Photos : Rebecca Topakian pour VICE FR 

Avec les dératiseurs de Paris

Explosions souterraines, escadrons de furets et gaz asphyxiants : tous les moyens sont bons pour endiguer une « invasion hors de contrôle » qui relève surtout d'une peur irrationnelle.

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30 Janvier 2019, 11:22am

Photos : Rebecca Topakian pour VICE FR 

« Les rats sont un fléau parisien », commence notre hôte en guise d’introduction, en pleine démonstration d’un appareil de dératisation Ekomille. L’animal, entre 20 et 30 centimètres sans la queue, est appâté par un spray odeur poisson et des croquettes pour chat. « La bête touche un déclencheur électrique, la trappe s’ouvre et elle glisse dans le bassin de solution alcoolique », explique Didier Peters, brigade anti-nuisibles de la ville de Paris depuis 24 ans. Officiellement, le rat décède rapidement et sans douleur. Et l’alcool empêche la putréfaction du cadavre pour que l’odeur ne dissuade pas ses camarades de tomber dans le piège à leur tour. « Nous détenons le record du monde : 55 rats retrouvés dans une seule fosse au bout de cinq jours », annonce fièrement celui qui est désormais l’un des responsables opérationnels du service, chaussures de ville pointues aux pieds mais gants de protection aux mains. VICE assiste à la présentation dans un square près de Montparnasse ce 24 janvier 2019, sous la surveillance souriante d’une attachée de presse de la ville de Paris.

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Ici, on ne peut plus remarquer aucun rat à la surface, preuve de l’efficacité des mesures prises par les équipes de Didier depuis les premiers signalements de particuliers reçus en novembre 2017. Les dizaines de « boîtes noires » accrochées aux arbres et aux grilles dans la foulée ont été retirées au bout d’un an, pour plus de sécurité. Ces sortes de cages de plastiques à quelques euros, réputées incassables même par un pitbull dressé pour cet usage, contiennent des appâts et un poison mortel. Seuls trois appareils Ekomille se trouvent encore dans le square et sont entretenus régulièrement, pour prévenir ou repérer toute recrudescence. « La seule chose que vous ne pouvez pas photographier, prévient Didier, ce sont les boîtiers qui protègent les Ekomille. Il y en a pour 1000 euros chacun. Les défenseurs des animaux pourraient être tentés de les dérober. » Les terriers des rats ont été bouchés et les raisons pour lesquelles les animaux avaient migré à la surface ont été repérées (ici, des travaux de voirie mal menés et, à proximité, un immeuble en ruine aux canalisations endommagées) et réparées. Procédure habituelle.

En janvier 2018, le journal Le Parisien s’est saisi d’une vidéo mise en ligne par des éboueurs dans laquelle on peut voir une centaine de bébés rats dans un bac à ordures. Le bad buzz s’enclenche, une partie de la presse parle « d’invasion hors de contrôle » et autres drames nationaux. Le quotidien local affirme que « tout le monde constate la prolifération des rats depuis un an ». La mairie socialiste n’a pas attendu cette actualité pour lancer, le 8 décembre 2016, un « grand plan de dératisation ». Aujourd’hui, 10 équipages interviennent chacun 10 fois par jour en moyenne, 7 jours sur 7, sur la voie publique et les autres espaces verts de la ville de Paris. Le budget annuel de l’opération dépasse le million et demi d’euros. Les missions vont du repérage de crottes de rats dans les buissons d’un square au renouvellement des 700 « boîtes noires » du boulevard Richard-Lenoir. Le service municipal anti-nuisible regroupe plus de 70 agents aux fonctions multiples. « Les rats constituent 70 % de mon activité », précise Didier. Au moins 2 000 cadavres, congelés par ses équipes, ont déjà été offerts au Muséum d’histoire naturelle à des fins de recherche.

