Je suis accro aux tests de grossesse

Pour certaines femmes, la quête du résultat positif peut dégénérer en une véritable addiction.

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21 avril 2016, 5:00am

Photo via l'utilisatrice Flickr Miss_Pupik

Une Texane de 33 ans se filme dans sa salle de bains. En face d'elle, sur un plan de travail, une tasse en plastique contient du lait maternel frais donné par une amie ainsi qu'un test de grossesse. Elle trempe le test dans le lait et le dépose soigneusement sur une serviette. Le but de l'expérience est de voir si le lait maternel peut créer un résultat faussement positif (la réponse est non).

Son nom est Ashley Morrison, et elle est accro aux tests de grossesse. Son site, peeonastickfreak.com, qui est constamment mis à jour avec les dernières informations et conseils sur les tests de grossesse à faire chez soi, compte près de un million de visiteurs par mois rien qu'aux États-Unis. Ces dernières années, Morrison a réalisé plus de 50 « expériences » qu'elle a postées en ligne. Dans la plus populaire, qui a totalisé 78 000 vues, elle teste deux échantillons de ses urines matinales : elle ajoute du sucre dans l'un pour tenter de découvrir si l'urine sucrée peut créer un résultat faussement positif (la réponse est non).

Morrison est une auxiliaire vétérinaire reconvertie en experte des médias sociaux, et elle en sait autant sur les tests de grossesse, si ce n'est plus, que les sociétés qui les fabriquent. Elle a bâti son savoir encyclopédique sur 15 ans de stérilité, avant de tomber enceinte de son fils et de sa fille, âgés aujourd'hui de cinq et six ans. Il y a deux ans, elle a décidé de lancer peeonastickfreak.com, une chaîne Youtube, et de réunir une communauté Facebook, après avoir subi une fausse couche. « Ma passion est d'aider les femmes stériles. J'essaye de les aider à tomber enceintes. Mon boulot est de tester différentes marques et d'en faire une critique. »

Morrison est loin d'être la seule testeuse compulsive. Beaucoup de femmes dépensent des fortunes dans ces tests, en achetant entre dix et vingt en l'espace de quelques jours. Elles partagent ensuite les photos de leurs tests sur des sites comme fertilityfriend.com et babycenter.com. Certaines vont même jusqu'à se filmer en train d'uriner sur le fameux test et diffusent la vidéo sur YouTube. Des groupes Facebook comme peestickparadise.com et All About Pregnancy Tests sont de vraies fourmilières.

Ce réseau amical qui se développe peut sauver la santé mentale de certaines. Saran McGrath, membre du groupe Facebook de Morrison, a pu trouver du soutien après plusieurs grossesses et une perte. Ce groupe est son « havre de paix ».

De nouvelles applications comme Early HPT+ permettent « d'ajuster » des tests apparemment négatifs avec Photoshop et de révéler une deuxième ligne fantôme que l'œil nu ne peut pas voir. Il y a aussi les « soirées pisse » : un groupe de femmes se teste en même temps et partage les résultats en ligne. Les accros aux tests sont prêtes à tout pour voir apparaître cette seconde ligne qui pourrait bien changer leur vie. Dorénavant, il ne suffit plus de poster une photo du test – il faut placer son alliance à côté, ce qui apparemment permet à l'appareil photo de mieux capturer la barre du test.

À l'époque où j'essayais de concevoir mes enfants (qui ont aujourd'hui cinq et deux ans), je suis partie assez loin dans cette obsession des tests. C'était devenu une sorte de fétichisme. Au supermarché, je fixais les tests en rêvant d'en acheter un nouveau. Je m'étais limitée à dix tests par cycle, mais sur Internet je les achetais par 50, et j'ajoutais d'autres marques aléatoires que j'avais vu à la pharmacie. Parfois je prenais même un test d'ovulation, juste au cas où il me dirait que je suis enceinte, mais aussi parce que ça compensait mon envie de test de grossesse.

