Dan Colen, Sans titre(Going, Going, Go…), 2005, huile sur toile, 38 x 38″.Image courtesy of Peres Projects.
TRADUIT DE L’AMÉRICAIN PAR JEF CARO
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Je travaille sur ce roman depuis plus de dix ans. Ces années m’ont vu écrire et publier d’autres livres, mais celui-ci reste inachevé. Je me suis rendu compte qu’il en est ainsi parce que je peux seulement y travailler quand les ténèbres s’emparent de moi. Ce roman, de plus en plus profond et sombre, touche bientôt à sa fin mais j’ignore quand celle-ci viendra. L’extrait publié ici est le début du roman, où le crépuscule s’enfonce dans la nuit.
Jabbo se voyait tel qu’il était il y a quarante ans, un enfant, le pouce et l’index écartés, retenant son souffle, les yeux grands ouverts, fascinés et impatients, en train d’observer un papillon virevolter autour d’un pissenlit qui avait poussé entre le trottoir et le bord de la chaussée: il observait, observait, observait; attendait, attendait, attendait que les petites ailes blanches se figent. Il a vu les traces blanches et poudreuses sur le bout de ses doigts—des traces magiques laissées là, une fois le charme rompu et les ailes libérées. Et il se voyait tel qu’il était maintenant, un homme traversant la rue rempli de tristesse, un revolver à la ceinture, hypnotisé par l’éclat du noir, le noir de la nuit.
Il en avait vu un une fois, l’un de ces gros papillons noirs, et aussi des monarques aux ailes dorées. Quel gentil garçon, avaient dit les vieilles dames. Il s’était enfui quand elles avaient tendu la main pour lui ébouriffer les cheveux et lui pincer les joues.
Ou ces jambes. Ces saloperies de jambes. Il n’a jamais pu se décider, même au bon vieux temps, même à l’époque. Toute cette chair, invitante, affolante. Va te laver le visage, avait-il dit à Je-sais-plus-qui, cette salope de bourge, la fois où ils s’étaient tous les deux réveillés dans la douce lueur du matin et qu’il avait vu la trace blanche qu’il avait laissée, durcie et séchée, sur son visage. C’est seulement un peu de toi, chéri, c’est seulement un peu de toi, avait-elle dit. Comme cela l’avait agacé et écoeuré, comme cela lui avait plu aussi. C’est seulement un peu de toi, chéri, c’est seulement un peu de toi. Et Sally, la première fois qu’ils avaient fait l’amour, ses mots chevauchant le voile de sa chaleur, la cadence extasiée de son corps au souffle toujours plus profond et rapide. Je veux que tu jouisses dans ma bouche, avait-elle dit, libérée, si seulement pour un bref instant, dans ce voile de chaleur et cette cadence, et ce fut là qu’il sut qu’elle était à lui, qu’ensemble ils pourraient dépouiller le monde du bonheur qu’il dissimulait. Mais il avait tout envoyé valser. Il envoyait toujours tout valser. Car en Jabbo, la dévotion faisait naître la cruauté. Sans elle, il était comme un enfant abandonné, apeuré et vulnérable, c’était un besoin maladif; mais une fois qu’il l’obtenait, c’était comme s’il ne pouvait s’empêcher de la détruire, de quitter ou de renvoyer la rédemptrice qui l’avait accueilli, comme si ce qu’il convoitait n’était pas la dévotion mais son abandon. Il voyait la dévotion comme une forme d’amour qu’on ne pouvait chérir qu’en son absence, que dans le manque. Sous son emprise, elle devenait le sceptre de sa tyrannie, un thyrse à brandir, destiné à blesser, à rejeter et finalement à frapper le dos brisé de l’amour. C’était cette plaine d’amour brisée et massacrée qu’il savourait, se faisant à la fois sacrificateur et divinité, tour à tour recherchant et renonçant, chérissant puis tuant, encore et encore, la réponse à toutes les prières. Maintenant, l’abandon final, inévitable et imprévu était passé. Au milieu du naufrage hanté de toute cette casse, ni prière ni réponse ne subsistaient.
La bouche de Sam. La bouche de Dorothy. La bouche de Junie. La bouche de Je-sais-plus-qui. La bouche du monde entier, ouverte pour lui. Maintenant son soupir dans le vent, et son souvenir.