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Le service travaille en partenariat avec des entreprises privées. Entre autres, il essaye de remplir les terriers de gaz inflammable avant de provoquer une explosion. « La terre se soulève jusque-là, rigole Didier en plaçant sa main à un mètre du sol. Mais moi, je ne veux plus assister à ces tests. En période Vigipirate, déclencher des détonations pareilles sur les quais de Seine, au milieu des militaires, c’est trop dangereux ! » D’un autre côté, l’étouffement des rats au gaz carbonique, en usage aux États-Unis, ne le convainc pas non plus, « pour des questions d’efficacité ». En revanche, pour envisager de passer au « tout naturel », la municipalité tente de lâcher dans les square de furets « bien dressés », prédateurs des rats d’extérieur.

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Romain, tenue de sécurité intégrale, jusqu’aux gants jetables renforcés, est dératiseur municipal depuis 3 semaines, après un début de carrière chez ses homologues du privé qui ne s'occupent pour l'instant que des espaces intérieurs. Selon son expérience personnelle, « les entreprises ne visent pas le résultat, affirme-t-il à VICE, seulement le chiffre [d’affaires]. Et ça change tout ». Elles vendent le plus souvent aux syndicats de copropriétés des forfaits qui incluent un certain nombre de passages annuels. Joint par téléphone, Docteur Nuisibles détaille sa méthode : « Les rats sont intelligents, leurs terriers sont très organisés et hiérarchisés. On repère l’infiltration, on pose des [« boîtes noires », comme celles de la Mairie] et des mousses empoisonnées qui collent aux poils des rats, pour qu’ils l’emportent à domicile » et infectent ceux qui sortent le moins, comme les plus jeunes. Les entreprises (et les bénévoles) utilisent également des tapettes capables de couper un animal en deux ou des gazs asphyxiants, normalement prévus pour faire fuir les taupes.

« Les rats souffrent énormément, et parfois gratuitement car ils ne décèdent pas toujours » – Philippe Reigné, professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers

Administrativement, les animaux ont des droits (et une conscience). D’un point de vue légal, le ministère de l’Écologie s’est exprimé au journal officiel en 2006 sur le traitement à réserver au rat surmulot (l’espèce présente à Paris), aussi bien pour les entreprises que pour les collectivités. Il « peut faire l'objet de mesures […] sans encadrement réglementaire particulier. Il convient uniquement d'utiliser des méthodes de lutte sélectives, proportionnées aux dégâts commis et ne constituant pas des mauvais traitements ou actes de cruauté. »

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Philippe Reigné est agrégé de droit et professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers. Il est l’un des porte-parole de l’association antispéciste Paris Animaux Zoopolis, qui lutte notamment contre le « massacre injustifié » de tous les animaux sans distinction d’espèce. « Les poisons anticoagulants [utilisés massivement par les services municipaux et les entreprises privées] sont conçus pour provoquer des hémorragies internes, rappelle-t-il à VICE. Les rats souffrent énormément, et parfois pour rien car ils ne décèdent pas toujours. » Les pièges à alcool provoqueraient des noyades – « ils ont beau être bons nageurs, les rats ont des poumons, comme nous » – et les dispositifs touchant aux terriers [comme les gaz explosifs ou asphyxiants] seraient « les plus monstrueux » : « Les animaux sont complètement terrorisés, assène l’intellectuel militant. Ils se piétinent entre eux, et lorsque l’un d’eaux bouche un étroit boyau, les autres le déchiquettent pour s’enfuir ».

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Pourquoi tant de haine ? Contrairement à ce que prétendent les discours commerciaux erronés de certaines entreprises, qui prétendent que « l’invasion » de rats est « terrifiante », seule la préfecture de police établit une comptabilité du nombre d’individus, que VICE n’a pas encore pu consulter. La mairie de Paris précise d’emblée qu’il est très difficile d’établir une estimation. « Ce n’est pas vraiment qu’ils sont plus nombreux, c’est plutôt qu’on les voit davantage en surface », explique la communicante municipale qui accompagne VICE sur le terrain. Didier abonde : « Les nouveaux usages des parcs et jardins, les pique-niques plus nombreux et les déchets des marchés découverts attirent les rats à l’extérieur », hors de leur habitat naturel. Dans lequel ils sont d’habitude très utiles et rentables puisqu’ils réduisent considérablement la quantité de déchets présente dans les égouts.

