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André le Géant, la légende française du catch américain

Jacques Roussimoff est le frère d'André, star des rings dans les années 70 et 80 aux Etats-Unis. Pour VICE, il a accepté de creuser certains souvenirs de jeunesse.

par Pierre de Baudouin
26 Novembre 2018, 8:30am

Photos : Pierre de Baudouin 

D’aspect, Jacques Roussimoff a l’air bien moins baraqué que son frère, ses 2m24, ses 250 kg et ses panards pointure 58. Pourtant, si André était encore en vie, les deux n’auraient que cinq ans de différence. Avec une mère polonaise et un père rescapé des camps de travail bulgares, cette famille de cinq frères et sœurs a grandi dans les années 50 à Ussy en Seine-et-Marne. Jacques, le petit dernier, voit André se transformer sur les rings en « Géant Ferré » – une référence à un héros de la guerre de Cent Ans – avant de s’envoler en 1966 pour entamer une carrière américaine sous le nom d’« André The Giant ». Là-bas, il devient le seul Français champion du monde de la WWE [la plus grande organisation d'événements de catch, ndlr], se tape avec Hulk Hogan et même Mohammed Ali lors d’un crossover boxeurs-catcheurs.

Mais celui qu’on surnomme « la huitième merveille du monde » est atteint d’acromégalie, un trouble hormonal qui provoque une croissance continue et finira par faire lâcher son cœur en 1993, à l’âge de 46 ans, dans une chambre d'hôtel à Paris où il s'était rendu pour assister à l'enterrement de son père, mort quelques jours plus tôt. Jacques, qui, lui, vit toujours près de la maison familiale, a accepté de creuser dans ses souvenirs.

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La famille Roussimoff. De gauche à droite : Jacques, André et leur mère.

VICE : Vu sa carrure XXL, j’imagine qu’André devait rencontrer quelques galères quand il était – façon de parler – petit. Comment est-ce que ça se passait au quotidien ?
Jacques Roussimoff : Eh bien rien que pour se déplacer ça posait problème, surtout dans les endroits étroits. Pour les lits, on était obligé de les attacher entre eux pour qu’il puisse avoir assez de place pour dormir. À l’école, il a toujours eu une tête de plus : tu le reconnais au premier coup d’œil sur les photos de classe. Et au moment de faire son service militaire, l’armée n’a même pas voulu de lui. Il ne rentrait pas dans l’uniforme, et eux ne voulaient pas en faire fabriquer un sur-mesure.

Gamin, t’es-tu déjà frité avec André et si oui, as-tu déjà réussi à le mettre à terre ?
Non, pas une seule fois. En fait, même quand des mecs venaient lui casser les pieds, ça n’allait jamais plus loin que des mots. Bien entendu il répondait, mais jamais par des gestes. Ce n’était pas un bagarreur en dehors des rings, il n’a jamais été du genre à profiter de sa force.

À l’époque, le dramaturge irlandais Samuel Beckett, prix Nobel de littérature, dans votre village. André et toi, est-ce que ça vous arrivait de taper la discute avec lui ?
Non, on le croisait quand on allait à l’école mais ça s’arrêtait là. Impossible de discuter avec lui : quand il se baladait, il avançait tout droit devant lui. Parfois tu lui disais bonjour, et jamais il ne te répondait, tout le temps plongé dans ses pensées. De l’autre côté, ça m’étonnerait qu’André ait un jour touché à l’un de ses bouquins. Il n’aimait pas lire, comme moi.

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Un album de la famille Roussimoff.

