Sport

Le judo, meilleur ennemi du MMA en France ?

En coulisses, la puissante fédération de Teddy Riner s'agite pour que les compétitions d'arts martiaux mixtes continuent d'être interdites en France.

par Louis Dabir
19 Janvier 2018, 1:17pm

Un combat de MMA lors de l'UFC 217, au Madison Square Garden de New York, en novembre 2017. Photo Noah K. Murray-USA TODAY Sports / Reuters

C’est un de ces paradoxes dont la France a le secret. Ce dimanche 22 janvier, le combattant Francis Ngannou va peut-être devenir champion du monde poids lourds de MMA. Une discipline à laquelle il a été formé en France, au sein de la MMA factory de Paris, mais dont les compétitions sont interdites chez nous. Concrètement : on peut librement pratiquer et s’entraîner aux Mixed Martial Arts dans l’Hexagone… mais pas organiser de championnats officiels. Comment en est-on arrivé à une situation aussi ubuesque ?

La faute revient, d’abord, à la fédération de judo. « Le MMA n’est pas un sport », répète en boucle Jean-Luc Rougé, son président. En coulisses, les judokas s’activent pour freiner l’implantation du MMA en France. Or, la fédé de judo est très puissante en France. Non seulement elle pèse plus de 500 000 licenciés mais surtout, elle compte dans ses rangs des personnalités influentes : un ancien ministre, David Douillet, et même la personnalité préférée des Français, Teddy Riner. Bref, quand la fédération de judo éternue, c’est tout le sport tricolore qui s’enrhume. Pour justifier son opposition, Jean-Luc Rougé dégaine un argument massue : « il n’y a pas d’aspect éducatif dans le MMA ». C’est un fait : ce sport ultra-violent, qui se rapproche du combat de rue, heurte la conception française du sport qui place les valeurs morales et éducatives au-dessus de tout.

Le 2 décembre 2017, Francis Ngannou a pulvérisé Alistair Overeem au 1er round, à l'occasion de l'UFC 218. Photo via Facebook.

Mais ce que Jean-Luc Rougé ne dit pas, c’est qu’il craint surtout d’être ringardisé par le MMA. Car les combattants ultra-testostéronés pourraient bien voler la vedette aux judokas, relégués au rang gentils garçons en judo-gi qui se font des balayettes sur des tapis molletonnés… Le plus gênant, dans tout ça, c’est que la fédération de judo est franchement mal placée pour donner des leçons de morale : le 31 mars, elle organise au Havre un tournoi de jeunes, âgés de 10 et 12 ans, où le vainqueur remportera… 500 euros ! En termes de « valeurs éducatives », on a vu mieux…

« Dans une salle de MMA, on trouve le même esprit que dans une salle de judo » - Cyrille Diabaté, combattant MMA

Mais soyons honnêtes : le MMA dérange notre conception des arts martiaux. Le puritanisme à la française veut qu’on ne frappe pas un homme au sol, par exemple. Et combattre dans une cage apparaît moins noble que sur un dojo. C’est d’ailleurs la raison brandie par le CSA pour justifier la non-diffusion des championnats de MMA. Pourtant, comme son nom l’indique, le Mixed Martial Art combine différents arts martiaux (le judo mais aussi le karaté, le muay thaï ou le ju-jitsu…) et partage donc certaines de leurs valeurs. Avant d’enseigner le MMA au sein de la Snake Team d’Épinay-sur-Seine, Cyrille Diabaté était ainsi un spécialiste du muay-thaï. Et il est formel : « on fait exactement la même chose : du combat. On souffre de la même façon et on partage beaucoup de techniques. Alors dans une salle de MMA, on retrouve le même esprit que dans une salle de boxe ou judo ! »

L’autre faiblesse de la discipline en France, c’est l’éparpillement de ses acteurs. En l’absence d’une véritable fédération, chacun fait son truc dans son coin : outre l’Alliance MMA de Cyrille Diabaté, on peut citer la Confédération française de MMA de Bertrand Amoussou, ou encore la Fédération de pankration et des arts martiaux mixtes (FPAMM) de Gérard Garson, par ailleurs ancien président de la Fédération française de karaté. Résultat, même s’ils forment des éducateurs et des combattants de qualité, ils n’unissent pas leurs forces pour œuvrer à la reconnaissance et à la structuration de la discipline en France. « Chacun veut tirer la couverture vers lui, tente d’expliquer Gérard Garson. C’est un milieu où il y a beaucoup d’égo et de testostérone ». Et ça, on veut bien le croire…

De dos, Conor McGregor, la star de l'UFC, face à Nate Diaz, lors de l'UFC 196, en mars 2016. Photo Mark J. Rebilas-USA TODAY Sports / Reuters

Résultat : le MMA est cornerisé. Et même dans le viseur des pouvoirs publics. Ainsi, le moindre gala d’un sport assimilé au MMA, comme le pancrace – version moins hardcore puisque les frappes au sol sont interdites – fait grincer des dents. En décembre 2016, un gala de pancrace a justement été perturbé par une visite inopinée des services antidopage, financiers et judiciaires. Clairement, l’artillerie lourde a été mobilisée pour ce qui n’était, au fond, qu’un simple gala de sports.

Autre preuve de ce traitement de défaveur : l’arrêté ministériel interdisant officiellement les compétitions de MMA en France a été publié le 23 octobre 2016… soit quelques semaines avant la remise d’un rapport parlementaire favorable à la structuration de la discipline ! Un vilain coup par derrière qui n’a pas empêché la création d’un observatoire du MMA, en vertu des conclusions du rapport signé par les députés Patrick Vignal et Jacques Gosperrin. Et cela pourrait changer les choses.

« Seul le judo est réticent à une autorisation du MMA en France » - Patrick Wincke, membre de l’Observatoire du MMA

Adossé à la Confédération française des arts martiaux et des sports de combat, et chapeauté par Alain Bertholom, président de la Fédération française de lutte, cet observatoire entend « d’aller au plus profond des choses dans l’observation de la pratique du MMA en France », explique Patrick Wincke, DTN de la boxe et cadre interfédéral chargé de la mise en place de cet observatoire. Il ajoute : « Il n’y a plus que le judo qui est réticent. Mais ils sont d’accord sur le principe de l’observatoire. Ils ont d’ailleurs intérêt à y participer. » Et il était temps, car en France, le MMA n’est plus un phénomène de mode. « On constate depuis des années une augmentation de la pratique », précise le sociologue Yann Ramirez, auteur d’une thèse sur le MMA. À ses yeux, tous les espoirs sont désormais permis : « J’ai été agréablement surpris par les dernières réunions. Le dialogue commence à s’installer. Je suis confiant pour l’avenir ». D’autant que les fans de MMA peuvent compter sur un soutien de poids en la personne de Laura Flessel. Et oui, la ministre des Sports, championne du monde d’escrime, a elle-même pratiqué le MMA ! Contactée par VICE, elle a affirmé sa « volonté de faire évoluer la situation et d’encadrer la pratique du MMA ». Une décision sera peut-être prise à la rentrée scolaire prochaine, à l’occasion de la remise du rapport concocté par l’Observatoire du MMA. Et peut-être que d’ici là, la France aura déjà formé son premier champion du monde poids lourds grâce à Francis Ngannou.

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