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Comment la friterie d’Ali rassemble les habitants d’un quartier d’Anvers dit difficile

Il intervient lors des bastons et offre à manger à ceux dans le besoin. « Les gens le savent : s’il y a un problème, ils peuvent toujours venir chez Ali. »
Frederik Van den Bril
Antwerp, Belgium
Anneke D’Hollander
Antwerp, Belgium
21.6.19

C'est dimanche, le soleil brille et les gens veulent s’enfiler des frites. Quand Ali El Moussaoui ouvre sa friterie, les gens lui demandent immédiatement s'ils peuvent déjà commander. Ali est un BB: Bekende Borgerhoutenaar (célébrité de Borgerhout, un district d’Anvers comparable à Molenbeek en termes d’aprioris, ndlr). Comme si son job à temps plein en tant que coordinateur dans le social ne lui suffisait pas, il tient le week-end la Frituur Sam sur la Krugerplein, l'une des places les plus populaires du quartier. On a discuté de pauvreté, de sa rencontre avec le Roi et de sa passion pour la mode italienne.

VICE : Salut Ali, y a beaucoup de snacks marocains dans ce quartier. Pourquoi as-tu décidé d'ouvrir une friterie ?
Ali : J'ai toujours été un grand fan de frites et de la culture belge qui d’y rapporte. Dans les années 1980, quand j’étais jeune, il n'y avait pas encore de snacks partout, comme maintenant. Au début des années 2000, il m'a semblé que les véritables friteries belges disparaissaient systématiquement. On adorait manger des frites à la maison, mais dans le quartier, pas moyen d’en trouver des bonnes. Du coup, l'idée d’ouvrir moi-même une friterie a commencé à me trotter dans la tête. J'ai bossé en tant qu’étudiant dans une friture, alors je m’y connaissais. Et cet espace sur la Krugerplein était déjà à moi.

À peu près à cette époque, deux frères m'ont approché pour ouvrir une friterie dans ce bâtiment. Bien sûr, j’ai tout de suite dit oui et j’ai aidé ces types. Mais après un an, ils voulaient tout arrêter. Ils avaient des difficultés financières et ne pouvaient plus payer le loyer. En échange, j'ai repris tout leur matériel. Moi-même j’étais en perte, mais je ne voulais pas que deux mecs du quartier s’enfoncent encore plus financièrement. Donc me voilà avec une friterie entièrement équipée sur les bras. Après un long moment de doute, j’ai mis la main à la pâte.

« En tant que Belge marocain, je pense qu'il est très important qu'ici aussi, dans le Borgerhout multiculturel, il y ait encore des friteries belges. »

Pourquoi as-tu hésité ?
Je travaille aussi à plein temps en tant que travailleur social. Et j'adore mon job. Finalement, j'ai décidé d’ouvrir la friterie uniquement le week-end, comme hobby. Et aussi pour prendre un peu soin du quartier. Ma situation financière ne m’importait pas plus que ça. En tant que Belge marocain, je pense qu'il est très important qu'ici aussi, dans le Borgerhout multiculturel, il y ait encore des friteries belges.

Est-ce que tu vois encore ta femme et tes enfants avec tout ce boulot ?
Oui absolument. Si la friterie avait été à Herentals, j'aurais arrêté après six mois. Mais je vis au coin de la rue, mes enfants viennent jouer ici tous les jours quand je travaille. Je vois aussi constamment mes frères, soeurs, neveux, nièces, amis et voisins qui passent ici.

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Qu’est ce qui te plaît tant dans le fait de cuire des frites ?
Pour moi, c'est de la pure détente. Faire à manger, ça ne nécessite pas de penser beaucoup. C’est plus une question de ressenti. Nourrir les gens, c’est aussi un truc social, la nourriture connecte les gens. En fait, je continue juste mon travail social avec la friterie. Les gens viennent chez moi avec toutes sortes de questions, plaintes ou problèmes. J'ai tout autant un rôle social avec mes frites qu'au travail. Servir à manger aux gens, que ce soit pour de l'argent ou non, ça rend ton travail social encore plus fort.

« Que veux-tu que je fasse, moi s'il se passe quelque chose ? Dire non ? On parle de personnes humaines ici, non ? Peu importe qu'une portion de frites soit brûlée ou ratée. Je peux la jeter et en cuire des nouvelles. Tu comprends ? »

Avec quel genre de problèmes les gens viennent-ils te voir ?
Parfois, il y a des conflits sur la place. Le quartier a beaucoup changé au cours des dernières décennies : il est devenu super mélangé. Outre les Belges et les Marocains, il y a des Turcs, des gens du bloc de l’Est, des Africains, etc. Et qui viennent tous de différentes générations, en plus. Toutes ces habitudes différentes, ces façons de penser et de traiter les uns avec les autres ... oui, parfois ça fait des étincelles. Donc on vient me tirer par la manche à la friture ou bien tout à coup je remarque un essaim de personnes sur la place. Ensuite, j’analyse le problème et j'essaie de faire de la médiation.

