Mary Ellen Mark

Mary Ellen Mark est doublement géniale. Adulée pour ses reportages bruts et sans concession, elle est aussi portraitiste pour Hollywood. Elle a débuté en travaillant pour

Life, Esquire et Look à la fin des années 60 et a obtenu son ticket pour le pays des stars en 1969, grâce à une série sur le tournage du « Satyricon » de Fellini. Depuis, elle a pris quelques-unes des photos les plus émouvantes de Brando, Jodie Foster ou Johnny Depp. Mais ce qui nous touche le plus c’est son œuvre documentaire. En 1979, elle séjourne auprès des patientes d’un hôpital psychiatrique de haute sécurité pour femmes, une série qui donnera « Ward 81 », un bouquin poignant. Un peu plus tard, sa série « Falkland Road » montre le quotidien quasi militaire d’un bordel de Bombay. Elle a aussi, et entre autres, photographié la vie de toxicos working class anglais, d’un cirque indien, des membres des Nations Aryennes, et une famille noire pauvre en train de fêter Halloween dans le Bronx. Elle est considérée comme un maître de l’instantané, en observant ses personnages, on a la sensation de les connaître depuis toujours. En 1983, Mary Ellen et son mari Martin Bell, signent une série pour Life sur des jeunes fugueurs à Seattle et décident de retrouver leurs sujets, pour tourner un documentaire cette fois-ci. 25 ans plus tard « Streetwise », une bonne tranche de réalité brutale, est toujours cité comme une source d’inspiration majeure par tous les documentaristes. Suite à la réédition du livre original, on a voulu savoir ce que sont devenus Tiny, Rat et Shadow.



Vice : On fête le 25e anniversaire de la sortie de « Streetwise ». Vous êtes encore en contact avec vos sujets ?

Mary Ellen Mark :
Avec Tiny, oui. Martin et moi sommes retournés à Seattle il y a deux-trois ans pour prendre des nouvelles. Mais je n’y suis pas retournée depuis. Je l’ai prise en photo à la naissance de son neuvième enfant mais on n’a pas pu revenir pour le dixième ! (rires)
 

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Elle vit où ?

Dans la banlieue de Seattle, près de l’aéroport.

Et les autres ? Rat, par exemple ?

Il vit dans un pick-up.

Je suis un peu surpris qu’ils soient toujours vivants.

Rat a fait de la prison, plusieurs fois. Je crois que Mike est en prison. Shadow est agent de sécurité. Attendez… Patti est morte du SIDA… Je crois que Roberta a été tuée par Gary Ridgway (le tueur de la Green River, ndlr). Lulu est morte il y a des années, elle a été poignardée.

En regardant le film, on avait l’impression que Tiny mourrait avant d’être adulte.

Ouais, elle dit qu’elle serait curieuse de subir des tests médicaux pour comprendre pourquoi elle est allée si loin. Au fait, elle est mariée maintenant, ses cinq derniers enfants sont du même père.

Dix gamins… Pas mal du tout !« Streetwise », c’était une commande ?

C’était une commande pour Life. Je suis restée environ trois semaines sur les lieux.

Comment est-ce que vous avez gagné leur confiance ? Vous viviez dans leur quartier ?

Non, mais on connaissait les gamins. L’auteur de l’article – qui est mort lui aussi, d’ailleurs – a fait leur connaissance petit à petit. On est devenu leurs amis et Lulu, une des ados, nous aimait vraiment beaucoup. C’est essentiellement grâce à elle qu’on a pu approcher les autres.

J’aime beaucoup la photo de Tiny qui porte un chapeau et des gants pour Halloween. C’est un très beau portrait. En fait, je connaissais le cliché depuis des années sans savoir d’où il venait. Je l’avais vu dans la chambre d’une amie…

C’est très étrange comme certaines photos passent l’épreuve du temps. J’imagine qu’il y a quelque chose de particulier dans son visage ou son chapeau – elle était si belle. C’est une des photos que j’ai prise le plus facilement, elle ressemble à une photo de mode. Mais elle est authentique.

Vous avez photographié ces gens qui rêvaient d’être glamour de façon très directe. Puis vous êtes revenus avec une caméra. C’était pas un peu bizarre ?

Quand on passe du temps avec un modèle qu’on prend en photo, c’est comme si on faisait un film. Puis Martin est revenu et effectivement on en a fait un. À ce moment-là, on connaissait tous les gamins. On savait qui était ami avec qui, qui détestait qui.