Ce pré vallonné de nylon, de lycra et de chair, tremblant, mouvant, roulant comme une dune, la gosse soulevant ses hanches vers la bouche de Dorothy. Puis la langue de Dorothy, d’abord timide, puis assoiffée. C’est ça, lui avait-il dit, mange, salope, mange-moi ça. Et il s’était agenouillé au-dessus d’elles, avait caressé le visage de Junie, avait tourné sa tête vers lui et avait doucement ouvert sa bouche avec ses doigts. Et longtemps après la mort de la gosse, il avait appelé le souvenir, la vision de cette nuit, il l’avait savourée les yeux fermés, la main sur sa chair, le souffle profond et rauque, envoûté par le sortilège du souvenir. C’est ça, disait-il au fantôme de son âme torturée, suce, salope, suce. La nuit après que sa mère l’eût trouvée, le tracé tendu de la corde reliant la poignée du placard, par-dessus la tringle du haut, au grossier nœud coulant autour de son cou; cette nuit-là, il l’avait convoquée, dominée. Parfois, sous ses yeux clos, seul le cadavre apparaissait, et sa chair se fanait dans sa main, se dérobant de sa bouche froide et pourrissante. Mais ces moments étaient rares, et les hanches qui se soulevaient de la tombe, ondulantes et parfumées, étaient toujours douces, toujours chaudes, toujours luxuriantes. C’était seulement par moments que ses incantations laissaient en lui une résonance étrange. Puis, comme surpris par un chat qui serait venu se blottir contre lui sans qu’il ait senti son approche et sa présence, il chassait d’un sursaut la pensée qu’il baisait les morts.
Mais ils étaient tous morts. À ses yeux tout du moins. Ils étaient tous morts. Il s’en était assuré.
Tend le bras, c’est tout. Attrape-là, colle lui le pistolet dans le dos, fais-la monter dans la voiture.
Il a bu une autre large gorgée, a plissé les yeux et allumé une autre cigarette.
Ouais, peut-être que c’est pour ça que Junie et lui formaient un bon couple. Ils étaient morts tous les deux.
June Bug. Scarabée. Il l’appelait comme ça quand elle était petite. Merde, de quoi tu parles, petite? Elle avait onze ans quand il l’a rencontrée, quatorze quand elle a claqué. Même à onze ans, c’était un beau brin de fille. June Bug. Scarabée. C’était mal de les tuer. Non, c’était les coccinelles. La bête à bon Dieu, l’insecte de la vierge. C’était mal de tuer une coccinelle.
Tout ce qu’il faisait était mal. Rien à voir avec ce qu’ils avaient écrit dans ce rapport.
«Bonjour, je m’appelle Jabbo et je suis un sociopathe.»
Voilà ce qu’ils disaient dans ce rapport. Ils disaient qu’il était un homme sans conscience. Un homme sans culpabilité, un homme sans remord. Un homme qui éprouvait peu de véritables émotions mais qui avait la capacité de gagner la confiance des autres et paraître très rationnel, sincère et calme. Un homme capable de présenter et de manipuler ses émotions pour palier les exigences de n’importe quelle situation. Cette façade d’escroc était si convaincante que même les psychiatres chevronnés la pénétraient avec difficulté. D’où leurs conclusions. Ces connards, avec leurs rapports et leurs foutus taux de récidive et leur baragouin et leurs costumes dégueulasses ne savaient rien du tout. Il avait une conscience. Il savait ce qui était mal. Il le sentait dans ses os, comme la pluie. N’a jamais fait de mal à une coccinelle, pas le vieux Jabbo.
«Bonjour, je m’appelle Jabbo et je suis un sacré fils de pute réhabilité.»
C’est ça. Il était une victime. Une victime de son environnement. Il avait payé ses dettes. Vu la putain de lumière. Ouais. Éloignez cet homme de la population normale. C’est un homme nouveau, un homme christique, un homme réceptif aux traitements, un Michel-Ange de la sculpture sur patate douce. Trouvez-lui un plan sexe! Ouais! Que le grand Jabbo revienne au sein de ce monde! Qu’on lui donne carte de société, un agenda et une conseillère aux belles jambes! Une bouteille de gnôle et une pipe! Ouais! Il était aveugle mais maintenant il a ouvert les yeux. Alors levez-vous, bande de sales rats suceurs de bites, et libérez ce vieux Jabbo.
