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Illustration: François Dettwiller pour VICE FR
sexe

Pourquoi le sextoy connecté fait surtout l'amour à votre vie privée

Mais dans le fond, pas plus qu’un autre objet connecté.
19.6.19

Lecteur né dans les années 80, tu te souviens sans doute de Sylvester Stallone dans le cultissime Demolition man. Flic un peu rustre cryogénisé, monsieur muscles se réveille en 2032 dans un monde aseptisé où on se coltine un PV dès qu’on prononce le mot « fuck ». Oui mais quand même, Sandra Bullock lui propose de s’envoyer en l’air. Notre policier vintage est tout émoustillé, jusqu’au moment où la belle brune lui colle un drôle de casque sur la tête et s’assoit…en face de lui.

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Alors, précurseur ou non, le réalisateur Marco Brambilla et sa partie de jambes en l’air virtuelle ? Sans doute un peu, si on en croit Carmina, rédactrice en chef du Tag parfait et réalisatrice de film porno et cam girl. « Le gros boom des sextoys connectés, c’était sans doute au printemps 2015. Sur Chaturbate, quelqu’un a eu l’idée de détourner de leur utilisation première les token – jetons qui servent à payer la cam girl –, et du coup ça faisait vibrer le sextoy OhMiBod à chaque token ». La première heure où Carmina a testé le détournement de fonctionnalité, elle a ainsi triplé ses revenus de cam girl. « C’était une folie, ça a marché tout de suite ! Les gens n’étaient plus seulement "passifs" devant leur écran, ils devenaient acteurs de ce qu’il se passait, en pouvant déclencher les vibrations ».

Si le côté vibration à distance est « bon pour le business », Carmina reconnaît aussi une forme de facilité, qui tend à dénaturer l’imagination du milieu de la webcam. Ainsi, l’entreprise Lovense, avec son sextoy Lush, a littéralement explosé le marché. « Il y a des filles qui font ça toute la journée. Ça fait perdre de la créativité au monde de la cam, qui était pourtant réputé pour son imagination ». Sans sextoy, « à l’ancienne », il fallait se montrer inventif et surprendre l’autre derrière son écran. Avec, cela peut donner une forme d’homogénéité des comportements.

« Des inconnus savent donc où, quand et comment vous utilisez un objet intime. Et peuvent potentiellement transmettre ces informations à un tiers »

En revanche, ça fait clairement gagner des billes aux entreprises, qui ne lésinent pas sur le marketing pour vendre leurs objets couleur rose bonbon sucé aux courbes alanguies. Et si leur portefeuille grossit, ce n’est pas seulement grâce aux ventes du joujou. Le sextoy connecté est, comme tout objet connecté – on parle d’IoT, Internet of things – un habile pompeur de données à caractère personnel. Et, parce que la plupart des gens trouvent « ennuyeux comme la pluie des sujets sur le frigo ou le thermostat connecté », Rayna Stamboliyska, auteure de La face cachée d’internet, chercheuse et spécialiste des données personnelles, s’est penchée sur le monde des sextoys connectés. « L’IoT est un écosystème divers et intéressant : lorsqu’on parle d’objet connecté, on parle aussi des différents types de connectivité dont il est capable, des interactions utilisateurs et des données générées. Il permet de cristalliser des questionnements techno-sociétaux d’une façon attrayante. Ça va vous titiller de lire un truc sur la sécurité des sextoys connectés. Les enjeux sont cependant les mêmes qu’avec d’autres objets moins fun !» C’est donc amusant de faire vibrer un jouet à distance, on veut bien vous l’accorder. Mais en fait, ça pille surtout vos données personnelles, sans vous demander l’autorisation, comme le téléphone sur lequel vous êtes en train de lire cet article.

En effet, les sextoys disposent de capteurs. L’objet va donc savoir votre température corporelle lors de l’utilisation, mais ne va pas s’arrêter là. Le joujou fonctionnant, la plupart du temps, par le biais d’une application mobile, cette dernière va collecter un certain nombre d’informations sur vous : durée et typologie des vibrations, personne qui s’est connectée, etc. Certaines de ces applis ont une fonction de géolocalisation, des pisteurs publicitaires et permettent en plus des échanges de photos et de vidéos. « Quand on combine tout ça, on a donc un profil assez précis des usages de la personne, couplé à quelques-unes de ses données de santé, résume Rayna. Avec en plus une absence de transparence des fabricants et éditeurs d’applis sur ce qu’il advient de toutes ces données… » Des inconnus savent donc où, quand et comment vous utilisez un objet intime. Et peuvent potentiellement transmettre ces informations à un tiers.