À ce moment-là, tu laisses ta friterie comme ça ?
Oui, quand je vois que c'est grave, comme une bagarre, par exemple. Je connais beaucoup de gens ici sur la place. Lorsque les clients plus âgés me voient intervenir, ils viennent immédiatement m'aider.

Parfois, j'interviens aussi pour de plus petites choses. Une femme, une de mes clientes, est arrivée une fois en panique parce que ses enfants se bagarraient avec d'autres sur la place. Et elle ne savait pas comment gérer ça. Eh bien, à ce moment, je dois faire quoi moi ? Lui dire non ? On parle de personnes humaines ici, non ? Peu importe qu'une portion de frites soit brûlée ou ratée. Je vais la jeter et en cuire des nouvelles. Tu comprends ?

« J'ai l'avantage de parler couramment sept langues, dont le berbère, l'arabe, le néerlandais, le français, l'anglais, l'espagnol et un peu d'allemand. »

Oui, bien sûr. De quelle façon aide-tu encore les gens avec ta friterie ?
J'ai l'avantage de parler couramment sept langues, dont le berbère, l'arabe, le néerlandais, le français, l'anglais, l'espagnol et un peu d'allemand. Beaucoup de gens qui viennent d’arriver ici ne parlent pas bien la langue. Ils ne savent pas comment fonctionne la collecte des déchets ou ne comprennent pas les notes dans leur boîte aux lettres. Je leur explique comment ça marche.
Je ne m'attends pas non plus à ce que les personnes que j'aide deviennent des clients réguliers, hein. Je le fais de bon coeur, je n'attends rien en retour. Les gens le savent : s’il y a un problème, ils peuvent toujours venir chez Ali.

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Parle moi un peu de ton autre job dans le social.
Je travaille chez Samenlevingsopbouw en tant que coordinateur du projet Samen op Straat (ensemble dans la rue, ndlr). On travaille avec des jeunes socialement vulnérables. Ce sont des jeunes qui sont un peu en dehors de la société, alors on va essayer de remplir leur temps libre avec des activités qui ont du sens pour eux. Par le biais du bénévolat, par exemple.

Mais on fait aussi le pont avec les parents. Un des projets importants qui a un impact majeur sur le quartier, c’est les buurtvaders ( « pères du quartier », ndlr). Ce sont des hommes de 25 ans ou plus (le plus vieux a 63 ans) qui la nuit et le soir se promènent dans le quartier. On les reconnaît à leurs gilets fluos et servent de point de contact pour tout le monde. Par exemple, pour les voisins qui sont embêtés par un groupe de jeunes au coin de la rue, etc. Ces « pères du quartier » vont ensuite dialoguer avec ces jeunes, évitant ainsi les conflits. On travaille en tandem avec le police et on se complète. Et ça fonctionne très bien ! Cette année pendant le ramadan, la police a enregistré 40% d’interpellations pour nuisance en moins.

« Le roi Philippe a peut-être l'air coincé à la télévision, mais croyez-moi, je me suis assis à table avec lui et on a bien ri. »

Le Roi Philippe est aussi un fan de Samen op Straat, il est même venu ici. Comment c’était ?
Un moment fort de ma carrière ! Le roi a peut-être l'air coincé à la télévision, mais croyez-moi, je me suis assis à table avec lui et on a bien ri. On a bu du thé à la menthe, lui le prend sans sucre. Pour moi mais également pour nos opérations et nos bénévoles, sa visite a été fantastique.

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Vois-tu beaucoup de jeunes tomber dans les travers de l’argent rapide lié à la drogue ?
Ecoute, la tentation de l'argent de la drogue sera toujours très grande. On bosse avec des jeunes qui sont faibles à cause de la pauvreté dans laquelle ils se trouvent. Ils sont un oiseau pour le chat, si on postule que le chat est une métaphore de l'environnement criminel. On essaye de les sauver. Mais à partir du moment où ils se retrouvent dans le circuit pénal, on ne peut plus rien faire.
Moi je sais une chose : la pauvreté est à la base de nombreux problèmes, sinon de tous. Et pas grand-chose n’est fait pour régler ce problème. Il faut lutter contre la pauvreté, car si les personnes se trouvent dans une position socio-économique plus forte, elles contribueront également activement à la société.

