulmans que de musulmans : « Pour certains, l’islam ne peut qu’être identitaire et conservateur. Or, est musulman celui qui se qualifie de musulman. On propose une alternative à des fidèles qui en font la demande. Rien ne justifie que l’on nous excommunie pour cela. » Pour Anne-Sophie Monsinay, ce n’est qu’une question de temps. En acquérant une visibilité, leur proposition de l’islam progressiste s’intégrera par la suite au paysage musulman français.

Bientôt, on ne s’étonnera peut-être plus qu’au sein de la mosquée Sîmorgh, les prières soient formulées en arabe ou en français et qu’elles soient dirigées par un homme ou par une femme. L’imam(e) de ce futur lieu de culte pourra d’ailleurs être Eva Janadin, Anne-Sophie Monsinay ou un autre fidèle progressiste qui le souhaitera puisqu’après tout, « il n’y a pas de formation spécifique pour diriger la prière si ce n’est de la connaître. Et rien dans le Coran n’interdit à une femme de le faire ».Dans cette future mosquée, les femmes seront libres de porter ou non le voile et pourront prier aux côtés des hommes. Un principe, tiennent à préciser Anne-Sophie Monsinay et Eva Janadin, qui ne s’inscrit toutefois pas dans le cadre d’un islam féministe. « Evidemment, on considère que les femmes ont le droit d’avoir une place égale aux hommes dans la mosquée. Mais on ne veut pas tomber dans l’effet inverse, que ce soit les femmes d’abord ». En somme, insistent-elles, leur association « prône l’égalité au sens large : entre les femmes et les hommes, entre les fidèles et l’imam(e) ».

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Pour l’heure, près de 140 personnes, membres de l’association, sont déjà convaincues par cette alternative progressiste. « Femmes, hommes, convertis et personnes d’origine musulmane, Français, Belges, Maghrébins, repentis des Frères musulmans, voire salafistes qui ont connu un changement radical » énumère Anne-Sophie Monsinay.

Pour toucher davantage de public, les porteuses du projet se sont entourées de figures progressistes déjà connues. « On a des contacts avec Berlin (où une mosquée libérale ouverte aux femmes et aux LGBTI+ existe depuis 2017), avec l’institut CALEM (le centre islamique progressiste géré par Ludovic-Mohamed Zahed à Marseille) et notre projet a été construit en parallèle à la mosquée libérale ‘Fatima’ » que projette d’ouvrir Kahina Bahloul à Paris.

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Mais avant de pouvoir établir un lieu de culte pérenne, l’association V.I.E. doit encore récolter suffisamment de fonds. Eva Janadin et Anne-Sophie Monsinay ambitionnent tout de même de trouver un endroit temporaire dès septembre pour les « orphelins de mosquée » progressiste. Plus que tout, les deux femmes espèrent être reconnues par leurs coreligionnaires et devenir une alternative pour les musulmans de France.

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