Ma rencontre avec un gangster néo-fasciste russe

A 21 ans, le reporter français Pierre Sautreuil a croisé la route de Youri Beliaev, successivement flic, politicard, gangster, mercenaire... Il raconte cette étrange relation, entre fascination, répulsion, et ultra violence.

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mars 7 2018, 9:54am

Depuis 2014 et l’éclatement de la guerre en Ukraine, le Donbass attire toute une faune de barbouzes, d’aventuriers et de gangsters débarqués dans l’espoir de se remplir les poches, ou de se faire un nom. C’est ici, sur ce territoire labouré par les obus de mortiers, que deux personnages que rien n’était censé rapprocher ont noué une étonnante relation.

D’un côté, Pierre Sautreuil, journaliste français de 21 ans. De l’autre, Youri Beliaev, 58 ans, dont une bonne partie passée à tremper dans tout ce que la Russie post-soviétique a de plus crade. A mi-chemin entre un méchant de Corto Maltese et un mafieux hollywoodien, l’homme a eu 1000 vies : flic en pleine URSS, député sous la perestroïka, porte-flingue génocidaire en Bosnie, milicien au sein des brigades séparatistes en Ukraine…

De cette rencontre improbable va naître un livre, Les guerres perdues de Youri Beliaev (Grasset) écrit par le plus jeune, qui raconte le destin enragé du plus vieux. A l’occasion de sa parution, Pierre Sautreuil revient, pour Vice, sur la curieuse relation qui s’est nouée eux.


J’ai rencontré Youri en octobre 2014, en Ukraine. J’étais à Louhansk, une des deux capitales des républiques séparatistes pro-russes, et j'enquêtais sur les seigneurs de guerre qui se tiraient la bourre sur ce territoire. Je m’intéressais au très puissant « commandant Batman » et Youri Alexandrovitch Beliaev était, en quelque sorte, son attaché de presse. Comme Batman n’était pas disponible immédiatement, j’ai passé quelques après-midis à zoner avec Youri. On a beaucoup bavardé en visitant les bases du bataillon. Pour moi, au début, ce n’était qu’un partisan de plus, un vieux russe rondouillard aux cheveux gris. Mais peu à peu, il s’est confié à moi : s’il était aujourd’hui dans le Donbass, c’était bien sur pour soutenir les brigades pro-russes combattant contre l’Ukraine, mais aussi – et surtout – parce qu’il était en cavale. Il était recherché par la police russe pour des crimes commis lorsqu'il trempait dans le grand banditisme à Saint-Pétersbourg, dans les années 2000. Epoque où il avait aussi des activités politiques dans le milieu fasciste et nationaliste. Le mec avait même été député ! Sauf que devant moi, je n’avais plus qu’un fugitif…

« Avec Youri, soit on casse les jambes d’un mec pour lui extorquer du fric, soit on surine un noir dans la rue pour faire du nettoyage ethnique ».

En plus de son passé de gangster néo-fasciste, Youri m’a aussi expliqué avoir participé à la guerre en Bosnie. Il avait même structuré un des premiers réseaux d’envoi de Russes pour combattre aux côtés des Serbes de Karadzic. En Russie, on l'a accusé d'avoir lui-même tué une soixantaine de Bosniaques. C’est là que j’ai compris que Youri avait un autre rapport à la violence. Il en a un usage économique ou politique : avec lui, soit on casse les jambes d’un mec pour lui extorquer du fric, soit on surine un noir dans une rue pour faire du nettoyage ethnique.

Cette violence extrême ne nous a pas empêchés de nous rapprocher, même si on n’a jamais été amis. Ça a l’air con à dire comme ça, mais la guerre, ça tisse des liens. Il faut bien comprendre que j’étais seul à Louhansk, dans un milieu assez hostile. Alors forcément, au bout d’un moment, tout ce que je voulais c’était me poser et discuter avec un mec que j’avais déjà vu. Il faisait froid, moche et les vitres vibraient à cause des obus qui tombaient pas loin... Donc l’idée de boire une bière avec Youri, l’une des rares personnes que je connaissais, était une perspective assez cool. Et puis on se sentait tous les deux en danger, même si c’était pour des raisons différentes. On a affronté ça ensemble. Ça soude.

« De temps en temps, il me lançait des grenades incendiaires dans les mains. Sa façon, à lui, de me mettre des petits coups de pression ».

Ma relation avec Youri est difficile à définir. Son côté gangster a exercé une certaine fascination sur moi. On a tous cette vision romantique du bandit, du beau gosse qui braque la banque et s'enfuit avec le magot… Cette transgression est un fantasme au sens littéral, quelque chose de l'ordre de l'inassouvi qui excite l'imagination. Youri a remué tout ça en moi. Mais on a toujours été méfiant l’un envers l’autre. Moi, vis-à-vis de son discours et lui, par rapport à mon statut de journaliste. Il m’appelait « gamin », mais aussi « l’espion ». De temps en temps, il me lançait des grenades incendiaires entre les mains, c'était à la fois une bonne blague et un petit coup de pression je pense.

Je me suis bien sûr demandé pourquoi Youri s’ouvrait autant. Je n’ai jamais trouvé de réponse précise, je n’ai qu’une intuition : quand on a raté sa carrière politique et criminelle, on veut laisser une trace. Surtout si on a son côté mégalo ! D’une manière générale, les perdants de l’Histoire veulent donner leur version des faits, pour qu’elle ne soit pas oubliée.

« Il m’a proposé un titre, pour le livre. Deux caporaux, en référence à lui et à Hitler ».

Quand il a compris que j’écrivais un livre sur lui, il m’a proposé un titre. Deux caporaux, en référence à lui et à Hitler. Surtout, il a commencé à modifier son discours, notamment sur son rôle en Bosnie. Du coup, j’ai redoublé de prudence. Il pouvait avoir besoin de s’arranger avec la réalité pour pourrir d’obscurs rivaux russes. Mon premier défi a donc été de connaître les personnages du marigot néo-fasciste et nationaliste russe des années 90. Puis, il a fallu croiser sa version avec celle de personnes qu’il a connues et avec des ouvrages universitaires. Mais certaines zones d’ombres demeurent. D’ailleurs, dans le livre, j’ai précisé que sur certains points, la vérité n’était pas établie. C’est en cela qu’à travers Youri, je tente de raconter la Russie post-soviétique : cette période où l’on n’était pas un gangster ou un politicien mais, presque forcément, les deux à la fois.

Les guerres perdues de Youri Beliaev, de Pierre Sautreuil, 336 p., éditions Grasset

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