Rien à foutre. Réhabilité. Redébilisé. On s’en fout. Merde, il les avait battu à leur propre jeu minable. Vu pile à travers cette putain de lumière; vu pile à travers eux et les a baisés par où ils respirent. Ouais. Tout comme il a vu à travers Harry et l’a baisé lui aussi.
Œdipe et Électre assis au pied d’un arbre. Le diable est apparu, et le diable c’était moi.
Mec, imagine ce qu’il aurait pu faire avec seulement une foutue plaque de médecin. Docteur Jabbo. Docteur en psychiatrie. Spécialité riches nanas. Il aurait mieux réussi avec une plaque qu’avec ces arnaques. Pas que ça veuille dire grand-chose pour le moment.
Mais qu’est-ce que ça signifiait de vouloir laisser le nichon dans le soutien-gorge? Peut-être que ça signifiait que tu ne voulais pas être trop proche de ta mère. Et c’était une bonne chose, ne pas vouloir sucer le nichon de sa mère. Peut-être que ça signifiait que tu ne voulais pas être trop proche d’elle. Point. Non, c’est des conneries. La vérité—la voilà, la vérité—c’est qu’un nichon nu n’était pas aussi cochon qu’un nichon dans un soutien-gorge. C’était une question d’esthétique. C’était un homme raffiné, c’est tout, un homme de finesse et de goût. Mais pourquoi un adulte aurait-il besoin d’un nichon, après tout? Pourquoi voudrait-il embrasser et sucer et mordre et mâcher et mordiller et respirer et lécher et caresser un nichon ou un soutien-gorge? Pourquoi voudrait-il baiser des nichons ou les baptiser de foutre ou les tenir dans ses mains et ne pas les lâcher? Ça n’avait aucun sens, absolument aucun.
J’en ai marre de ces foutues réflexions. Je fais pas dans la réflexion, votre honneur, je fais pas dans la réflexion. Au pire, on se paye une lotion colorante pour cheveux, on attache un sweat autour de son foutu cou, et puis c’est tout.
Ouais, Jabbo faisait ça parfois: il s’endormait en agrippant le nichon d’une personne aimée. Accroche-toi Jabbo, ne lâche pas. Le nichon d’une partenaire. Accroche-toi Jabbo, ne lâche pas. Le nichon d’une inconnue. Accroche-toi Jabbo, ne lâche pas. C’était bien. Vraiment bien. Dans ce cas, il vaut mieux enlever le soutien-gorge. Bon et chaud, mou, mais pas trop mou, le nichon lové dans la paume de la main.
Les deux mains sur le volant, Jabbo a renversé la tête en arrière, fermé les yeux, et s’est mis à chanter comme un péquenaud. Un péquenaud de Brooklyn.
Je s’rais ton feu d’camp ce sooooir.
Mais désormais, il préférait dormir seul. C’était mieux comme ça: rien dans la main, loin de tout autre cœur qui bat.
Tu te souviens? Cette nuit-là? Il était complètement amoché, il saignait des gencives, il ne s’en rendait pas compte. Il a mis du sang partout sur le nichon de ch’aipuqui. Elle l’a remarqué le lendemain matin. Lui a dit à quel point ça l’excitait de voir ça sur elle, c’était comme s’il l’avait mordue ou griffée jusqu’au sang. Alors elle lui a demandé de la mordre sauvagement pendant qu’elle prenait son pied. Plus fort, disait-elle, plus fort. Lui la mordait, plantant ses dents en elle, la bouche desséchée, pleine du goût métallique de son propre sang coagulé et la langue gonflée, recouverte de l’écume bileuse de l’alcool et de la cigarette, mort de soif, nauséeux et tremblant, sentant le goût de son sang et l’entendant comme une voix venue à la fois de l’enfer et du paradis. Elle n’en a jamais reparlé ni demandé de le refaire.
Julie. Ouais. C’était vers l’époque de tous ces J. Deux Julie. Janet. Judy. Parfois, il se trompait.
De la teinture pour cheveux. Maintenant, on faisait même de la teinture en spray pour les chauves.
L’autoroute s’est réduite à deux voies, un ruban de route désert qui allait droit vers l’horizon à travers des champs ouverts faits d’une terre froide et boueuse et d’herbes mortes et désolées: une terre digne de Lazare, sur laquelle lumière et ombre se succédaient en vagues violentes, colonnes de nuages balayées par le vent cachant le soleil. Jabbo appuya sur l’accélérateur et se demanda où est-ce qu’il pouvait bien être.
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