« Je le dis : si on résout ce problème de pauvreté, on résoudra immédiatement beaucoup d'autres problèmes. »

Que pense-tu de l'image de Borgerhout dans le reste de la Flandre ?
Ce reportage de la VRT, par exemple, c’était effrayant et ça m’a fait mal. Comme si tous les problèmes de drogue à Anvers étaient de la faute de Borgerhout. Pourquoi y a-t-il si peu d'histoires positives dans les médias ? Bon d’accord, je comprends la logique économique : le sensationnel se vend. Mais quand même. Si vous regardez les résultats des élections, où est-ce que le Vlaams Belang a remporté le plus de voix ? Surtout en dehors des villes ! Des gens qui n'ont jamais vu d'étrangers, pour ainsi dire ! Ils ne font qu’entendre ou lire ce que les médias rapportent, bien souvent des problèmes causés par des étrangers. Alors que la cause profonde de ces problèmes peut souvent être trouvée dans la pauvreté. Je le dis : si on résout ce problème de pauvreté, on résoudra immédiatement beaucoup d'autres problèmes.

Tu as beaucoup de personnes qui viennent te demander de la nourriture gratuitement ?
Oui. Je vends du slush puppy ici ( une sorte de granités, ndlr). Une boisson bleue et brillante comme un Schtroumpfs, bien sûr que ça fait briller les yeux des enfants. Dans le centre commercial, ça coûte 3,5 euros, et chez moi 1,5. Je fais à peine du bénéfice. Mais j'ai quand même des enfants ici qui viennent me dire qu’ils n’ont que 50 cents. Alors, je dois faire quoi ? Ben je leur rempli une demi-tasse pour 50 cents. Je suis heureux quand je vois des enfants heureux.

Encore plus souvent, il y a des adultes qui viennent me dire qu’ils ont faim et pas d'argent. Il y a six mois, un vieux Belge m’a dit « M’sieur, c'est la fin du mois, je n'ai plus d'argent pour manger et j'ai faim. » Je lui ai donné un paquet de frites avec de la sauce. Il y avait deux jeunes marocains de 20 et 16 ans qui avaient entendu notre conversation. L’un m’a dit : «Ali, rajoute une viande, je vais payer » et le deuxième assis à une autre table : « Et donne-lui aussi une boisson, c’est pour moi. » Cet homme est sorti d'ici avec un si grand sourire, je le vois encore regarder tout autour de lui surpris l’air de dire : « Putain, je rêve ? » Ces gars n'ont pas beaucoup d’argent non plus tu sais.

« Finalement, qu'est-ce que j’y perds moi si j’offre un paquet de frites à quelqu'un qui a faim ? »

Finalement, qu'est-ce que j’y perds si j’offre un paquet de frites ? À quelqu'un qui a vraiment faim et pas d'argent ? Ça me fait plus mal de ne rien donner. Moi je dis toujours : ici, vous pourrez toujours manger, avec ou sans argent. Mais n'abusez pas non plus.

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Pourquoi ta friterie s'appelle Sam ?
Petit, j’étais l’un des rares garçons d’origine marocaine dans une école de snobs. J'étais fasciné par ces riches et leurs vêtements. Ces vêtements chics, moi aussi je les voulais ! Et c'est toujours le cas aujourd'hui. Je ne suis pas large de carrure et ces marques italiennes font des vêtements qui m’allaient bien. J’ai cassé les oreilles de mon père pendant des mois pour avoir un cartable Samsonite, très en vogue à notre école à l'époque. Je suis l'aîné de huit enfants, alors ce n'était pas évident. Après quelques mois, mon père l'a acheté avec sa prime de fin d'année. J'étais le seul Marocain à l'école avec une valisette Samsonite aussi chic. À partir de ce moment-là, tout le monde s’est mis à m’appeler Samsonite.

« J’étais l’un des rares garçons d’origine marocaine dans une école de snobs. J'étais fasciné par ces riches, leurs vêtements et leurs valises Samsonite. »

Quelques années plus tard, c’étaient les manteaux d'hiver qui étaient à la mode, ceux avec de la fourrure autour du capuchon. J'ai économisé pendant longtemps et j'ai finalement pu en acheter un : une fourrure aux poils blancs, noirs et gris. A cette époque, la série Samson et Gert venait juste d’arriver à la télévision. J'étais sur la Krugerplein avec mes amis et quelqu'un a crié : « Hé, tu ressembles trop à Samson ! » Alors oui, à partir de ce moment-là, tout le monde m'a appelé Samson. Il y a même encore des gens qui m'appellent comme ça.

En vieillissant, mes amis ont commencé à trouver cette association avec un chien moins sympathique. Dans notre culture, ce n’est pas agréable d’être comparé à un chien. Alors ils ont abrégé, et ils m'appellent tous Sam. Et tout ça, ça a commencé sur la Krugerplein, de Samsonite à Samson en passant par Sam. C’était donc super logique d'appeler ma friture Sam.

[Il est temps de faire des frites, Ali ouvre sa friterie. Immédiatement, Rachid entre, me tend la main et s'assied.]

Ali : C'est un des pères du quartier dont je t'ai parlé. Après sa prière du matin à 5 heures, Rachid prend un sac poubelle et se rend sur la Krugerplein pour ramasser les déchets. Tous les matins, hein ! Pourquoi est-ce qu’on ne lit jamais des histoires comme ça sur Borgerhout ?

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