Te souviens-tu de ses premiers combats ?
Ouais, son premier combat c'était à Melun en Seine-et-Marne. On était allé voir André avec un copain. À l’époque, j’avais un patron pas trop chiant et quand le frangin s’est mis à tourner dans toute la France, j’ai souvent pu le suivre. Je me souviens d’un match près d’une espèce de lac en Normandie, où André avait envie de faire le con. Au moment de se bagarrer, lui et les trois autres combattants – tous poids lourds – ont filé dans un coin du ring. Un truc que les organisateurs n’avaient apparemment pas prévu : le sol s’est mis à pencher jusqu’à se renverser à la verticale ! Des conneries comme ça, André en faisait tout le temps pour nous faire marrer. Et il y a 50 ans, le catch marchait bien en France. C’était bien plus populaire qu’aujourd’hui, on voyait souvent des affiches dans la rue pour annoncer les combats… Mais c’est vite redescendu au fil des années.

Quand il est parti se produire à l'étranger, est-ce que tu as pu le suivre ?
J’ai assisté à un seul match à l’étranger, à Toronto. Mais j’ai passé des journées entières à le regarder sur VHS. Un jour, j’ai reçu un gros colis via le patron d’André, de passage en France. Il nous a raconté avoir payé une amende à l’aéroport parce qu’il ignorait le contenu du paquet et qu’il n’avait donc rien déclaré à la douane. C’était un cadeau d’André : une télé et un magnétoscope américains. Sans ça, impossible de visionner les cassettes de catch.

Est-ce qu’il te racontait ses exploits ?
Non, il n’aimait pas se faire remarquer parce qu’il avait fait ceci, cela… Pour lui, c’était normal ! Tout sauf le genre à rouler sa caisse : il était poli, gentil et humble.

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Hulk Hogan et André le Géant en couverture d'un magazine de 1987.

Comment André était-il accueilli quand il revenait à Ussy ?
C’était un gamin du pays, tout le monde le connaissait. Quand il rappliquait, il passait des bonnes soirées avec les anciens, ils jouaient ensemble aux cartes jusqu’à trois ou quatre heures du matin. Il était simple et ses copains passaient avant tout. Une année, il voulait suivre ses potes à la cueillette des champignons mais il n’avait pas envie de marcher dans les bois pendant des plombes. Du coup, il a invité tout le monde dans une limousine avec chauffeur, juste pour faire plaisir aux autres.

Il y a toute une légende autour de la descente d’André. Selon les rumeurs, il aurait entre autres bu avec l’aide d’Hulk Hogan 38 litres de bière en 45 minutes. C’est vrai, tout ça ?
Bon, il y avait bien certaines soirées qui duraient longtemps disons, mais de là à liquider des centaines de bière…. Sinon, pour la bouffe, on peut dire qu’il avait gros appétit. Quand il voulait faire le fou, il lui arrivait de s’enfiler une moitié de poulet. Et quand on avait une pièce entière de fromage, il coupait un petit morceau, le laissait sur la table et se prenait tout le reste. Que des conneries comme ça !

Bien avant The Rock, André a été l’un des premiers catcheurs à percer à Hollywood. Il a entre autres joué un dieu dans Conan le Destructeur avec Schwarzy en 1984, et dans Princess Bride en 1987. Est-ce qu’il parlait souvent de ciné ?
Quand il travaillait sur Princess Bride, on le voyait en train de bosser son rôle à la maison. Il nous disait : « Faut que je lise, je dois apprendre ce bouquin. » D’ailleurs, catch ou ciné, je ne sais même pas comment il a fait pour apprendre à parler anglais. Il a dû se débrouiller petit à petit, tout seul, sans l’école.

Même après sa mort, le visage d’André est visible partout, notamment sur des kilotonnes de t-shirts Obey. As-tu déjà touché des royalties là-dessus ?
Ah, la marque de fringue… Jamais, je pense que ça doit revenir à sa fille en Amérique. Ceci dit, c’est vachement sympa de voir sa tronche, comme ça. Il y a quelques mois, une graffeuse fan du frangin est venue pour lui rendre hommage. Ça fait tout drôle, elle a peint son visage en gros sur un mur du village. Ça fait 25 ans maintenant qu’André est parti. Il voulait être incinéré mais en France, il n’y avait pas assez de place pour lui dans le four. Du coup il a été envoyé en Amérique, et c’est là-bas qu’il repose désormais.

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