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Pourtant, le dernier arrêté préfectoral en la matière expose l’obligation faite à tous les Parisiens de participer à la campagne géante de dératisation d’avril à juin 2018, « d’intensifier les mesures [et notamment] de disposer des pièges et des produits raticides » à domicile. La justification est explicite : « Il y a nécessité, dans l’intérêt de l’hygiène et de la santé publique, de procéder à une destruction massive et généralisée des rats ».

« Un dégoût irrationnel et subjectif » – Philippe Reigné

« Il n’y a pas de risque de peste ni de grosse maladies !, s’exclame l’attachée de presse de la mairie en riant, avant de se reprendre. Il n’y a jamais eu d’attaque de rat ou de morsure. [Ces rats] ne portent pas de maladie. » Didier et la municipalité sont sur la même longueur d’onde. Il s’agit surtout d’un problème de confort, « et pas seulement esthétique ». « Il faut comprendre les familles, nous intime-t-on, les rats sont moches et font peur », notamment depuis que l’on croit à tort qu’ils ont été responsables de la peste noire. « C’est le pari de notre mairesse je vous rappelle, conclut le dératiseur en chef, [les Jeux Olympiques de] Paris 2024, nickel, sans animaux gênants. Tout le monde est gagnant... sauf les rats bien sûr. »

L’association Paris Animaux Zoopolis, qui avait tenté une campagne d’affichage dans le métro parisien cet été, s’insurge. « La concurrence touristique avec certaines villes comme Londres, estime Philippe Reigné, s'exprime notamment par l'élimination des animaux ». Les rats en particulier, qui provoquent un « "dégoût moral", irrationnel et subjectif ». Il rappelle qu'ailleurs, comme en Inde, les villes sont ouvertes aux animaux, avant d'interroger : « Pourquoi cette vision occidentale devrait-elle l'emporter ? ».

Particulièrement à l’été 2018, les enjeux politiques de la lutte contre les rats sont mis en scène par les chaînes d’information en continu. Les maires d’opposition de droite, comme ceux du XVIIe ou du XVe, donnent dans la surenchère anti-rat et critiquent le « laxisme » de l’Hôtel de Ville, qui a tout intérêt à se montrer volontaire en la matière. « L’équipe de Rachida Dati [maire de droite du VIIe] nous appelait tout le temps pour signaler des rats. Pourquoi ne le fait-elle plus du tout ? », interroge Didier, rhétorique, avant de balayer nos questions d’un revers de la main : « À ce niveau-là, ce sont des problématiques politiques ». La mairie du VIIème date la présence importante de rats dans l’arrondissement depuis fin 2016. Elle explique à VICE que les sollicitations à la mairie centrale sont plus faibles depuis cet été car ils reçoivent « peu de signalement en ce moment, comme chaque hiver. »

Du côté des portefeuilles enfin, les chiffres sont saisissants. Le journal Le Monde rappelle quelques chiffres clés de ce secteur économique florissant. En 2015, près de 4 millions et demi « d’interventions de désinfection, désinsectisation et dératisation » ont été effectuées en France. « Le secteur emploie quelque 5 500 salariés, compte 1 200 entreprises et réalise 650 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel », en augmentation fulgurante, écrit encore le quotidien. Un article sponsorisé publié sur le site d’informations économiques La Tribune rappelle l’entrelacement du secteur avec les politiques publiques : « Les dispositions prises par les élus parisiens pour l'éradication des nuisibles dans la ville de Paris ont été bien pensées. Si [la dératisation] a pu connaître un coup de pouce durant les années précédentes, on peut facilement deviner que les enjeux du marché sur 2019 de ce secteur seront au rendez-vous. »

« La préfecture de police n’ont pas encore souhaité répondre à nos sollicitations. »

Plus de photos ci-dessous :

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