Est-ce qu’ils rejouaient des scènes auxquelles vous aviez assisté ? Il y avait un script ? Je me suis toujours posé la question.

Non, rien n’était écrit. Les gens se posent la question parce que les gosses étaient très naturels, mais ils se confiaient spontanément, rien n’était calculé. On m’a accusé de ça dès la sortie du film. En fait, on était juste très proches de ces gamins. Et cette proximité n’a pas cessé. Tiny est toujours capable de se livrer comme les autres gamins. Ils vivaient leur vie comme un drame, comme une pièce de théâtre, ils vivaient dans une espèce de conte de fées – même si c’était un conte de fées tordu – ils étaient loin de leurs familles, loin des problèmes de leur foyer, ils ont fugué parce qu’ils n’aimaient pas leur vie, pour être libres. On a été les témoins privilégiés de leur histoire et ils se sont laissés aller à raconter leur vie.

Est-ce que Martin tourne beaucoup de rushes ?

Martin filme au plus juste, quand il filme, il sait parfaitement ce qu’il fait. Il est fantastique. Il travaille toujours avec un trépied et du coup il n’a pas besoin de passer trop de temps à régler la caméra. Il y a quand même deux ou trois scènes dans la rue où on a dû filmer à l’épaule, comme quand la mère du garçon vient le retrouver. On ne s’y attendait pas et on a dû traverser le parking en courant. Martin a aussi un grand sens de la technique, l’ingé son était super aussi, ils bossent toujours ensemble, d’ailleurs.

Vous êtes devenus amis avec les gamins de « Streetwise », mais qu’est-ce qui se passe quand on doit suivre des gens un peu moins sympathiques, comme dans ce rassemblement des membres des Nations Aryennes ?

Je n’ai pu les approcher que pendant quelques jours. Ils ne voulaient pas que j’entre. Je suis restée dehors et ils ont fait une annonce. Tous ceux qui voulaient être pris en photo sont sortis. Au bout de quelques jours, ils sont devenus complètement paranoïaques. C’est dans leur nature, alors je suis partie.

Qu’avez-vous ressenti face à ces gens ? Etes-vous capable d’être objective ?

Non. Je suis toujours subjective, dans toutes les situations. Même pour un portrait, il faut chercher à être juste, tout en étant subjectif puisque que vous voulez montrer l’impression que quelqu’un vous fait. Les gens des Nations Aryennes, je leur ai à peine parlé. Tout ce que j’aurais pu dire aurait été mal perçu. Je ne me voyais pas sortir quelque chose comme : « Oh, vous en avez de la chance de faire partie des Nations Aryennes ». Je ne peux pas être hypocrite. Alors j’ai préféré me taire.


Tiny

Vous avez déjà pris des photos en cachant votre appareil ?

Non. Je ne m’en sortirais pas bien. Je préfère être directe. La plupart des documentaires que j’admire sont faits par des gens qui filment ouvertement.

Martin et vous avez travaillé sur quoi récemment ?

Il y a deux ans, on a été en Islande pour une commande du Musée national de Reykjavik sur les enfants handicapés. Martin a fait un film magnifique de 40 minutes. On y est allé deux fois et on a photographié des enfants dans deux écoles différentes : l’une pour les handicaps lourds et l’autre pour tous les types de handicaps. On avait accès à tout et ça a donné un très bon programme de télévision. Les critiques étaient très bonnes et je me disais que l’émission serait diffusée ailleurs dans le monde, mais personne au Etats-Unis ne voulait la voir. Ni les photos, ni le film.

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Pourquoi, à votre avis ?

Parce qu’on ne s’intéresse plus trop aux sujets forts en ce moment. C’est l’apparence qui compte…

Pourtant le documentaire est revenu en force ces cinq dernières années – mais il s’agit la plupart du temps de défendre une thèse ou de faire de la propagande.

Mais mon film est un film à thèse, je dirais même une plaidoirie. C’est une histoire d’amour entre ces gens et leur petit garçon – c’est très beau. Si vous passez près de chez nous, venez nous voir, on vous le montrera. Il y a tellement de musées que j’ai contacté et qui m’ont répondu : « C’est un travail exceptionnel mais ce n’est pas pour nous. »

J’ai vu ce film, je l’ai trouvé extraordinaire.

