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Dans un concours de beauté de la Légion étrangère


Tous les ans, « Miss Képi Blanc » est élue par un régiment de légionnaires.

Toutes les photos sont de Guillaume Chauvin

J'ai toujours été intéressé par l'univers militaire. Après mes études artistiques, j'ai voulu me réorienter vers l'armée pour trouver une camaraderie relativement absente des sphères culturelles. Mais ce projet ayant navré ma famille, j'ai fait un compromis : être occasionnellement artiste sur des sujets militaires. C'est un thème général qui m'intéresse car il semble tabou chez nous. On est même plutôt hypocrites à son encontre. Hormis ceux qui y servent, leurs familles, et quelques exaltés civils, la plupart des gens pensent que le militaire au sens large n'existe pas ou ne devrait pas exister. Instinctivement, je suis sûr que ce n'est pas si simple et je travaille donc pour un meilleur « apprivoisement » du sujet, et j'en propose des interprétations.

J'y vois une piste pour mieux comprendre notre époque, et surtout ma génération, paumée entre indépendance et soumission au système. Que ce soient les cadets, les légionnaires ou les aumôniers militaires, cet univers « martial » est révélateur de phénomènes sociaux, culturels ou politiques à échelle nationale et internationale, encore plus lisibles qu'ailleurs selon moi. C'est dans ce cadre que je me suis rendu à un concours de beauté organisé par la Légion étrangère, aux alentours d'Avignon.

La Légion étrangère fascine encore, elle cultive un parfum d'interdit même pour les autres militaires. Elle demeure une société dans la société dont on nous livre que de rares représentations contrôlées, et on en sait relativement peu sur elle finalement : un recrutement sélectif et discret, quelques scandales dans les médias, des interventions délicates à l'étranger ou le képi blanc sur la tête de Jean Claude Van Damme... Ça entretient un mythe dont la Légion n'a pas forcément envie de se défaire.

J'estime aussi que la Légion peut être une bonne illustration de nos sociétés : à quelques mois près, tu peux y constater comment la Terre tourne et s'agite : une crise économique en Chine ? Un an après, tu as une vague de légionnaires chinois. Ça va péter au en Amérique du Sud ? Colombiens et Brésiliens tapent à la porte du recrutement. Au sein d'une section, c'est passionnant de parler avec tous ces gars. C'est comme dans les journaux, mais sans filtre. D'ailleurs la Légion a aujourd'hui le luxe d'un excès de candidats, autre signal intéressant sur notre époque. Un jour je demandais à un officier d'où viendra la prochaine vague de volontaires, ce à quoi il m'a répondu : « de France ! » en rigolant.

Tous les ans, la Légion célèbre l'anniversaire de la bataille de Camerone de 1863, durant laquelle plus de 60 légionnaires français ont résisté à l'armée mexicaine. À cette occasion, chaque régiment clôt ces mémorables festivités par l'élection de « Miss Képi blanc ». Le temps de ce concours, les pressions accumulées lors des missions s'évaporent et des femmes, habituellement absentes de l'institution, en deviennent les reines d'un soir. Pendant quelques heures, c'est à ces filles des villages alentour que tous les soldats présents, sans différence d'âge, d'origine ou de grade, obéissent en souriant.

Comme lors d'autres concours de beauté, il s'agit d'élire la plus jolie fille de la soirée – seuls le public et le cadre changent. Et comme chaque régiment organise sa propre élection, il y a des variantes. Pour ma part, j'ai réalisé ces photos au 2° Régiment Étranger de Génie, où j'ai été très bien accueilli.

Lors de l'élection, les candidates défilent devant un public enthousiaste composé des légionnaires, des familles présentes, de quelques civils du coin et d'un jury de hauts gradés du régiment. Chaque candidate danse d'abord quelques minutes sur scène avec un partenaire légionnaire, puis seule, puis toutes ensemble. Lors de ces passages, chacune s'attribue des fans qui savent se faire entendre, et le jury y est sensible.

Quand on connaît le peu de contact que peuvent avoir ces soldats avec la société civile, on imagine combien l'événement est apprécié. On est pourtant loin de l'ambiance peep-show glauque à laquelle on aurait pu s'attendre. Il n'y a jamais rien de vulgaire – au contraire, les hommes sont bienveillants et extrêmement courtois envers les femmes. Les légionnaires rougissent même plus vite qu'elles quand ils les croisent. Le temps d'une soirée, ces participantes sont « recrutées » dans les rues et bars des villages du coin.

Souvent, ce sont des girls next door très jolies, avec l'accent chantant qui caractérise la région PACA. Pour être honnête, je m'attendais à voir des danseuses professionnelles un peu fanées, mais en ouvrant la porte des vestiaires, je suis tombé sur des jeunes vauclusiennes, naturelles et super gentilles.

Le gymnase où se déroule le concours contient environ 400 personnes, le reste du régiment étant mobilisé sur vigipirate et d'autres missions. Je me suis retrouvé au beau milieu d'un public de légionnaires, avec les décibels qui vont avec. C'est très impressionnant, même depuis les vestiaires, mais ça reste vraiment bon enfant. Seule la « patrouille de la légion » qui sécurise les lieux sait être très dissuasive. Le moment où la patrouille entre dans la salle, c'est le signal pour tous de sortir.

Je me suis senti particulièrement à l'aise lors de cet événement, d'autant que c'est un des rares soirs où tous, sans distinction de grade, peuvent décompresser ensemble. La gagnante était une jeune fille d'origine sud-africaine, Lizbi. Elle est donc reine jusqu'à l'année prochaine. Il n'y a pas eu de discours mais tous, y compris les autres candidates, étaient ravis de ce choix.

Retrouvez Guillaume sur son site, et le reste de ses photos ci-dessous.