Quand Harmony Korine et Werner Herzog se rencontrent par hasard dans un hall d’hôtel, le sexagénaire se met à hurler “mon réalisateur!” et Korine se jette dans ses bras en criant “mon héros!”. Effectivement, on peut comprendre que Korine aime Herzog. Il a un charisme incroyable et plein d’histoires folles à raconter. Il y a celle où il s’est attaqué à des grizzlys en Alaska, celle où il a attrapé des maladies tropicales en Amazonie, celle où il a nagé sous la glace en Antarctique, ou la fois ou il a mangé sa chaussure pour honorer un pari, ou qu’il a sauté du 4ème étage parce qu’on l’avait défié, ou quand il s’est fait tirer dessus par un inconnu pendant une interview télé, ou encore quand il a sauvé Joaquin Phoenix d’un accident de voiture. L’aura d’Herzog est un mélange de gravité digne d’un homme politique, et d’une voix sonore qui vous donne envie de vous asseoir et de l’écouter. Avant qu’il ne parte discuter avec Korine, nous avons saisi l’occasion de parler de son dernier film Rescue Dawn, qui vient de sortir en Angleterre.
Rescue Dawn est un film sur une évasion de prisonniers pendant la guerre du Viêt Nam. Christian Bale joue Dieter Dengler, un soldat américain envoyé au Laos et qui se fait capturer par les Viet Congs. En compagnie d’autres soldats, il se fait enfermer dans un camp de torture en pleine jungle. Enchaîné à un nid de fourmis, il dort dans ses excréments et se nourrit uniquement de larves. Après 6 mois à ce régime, Dengler s’évade (miraculeusement) de la prison et réussi à survivre (incroyablement) pendant trois semaines dans la jungle en mangeant des insectes et des serpents, avant de se faire (prodigieusement) récupérer par une patrouille aérienne américaine, et de rentrer (héroïquement) dans son pays. Le niveau des dialogues est parfois inégal, mais habilement compensé par la façon dont Herzog manie la caméra -un peu comme une machette- entraînant les spectateurs au fin fond d’un jungle terrifiante.
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VICE: Je n’ai jamais vu un réalisateur filmer la jungle comme vous le faîtes. J’avais vraiment l’impression d’y être, que mon corps était déchiré par les ronces et ma peau recouverte de sangsues.
Le public peut voir que cette jungle n’est pas crée avec des effets spéciaux, que là c’est du sérieux. J’ai déjà fait l’expérience de la jungle, et pour ce film, je voulais que le tournage soit extrêmement physique. Nous avions l’habitude de rouler en voiture jusqu’à ce qu’on aperçoive un mur de végétation plein d’épines et de bestioles, apparemment impénétrable. C’est souvent là que nous choisissions de filmer. Heureusement, notre caméraman était quelqu’un de très sportif, un ancien joueur de hockey de l’équipe de Prague.
Comment avez-vous dirigé les acteurs du film? Comment les rendre aussi authentiques?
J’ai pour principe de faire tout ce que je demande aux acteurs. S’ils devaient tourner dans les rapides, alors je passais moi aussi la journée dans l’eau avec eux. Je me suis même porté volontaire pour avaler une cuillère de larves vivantes. En solidarité avec Christian, j’ai décidé de perdre la moitié du poids qu’il a perdu pendant le tournage. Il me disait tout le temps: “Pour l’amour de Dieu, ne fais pas toute une histoire de cette putain de perte de poids”. Il n’avait pas l’intention de finir dans le livre des records pour s’être laissé crever de faim. Et dans un de ses précédant film (The Machinist), il a en fait perdu beaucoup plus que pour mon film. Mais tout de même, vers la fin du tournage, on pouvait voir qu’il avait beaucoup perdu (25 kilos). Sans en faire tout un plat, ça prouve combien Christian est impliqué et professionnel, il est vraiment le meilleur de sa génération.
Des critiquent assurent que votre méthode de non-fiction est trompeuse, car vous stylisez l’histoire et les personnages.
Je suis sur que le public sent qu’il y a une grande part de vérité derrière tous ces artifices. L’histoire n’est jamais crée de toute pièce. Chaque détail, à sa manière, reflète un événement qui s’est vraiment passé. Bien sur, j’ai dû modifier certaines choses, mais toujours dans l’intention de rendre le récit encore plus réaliste.
Qu’est ce que vous faîtes de cette campagne sur internet, lancée par les familles des compagnons de cellule de Dieter? Ils n’ont pas l’air très content de votre façon de leur tirer le portrait..
Je comprends très bien que la famille d’Eugène DeBruin ne perçoive pas les choses de la même façon que moi. C’est son droit, et c’est légitime qu’elle se fasse entendre. Mais je ne suis pas sur qu’ils aient eu accès aux informations que Dieter Dengler m’a confié (voir aussi le documentaire Little Dieter Needs to Fly, 1997). Mais oui, je peux admettre qu’on soit mécontent de ma façon de représenter les personnages de cette histoire.
Justement, il ne s’agit pas de personnages factices, mais de personnes qui ont existé. Or, elles ne semblent pas apprécier le fait que que vous les ayez dépeintes comme des êtres lâches et fous.
Il y a 40 ans, avant d’être appelé en Asie du Sud-Est, Eugène DeBruin était un père de famille dévoué, il ne cesse de le répéter. Mais après avoir passé plus de deux ans enchaîné, dans des geôles dignes d’un temps moyen-âgeux, avec la diarrhée, les pieds et les poings liés à d’autres prisonniers, c’est évident qu’il ait été confronté à de nombreuses désillusions… Il a souvent cru qu’il serait libéré, par exemple. Dengler m’a aussi raconté les conflits entre prisonniers, même si c’est à peine suggéré dans le documentaire, c’est important de savoir qu’il y avait des tensions et des désaccords. Il m’a d’ailleurs clairement dit: “Werner, c’était beaucoup plus sérieux que de simples disputes. Il nous arrivait de nous détester à tel point que nous nous serions probablement étrangler si nous avions une main de libre”. Et c’est compréhensible: imaginez-vous enchaîné aux mêmes personnes pendant des années, où tout le monde a la chiasse et où tout est humide. Ce sont des conditions extrêmes, et propices à des actes décisifs et parfois antagonistes.
Et puis, j’ai voulu suivre l’histoire de Dieter Dengler de bout en bout: le film commence et finit avec lui. C’est son histoire. Si j’avais recueilli le témoignage des cinq prisonniers, si je les avais suivi intimement, j’aurais probablement fini par écrire cinq histoires complètement différentes. Alors pour moi, il a toujours été très clair qu’il me fallait suivre uniquement la version de Dengler.
Comment Dengler a pu survivre à tout ça?
Il possède une vraie personnalité, un maquillage intérieur complexe. C’est un homme tout à fait unique, avec un grand sens de la débrouillardise, et un instinct de survie très fort. Il aime la confrontation physique, et c’est un leader-né.
*En attendant sa sortie en France, Rescue Down est disponible en DVD.
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