Je trouvais que le thème était très fort et universel. C’est vraiment frustrant de se passionner pour une histoire, de vouloir la partager et de se rendre compte que ça n’intéresse personne dans ce pays.

Oui, mais ça ne reflète que les choix des responsables de programmation. Il y a sûrement beaucoup d’Américains qui aimeraient voir votre film.

Tout est devenu tellement commercial.

À ce sujet, j’essaye de comprendre toute cette industrie de la monographie. Ça rapporte plutôt au photographe ou à l’éditeur ?

Pas au photographe. Si on veut faire de l’argent, il faut faire du commercial. Même en bossant pour un magazine, on s’en sort à peine. Moi, je n’ai jamais été une photographe commerciale. Je pense que le livre le plus commercial que j’ai fait est celui sur les tournages de cinéma, parce que j’avais demandé à des gens importants d’écrire des textes sur l’envers du décor. Mike Nichols, Helen Mirren, Tim Burton et Buck Henry ont écrit de très belles choses, vraiment impressionnantes. C’est un véritable honneur qu’ils aient accepté d’y participer.

Je suis sûr qu’il va très bien se vendre.

C’est mon premier travail potentiellement commercial mais je ne l’ai pas fait pour ça. J’avais pris des tonnes de photos et on m’a suggéré de demander à des gens avec qui j’avais travaillé d’écrire les textes. Je ne voulais pas qu’ils écrivent sur moi – je voulais qu’ils parlent de leurs expériences. Plusieurs textes sont très drôles, inspirés et intéressants. C’est le premier de mes livres qui a une chance de se vendre. Le reste de mon travail, je l’ai fait parce que je devais le faire et parce que j’adore ça.

Et vous enseignez la photographie ?

Je dirige un atelier à l’International Center of Photography de New York, depuis 14 ans. J’enseigne aussi beaucoup au Mexique.

J’imagine que la plupart des étudiants sont assez jeunes.

Pas forcément, certaines personnes sont venues dix fois, c’est fou. Ils ont entre 16 et 60 ans et il y a aussi bien des gens qui travaillent dans le cinéma que des businessmen. Il y a même une hôtesse de l’air qui a appris à prendre des photos fantastiques.

Quel niveau ont-ils quand ils arrivent ?

On a de tout. Mais ce qui compte, c’est d’être motivé.

Comment ça se passe ? Les gens sortent, prennent des photos et reviennent à l’atelier ?

Le workshop dure dix jours. Ils font des photos pendant sept jours. Je les reçois chaque matin et je leur donne des notes et des commentaires. On leur demande de sortir mais pas en groupe. Ils doivent être seuls. Le premier jour, je regarde ce qu’ils ont fait. J’ai un super assistant, un grand photographe mexicain, et on propose des travaux adaptés à chacun. Le soir, ils développent la pellicule. À la fin de l’atelier, on rassemble les photos dans un livre. J’adore faire ça. Une femme qui a suivi le workshop a fait des photos géniales mais je suis sûre qu’elle était schizophrène.

Ça vous est déjà arrivé de partir en mission sans rien ramener ? Si ça arrive, c’est un échec ou ça peut devenir potentiellement intéressant ?

J’ai connu des échecs, dans le sens où… Voyons. Récemment – je ne dirai pas pour qui c’était – j’ai dû réaliser des portraits et je pensais que c’était pour un documentaire. J’ai travaillé dans ce sens-là. Le magazine n’en a pas voulu. C’est blessant quand ça arrive. Mais il y a une photo de la série que j’adore, donc ce n’est pas totalement négatif.

Combien de temps vous avez passé sans appareil à la main ?

Je ne travaille pas tout le temps, il arrive que je ne touche pas mon appareil pendant un mois. Quand je sors, je ne le prends pas. Aujourd’hui, par exemple, je suis dans mon labo et j’ai plein de choses à faire. Mais quand je donne des cours, surtout au Mexique, je n’ai pas le temps de prendre des photos et c’est très frustrant. J’essaie de sortir un peu mais c’est difficile, je suis très occupée.

En regardant vos photos, j’ai l’impression de voir la personne en chair et en os. Parfois, j’ai même l’impression de la connaître. C’est très étonnant.

C’est ce que j’essaie de faire mais c’est difficile quand on fait du documentaire. Il arrive aussi que certains sujets soient durs à photographier et que les gens n’aient pas envie de les regarder, mais je suis persuadée que chacun a le droit d’être vu.
 
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