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Pourquoi je ne vote plus

Vote FN, indignés débiles, jamais de changements. Plus jamais je ne participerai à ça.

Hier soir, dans un élan de citoyenneté et n'ayant rien à faire de particulier en attendant le livreur de bo bun, j'ai allumé la télévision et ainsi pu constater avec tristesse que le FN atteignait environ 30 % des votes au premier tour des Régionales 2015.

Je déteste ces gens. Mais il y a un truc que je déteste encore plus : voter. C'est pourquoi dimanche, je suis resté chez moi devant une série quelconque au lieu de me rendre dans un bureau de vote. Je sais que j'ai déjà provoqué un certain nombre d'infarctus chez certains d'entre vous, vous qui triez vos poubelles et dénoncez quiconque ose stationner son vélo dans les parties communes de l'immeuble. Mais voilà ; comme 49 % des électeurs, je ne vote pas, et il s'agit d'une décision mûrement réfléchie.

Aussi loin que je me souvienne, le vote n'a jamais été pour moi quelque chose de particulièrement constructif. Pourtant, les choses avaient plutôt bien commencé. La première fois que j'ai voté, c'était lors des élections de 2007. À cette époque, l'excitation de faire quelque chose de nouveau surpassait le caractère pertinent ou non de l'acte en lui-même. Un peu comme tous les dépucelages, en fait. On passe par plusieurs phases. D'abord on se dit que ça doit être cool puisque tout le monde en parle ; puis on se demande un peu ce qu'on fout là ; et enfin, on se dit que c'était super mais que la vie continue. Au bureau de vote, j'avais le sentiment d'avoir dans mes mains un pouvoir fabuleux. Pourtant, je ne connaissais pas grand-chose à la politique et au monde extérieur en général. Mes centres d'attentions se limitaient à l'époque au sexe opposé et à Counter Strike 1.6.

Puis les élections se sont terminées. Le candidat à qui j'avais gentiment offert ma voix a perdu et la vie a suivi son cours, pour lui comme pour moi. Cinq ans plus tard, il y avait toujours des très pauvres, des très riches, et, au milieu, des types banals comme moi. Surtout, j'avais déjà le sentiment que nous n'allions pas dans la bonne direction. Alors que je me rapprochais très rapidement de la vie active, les élections de 2012 sont arrivées.

Rappelez-vous : c'étaient les fameuses élections de l'espoir. Nicolas Sarkozy enfin évacué, la gauche revient avec des idées folles telles que : taxer les plus riches à 70 %. Mais aussi : la foule en délire place de la Bastille, les photos dans Libé. À ce moment-là, on est comme à un mariage. On ne peut pas s'empêcher d'y croire, alors on regarde et on patiente. Je reconnais que je méprisais un poil ces foules qui hurlaient, croyant que le monde dans lequel nous vivons allait s'améliorer comme ça, d'un coup. Le lendemain matin de cette élection, j'étais comme après une soirée terminée chez une fille. De beaux souvenirs en tête, mais pleinement conscient que les choses resteront telles quelles. Un retour à la réalité. Je ne comprends pas comment autant de personnes intellectuellement développées peuvent si facilement tomber dans le panneau. Je sais qu'il est bon pour la santé d'être optimiste, mais quand même.


Oui, la France. Photo via Flickr

Aujourd'hui, tout le monde continue d'y croire. Comme les Anglais et la Coupe du Monde de Football. Pour ma part, j'essaie de survivre face à la méprise générale des votants et leurs arguments tous prêts, qui sont pour moi dénués de sens et souvent responsables de mon abstention. L'argument le plus roué, qu'on me chie au visage tous les quatre matins, est évidemment le bon vieux : « Des gens se sont battus pour que tu aies ce droit ! » Le tout dit avec un gros regard condescendant. Je sais que notre société judéo-chrétienne apprécie de vivre dans la culpabilité, mais ce n'est pas parce que je ne vote pas que je dois tous les soirs me flageller seul dans ma chambre sans chauffage. D'une part, je n'ai rien demandé à ces gens. D'autre part, l'aspect héroïque de leur combat doit être replacé dans son contexte et ne pas être appliqué à une situation présente qui n'a évidemment plus rien à voir. Aussi, mourir pour une cause ne suffit pas à la rendre respectable, et encore moins respectable indéfiniment.

Toute la journée d'hier, j'ai vu défiler des tweets complètement cons sur les abstentionnistes, type « Avec cette montée du FN, vous n'avez pas honte de ne pas voter ? »

Évidemment que je remercie profondément ces gens d'avoir eu le courage de se bouger le cul pour nous éviter de passer notre vie à labourer des champs pour le compte de Seigneurs pervers et malhonnêtes. Néanmoins, cela ne veut pas dire que je dois souscrire à ce système sans même y réfléchir une seconde.

Le second argument qui m'est le plus souvent vomi au nez délivre, en substance, ce message tout aussi péremptoire : « OK, mais tu fais quoi pour changer les choses ? » Ce qui m'attriste dans cette phrase, c'est qu'elle insinue indirectement qu'il n'y a aucun autre moyen que le vote pour changer les choses. Il est là, le grand problème de notre « génération citoyen » dépendant du vote. Car de fait, notre système de vote a rarement permis des avancées majeures. Il y a certes eu le Front Populaire et les premiers congés pays, mais c'était il y a, putain, 80 ans. Les avancées sociales les plus importantes sont arrivées grâce au courage de certaines personnes : IVG, Mariage pour tous, etc.