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Comme pour tout gadget, il ne s’agit pas de s’interdire d’en utiliser, tout est seulement question de prise de conscience. En 2017, la société canadienne Standard Innovation, créatrice du sextoy WeVibe, est ainsi condamnée à verser 3 millions d’euros de dommages et intérêts à certaines de ses utilisatrices. L’application enregistrait fréquence d’utilisation et intensité des vibrations à l’insu des personnes. Pour Carmina, la récupération de données par un sextoy n’est pas différente que pour un autre objet connecté. « On est tellement fliqué de partout… C’est pas pire que Google ou Amazon qui piquent nos données, qui savent les mails que tu envoies ou ton lieu de vacances… Parce que c’est lié au sexe, les gens considèrent souvent que c’est pire. Mais non, c’est pareil ! »

Si l’étude des sextoys est donc plus sympa que celle de votre appli pour démarrer la cafetière, c’est qu’elle se concentre sur un sujet qui fait beaucoup parler, à savoir le cul, connexion 3.0 ou non. Pourtant, sextoy, montre connectée ou assistant vocal, les enjeux de sécurité et de protection de la vie privée sont similaires.

« Mais il faut bien comprendre que les questions de sexualité sont – et ce, depuis toujours –, entachées de plein de tabous et de jugements moraux. Ainsi, il est difficile de jauger de l’accueil de ce genre d’objets tellement le rapport à eux est polarisant, observe Rayna Stamboliyska. Or, aussi bien un thermostat connecté qu’un sextoy disent beaucoup sur notre intimité, nos habitudes, nos plaisirs et notre santé ». Effectivement, celles qui assument d’en parler et qui ont, en plus, conscience de l’enjeu des données, sont encore rares. Sur ce sujet, la rédactrice en chef Carmina est lapidaire et lucide : « La seule question valable se joue autour du consentement sur les données que l’on veut bien donner ». Le scandale WeVibe, et le risque d’une prise de contrôle à distance de l’appareil, pourraient toutefois avoir des effets bénéfiques. « Ce qui va se produire, c’est une prise de conscience et une montée en compétences sur ces questions de la part des avocats et des utilisateurs », analyse ainsi Rayna Stamboliyska.

Une prise de conscience bienvenue, car le sextoy connecté risque de squatter un moment le marché, indéniablement lié à une évolution sociétale. « C’est logique d’en être arrivé là dans notre paysage culturel », note Carmina. Avec les relations à distance, l’œuf que tu pouvais déclencher à quelques mètres, discrétos, quand l’autre se trémoussait sur la piste de danse, apparaît aujourd’hui presque obsolète. « Là, avec ces applis connectées, tu peux le faire carrément d’un continent à l’autre !» Reste la question, propre à chacun, d’apprécier ou non la sexualité virtuelle. On en revient à Stallone, qui dans le film ne kiffe pas la plaisanterie, et enlève vite fait son casque. Mais on vous avoue qu’en 1993, la question du vol de données personnelles, c’était pas trop l’ambiance.

« Si c’est dans l’optique d’améliorer les futurs modèles de sextoys, ça ne me dérange pas qu’ils sachent quand mon sextoy vibre. Je trouverais ça plus grave s’ils me voyaient me masturber ou enregistraient le son » – Clemity Jane, youtubeuse spécialisée dans la sexualité

Plus problématique serait, selon la chercheuse spécialiste des data, le rôle que l’on cherche à faire jouer aux sextoys. « Je me souviens avoir lu quelque part un engouement pour ces objets non seulement comme la panacée aux relations à distance, mais aussi comme une manière de prévenir les grossesses adolescentes ! On arrive toujours à une dose assez inconfortable de technosolutionnisme. Que ce soit une démarche de "remplacement" – substituer des humains par des robots sexuels – ou d’"amélioration", on parle de faire faire à la technologie ce qu’on devrait faire faire à des humains. Ainsi, plutôt que de faire de l’éducation sexuelle et de parler sans tabous des IST ou autres, on préfère déléguer cet effort de santé publique à un objet… »

Pour Clemity Jane, youtubeuse spécialisée sexualité et sextoys, le côté ludique de l’objet reste la principale source d’intérêt. La youtubeuse les connaît presque tous, les ayant testés pour sa chaîne. Si la question des données ne lui apparaît pas centrale, elle s’y est bien sûr intéressée. « Certains sextoys ont le partage de données désactivé, et tu peux choisir de l’activer ou non. Bien sûr, les boîtes sauront alors tout : heure, intensité utilisée, mode de vibration… Si c’est dans l’optique d’améliorer les futurs modèles de sextoys, ça ne me dérange pas qu’ils sachent quand mon sextoy vibre. Je trouverais ça plus grave s’ils me voyaient me masturber ou enregistraient le son ». Une idée pas si délirante, quand on sait que le sextoy Svakom Siime Eye au design inoffensif est doté d’une caméra. Piratable, comme il se doit. Libre alors aux intéressées de ne pas être gênées par le fait qu’un inconnu puisse avoir accès virtuellement à l’intérieur de leur vagin.