Je faisais ça de manière très stricte. Je torturais mon corps en me retenant pendant des heures pour que ma pisse soit ultra-concentrée, et je chronométrais les secondes quand je passais à l'action. Mon cœur battait hors de ma poitrine tandis que j'observais la moiteur se propager dans la petite fenêtre de test. Puis, quand une seule ligne apparaissait, j'allais dans le jardin ou sous une lumière vive, pour voir s'il n'y avait pas l'ombre d'une deuxième ligne (mais quand j'avais l'impression d'en voir une, ce n'était qu'une évaporation). Dans le désespoir le plus total, il m'est même arrivé de démonter le test — pour voir si, à tout hasard, une ligne ne se cachait pas quelque part. Bien sûr, quand c'était négatif, je refaisais des tests encore et encore, même quand je savais que c'était presque impossible.

À l'époque, ma connaissance des anticorps était immense, et je passais beaucoup d'heures sur des forums de fertilité. Il y a quelque chose d'extraordinaire dans le fait de se dire qu'avoir un bébé peut se résumer à une seule ligne (ou au mot « enceinte ») – et quand vous placez tous vos espoirs sur cette petite ligne bleue, il est difficile de ne pas devenir obsédée.

Comme toute addiction, celle des tests de grossesse est particulièrement excitante à alimenter, mais a aussi un côté sombre. Pour les femmes stériles ou qui font des fausses couches à répétition, cela peut être une expérience stressante. Sonia, mère au foyer de 31 ans, actuellement enceinte de son septième enfant, a fait neuf fausses couches. Elle a commencé à faire des vidéos YouTube l'année dernière, pour documenter chaque étape de sa tentative de grossesse, dont une où elle essaye pas moins de 13 marques différentes. Maintenant dans son deuxième trimestre, elle déclare : « Je n'achète plus de tests, mais je m'amuse à utiliser ceux qu'il me reste. Une partie de moi n'arrive pas à croire qu'ils sont enfin positifs, et l'autre partie doit continuer de faire ces tests au cas où les lignes disparaîtraient. »

Dans un récent Vlog, Sonia a fait un test alors qu'elle était enceinte de neuf semaines. Le but était de montrer « l'effet crochet » – la seconde ligne s'efface un peu quand l'hormone de grossesse dépasse la limite maximale du test. « Beaucoup de femmes se testent pour les mêmes raisons que moi », déclare Sonia, « elles ont peur de subir une autre perte, et le fait de voir une ligne plus pâle peut les faire paniquer. J'essaye d'éveiller les consciences et de rassurer ces femmes. »

Les tests de grossesse modernes sont tellement sensibles que nous pouvons maintenant accéder à des informations que les anciennes générations n'avaient pas. Je suis douloureusement consciente des possibilités d'une fausse couche précoce – ou « grossesse chimique » – qui peut survenir au moment des règles. Avant l'arrivée de ces tests, qui peuvent afficher un résultat positif presque une semaine avant les règles, la perte d'une telle grossesse passait inaperçue. Bien sûr, la réponse n'est pas de se tester jusqu'à avoir du retard, mais il est difficile de ne pas utiliser la technologie qui s'offre à nous.

Morrison émet une autre inquiétude quant à ces tests très sensibles. « Ils peuvent causer une grande détresse aux femmes qui essayent de tomber enceintes, car ils produisent une ligne visible d'anticorps qui peut être interprétée comme un résultat positif. Une ligne n'est plus simplement une ligne. »

Puis arrive le jour où le test de grossesse finit par révéler un vrai résultat positif. Il n'y a rien de comparable à cet instant, et grâce à la communauté internet moderne, les femmes peuvent expérimenter cette sensation par procuration, en regardant les vidéos en ligne (jetez un œil à celle-ci, après des années de stérilité, et celle-là, où le partenaire réagit de manière spectaculaire). Une minorité significative, bien sûr, n'obtient jamais cette seconde ligne.

Je ne prévois pas d'avoir d'autres enfants, mais le suspens des tests me manque un peu. Je me surprends à m'attarder de nouveau devant les tests dans les supermarchés, tristement cette fois, car je sais que je n'en achèterai plus jamais.

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