Je me trouve nettement plus utile à simplement dire bonjour à un clodo plutôt qu'à voter pour un type qui ira une fois tous les trois mois à l'Assemblée pour faire des blagues machistes à ses copains de classe contre 12 870 euros bruts par mois. Quand je vois ma copine qui bosse tous les jours dans une association qui aide les petits vieux et ceux dont le monde se fout, je me dis que si tous les votants, avec leur grand discours tout droit sorti d'un cours d'éducation civique, faisaient le quart de ce qu'elle fait, notre pays s'en porterait déjà bien mieux.


L'éternel retour de Sarkozy, acte 2015. Photo via Flickr

Toute la journée d'hier, j'ai vu défiler des tweets complètement cons sur les abstentionnistes, type « Avec cette montée du FN, vous n'avez pas honte de ne pas voter ? » Je trouve que la question du vote n'est pas là. D'une part, la montée du FN est la conséquence de 30 ans d'errements politiques et médiatiques. D'autre part, voter doit être une conviction et non un choix rationnel. Si on pose le problème ainsi, c'est comme me demander si je préfère tuer trois vieillards ou 250 nouveaux nés. Évidemment qu'un choix logique et rationnel peut en ressortir. Mais je ne veux participer à ni l'un, ni l'autre. Et n'allez pas me dire que c'est un raisonnement de planqué. Il n'y a rien de plus lâche que le vote. Je vous rappelle que voter, c'est placer une partie de votre liberté individuelle dans les mains de personnes qui, en échange, doivent vous apporter une sécurité sociale et économique.

Voter est devenu une manière de se délester de toute responsabilité. La pauvreté ? C'est à l'État de s'en occuper. La violence ? C'est à l'État de s'en occuper. L'éducation ? C'est aussi l'État. Évidemment que ces thèmes doivent être traités et pensés par l'État. Mais pour les votants, voter revient souvent à dire : « je vous donne ma voix, maintenant démerdez-vous et faites en sorte que tout autour de moi soit MIEUX. » Voter fait de nous des enfants qui attendent tout des autres, qui se plaignent en permanence mais qui sont fondamentalement incapables de bouger, préférant attendre les prochaines élections.

De là découle un autre argument chez les citoyens modèles, et que j'estime totalement paradoxal : « Si tu ne votes pas, tu n'as pas le droit de te plaindre. » Pourtant, c'est plutôt l'inverse qui me semble cohérent. Un votant doit accepter le jeu du système politique pour lequel il contribue. Il doit normalement en accepter les règles et les conséquences. Il doit aussi savoir perdre et accepter de ne pas venir pleurer quand la personne pour qui il a voté vient de la lui mettre bien profond en augmentant les impôts ou en réduisant les aides sociales. C'est un peu comme ceux qui se plaignent des salaires indécents des joueurs de foot, tout en regardant un match sur une chaîne payante.

Au fond, comment avoir envie de voter aujourd'hui quand vous voyez un panneau vous indiquant que votre commune s'apprête à investir un million d'euros pour construire un nouveau rond-point avec un phallus rose géant en plein milieu ? Comment avoir envie de voter quand on voit le taux d'absentéisme à l'Assemblée ou encore ces députés Européens qui viennent signer une fiche de présence pour être payé et repartent aussitôt ?

Ce que je constate, c'est que tous les 5 ans des gens sont élus sur de fausses promesses. Deux ans plus tard, les gens commencent à s'en rendre compte, protestent et votent pour un autre candidat qui, lui aussi, se fera élire sur de fausses promesses à son tour. Et ainsi de suite. On est proche du syndrome de Stockholm. Les politiques s'apparentent à l'ex qui t'a trompé avec un mec plus grand et plus beau mais qui revient tous les six mois te faire chier avec son texto à 2 heures du mat' : « Salut, tu vas bien ? Tu fais quoi ce soir ? » On se dit que ça peut être sympa de se revoir, qu'elle a peut-être changé. Mais non, on connaît déjà la fin de l'histoire.

Pour moi voter s'apparente à un jeu, une sorte de rendez-vous régulier, au même titre que la branlette du dimanche matin sous la douche ou les sushis du lundi soir devant une série. Voter, c'est notre Hunger Games à nous, qui fait le bonheur de l'un et le malheur des autres. Malgré ça, je continue de me faire insulter de branleur sous prétexte que le vote est un devoir. Je suis plutôt attristé de voir que les gens se laissent porter par la vague. J'ai plus le sentiment d'être dans une téléréalité où les gens votent bêtement alors qu'on sait déjà qui va gagner.

Charles Bukowski disait : « La différence entre une démocratie et une dictature, c'est qu'en démocratie tu votes avant d'obéir aux ordres, dans une dictature, tu perds pas ton temps à voter. » Le but n'est évidemment pas de se diriger vers une dictature, mais plutôt d'adapter notre système pour le bien commun et ne plus voter aveuglément pour des gens qui, de toute évidence, ont autre chose à penser qu'à nous rendre la vie plus agréable. Quand je vois ce qui a motivé le vote pour les régionales de ces citoyens modèles, je ne peux que penser qu'une élection n'amènera jamais rien. Ou plus exactement : jamais rien de bon.

Paul est sur Twitter.