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Le divertissement l’emporte donc t-il sur la prudence, ou bien est-ce générationnel ? Clemity Jane perçoit que ses abonnés adorent le concept de sextoy connecté pour la multiplicité de possibilités que cela engendre. « On peut sortir de la chambre et du lit avec juste un smartphone, je trouve ça très marrant de faire vibrer un sextoy en boîte de nuit par exemple. Mes fans, ils ont grandi avec la technologie, le nez sur le téléphone. S’ils peuvent investir, ils se dirigeront vers un jouet connecté ».

Au pays du sexe en silicone connecté, les fabricants français ne sont pas légion. La société française Smartoys compte commercialiser cette année un jouet connecté pour adulte « une réelle innovation, adapté au smartphone pliable ». Vibromasseur pour la nana, masturbateur pour le mec. Pour un marché en plein essor, où 47 % des françaises admettent avoir déjà utiliser un vibromasseur. « Il semble y avoir une idée reçue disant que les Français seraient méfiants envers les technologies connectées, surtout quand elles touchent à l'intime. Ce qui est faux, puisque le secteur des objets connectés se porte aujourd'hui très bien en France » observe la société, qui assure avoir travailler sur des conditions d’utilisation « conformes au RGPD, où les utilisateurs pourront choisir quelles données ils souhaitent transmettre à notre application ».

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Clemity, elle, se rappelle un sextoy français qu’elle avait beaucoup aimé mais qui n’existe plus, le Little bird, créé par une entreprise bretonne, B-Sensory, où l’objet se déclenchait lors des passages érotiques d’une lecture. « Je crois me souvenir que tout ce qui avait trait à la sécurité justement était compliqué pour la fabrication… » En tant que spécialiste des différents modèles, l’influenceuse reconnaît « un vide juridique sur les matériaux et les données… Ce n’est pas très réglementé pour le moment ».

Une zone pas si floue en réalité, à laquelle s’intéresse Rayna : « Une législation sur la protection des données existe. Les standards, bonnes pratiques et exigences de sécurité aussi. De l’expertise en sécurité IoT aussi. Jusqu’à présent, nous n’avons vu que des cas à mi-chemin entre l’anecdote potache et le cabinet de curiosités. Mais le jour où nous pourrons démontrer une véritable atteinte à l’intégrité physique d’une personne, les choses prendront une allure différente.Personnellement, je me fiche de savoir à quoi va servir un objet, connecté ou pas, à une personne. Ce qui m’intéresse, c’est que l’objet ne nuise pas et que la confiance dans les fabricants soit justifiée ».

Une confiance toute relative pour le moment, face au manque de prise en compte de ces enjeux par beaucoup de fabricants. Et une question en suspens, au-delà de la pêche aux données personnelles. Celle de la plus-value d’un sextoy connecté. « Il faut se poser cette question de la véritable valeur ajoutée s’il y en a, se demander si on comprend l’impact des caractéristiques « extra », s’assurer qu’on peut prévenir des mésusages, insiste Ranya Stamboliyska. Si un objet connecté est markété comme adaptant la musique d’ambiance à votre excitation sexuelle, ce n’est pas fait par magie mais avec une collecte de plein de données à caractère personnel et un profilage en résultant. C’est peut-être sympa comme truc aujourd’hui, mais il se passera quoi si demain vous changez d’avis et n’en voulez plus ? Il est certes inutile d’interdire, il est plus intelligent de comprendre le risque et d’être conscient que si on le prend, il est calculé ».

Finalement, ça paraît un peu con à dire, mais la peau, c’est pas mal quand même. Le pire qui puisse vous arriver c’est d’avoir du mal à virer l’autre pour prendre votre petit dej’ peinard le lendemain matin en écoutant la radio. Et si vous aimez vraiment, mais vraiment, les sextoys, sachez qu’un ébéniste français en fabrique de très élégants en bois. Zéro risque de vol de données. Une certaine idée, safe, du plaisir.

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