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Iván, Darío, Sergio y Daniel, face aux arènes de Las Ventas, à Madrid. Les photos sont de l'auteure, sauf mention contraire 
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Pourquoi les Espagnols apprécient toujours la corrida

La nouvelle génération d'aficionados est bien déterminée à maintenir la tradition vivante.
12.7.17

Cet article a été initialement publié sur VICE Espagne.

Comme la plupart d'entre nous, Darío, Daniel, Ivan et Sergio se préoccupent de ce que les autres pensent d'eux. « En Espagne, tout le monde suppose que si vous aimez la corrida, c'est que vous êtes un vieux fasciste. Ce n'est pourtant pas le cas », déplore Ivan.

Les quatre amis sont des habitués de l'arène madrilène de Las Ventas. Et ils n'ont pas tort concernant l'opinion qu'ont les gens sur leur hobby. Comme beaucoup d'autres personnes de mon âge, j'ai appris que la corrida était surtout appréciée par des hommes vieux et riches – certains ayant peut-être des penchants franquistes.

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Aujourd'hui, ce sport est nettement moins populaire qu'il ne l'a été, et via l'activisme des organisations de défense des droits des animaux, ma génération accepte difficilement cette pratique. Pourtant, Darío, Daniel, Ivan et Sergio se considèrent comme faisant partie d'un groupe en pleine expansion, celui des jeunes aficionados cherchant désespérément à protéger la tradition. C'est peut-être parce que tous les quatre ont grandi non loin de Cuellar, une petite commune du nord de l'Espagne, qui accueille les plus anciens encierros du pays.

Afin d'en savoir un peu plus sur leur amour de la corrida, je les ai rencontrés lors d'une chaude après-midi à Madrid, dans un bar situé dans les environs de Las Ventas. Ils venaient tout juste d'assister à une corrida, qu'ils ont tendance à appeler « la fête ».

« Quand je vais voir une corrida, je me sens exalté – il n'y a rien de comparable à cela, déclare Sergio. Pour se perdre complètement dans le rituel, il faut comprendre que le taureau peut tuer le torero à tout moment. Il fait quelque chose que vous ne pourrez ou n'oserez jamais faire vous-même. C'est ça qui est excitant. »

« C'est une question de vie ou de mort, ajoute Darío. Quand le taureau souffre, nous souffrons aussi. Quand le torero souffre, nous souffrons aussi. Quand les choses tournent mal, nous rentrons chez nous comme des cons. Pour vraiment comprendre ce que représente le rituel, il faut connaître son histoire. »

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Pour ceux qui aiment regarder un homme vêtu d'une cape essayer de tuer un animal à cornes, la corrida n'est pas seulement un sport, c'est aussi une forme d'art. « Un combat n'est pas seulement un combat. Il existe de nombreux ouvrages sur le sujet – de plus, des expositions et des projections de films concernant l'histoire de la corrida sont souvent organisées dans les espaces entourant les arènes », m'informe Ivan.

« Et puis, il y a l'esprit de communauté, poursuit Daniel. Les toreros sont nos héros, mais quand on va voir un combat, on peut facilement en croiser un, car ils sont accessibles, ce qui montre aux fans que leur vie est exactement comme la nôtre, à ceci près qu'ils sont assez courageux pour s'attaquer à un taureau. »


Vidéo associée : Le torero junior


Aux yeux des sceptiques, tout cela pourrait être amusant si les corridas ne tuaient pas 250 000 taureaux par an. Lorsque le torero Ivan Fandiño a été mortellement blessé lors d'un combat en juin dernier, des milliers de personnes ont même été jusqu'à célébrer sa mort sur les réseaux sociaux – ce qui en dit long sur le climat délétère qui règne entre pro et anti-corrida.

Mais pour les quatre jeunes hommes, le fait d'être contre la tauromachie est une mode, et cette mode est en train de mourir. « J'ai l'impression que de moins en moins de gens assistent à des manifestations anti-corrida ces temps-ci », estime Sergio.

Daniel se fiche des critiques, du moment qu'elles ne sont pas abusives. « Tout le monde devrait être libre de protester pour défendre en ce qu'il croit, explique-t-il. Mais on nous traite souvent de meurtriers, ce qui n'est pas juste. Nous ne faisons rien d'autre que regarder un spectacle complètement légal. »

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Selon Darío, ceux qui estiment que les taureaux ne devraient pas être tués pour le sport n'en savent pas assez pour apprécier cette tradition. « Si vous grandissez en découvrant ce sport comme nous l'avons fait, vous vous rendez compte que le taureau a du caractère et que, pour cette raison, il est traité avec respect dès sa naissance. Quand il entre dans l'arène, on assiste à une véritable lutte de pouvoir entre le taureau et le torero, déclare Darío. Nous idolâtrons le taureau parce que nous pensons qu'il est supérieur aux humains. »

De leur point de vue, personne ne vénère le taureau plus que le torero lui-même, car il est partenaire. « Lorsque le taureau est tué, c'est un sacrifice pour Dieu ou la nature, l'acte entier est destiné à vous faire comprendre qu'il existe une puissance supérieure, quelle qu'elle soit, pour laquelle les humains et les animaux sont d'égale importance, ajoute Darío. Les toreros sont prêts à mourir sur le ring eux aussi. »

Un hommage devant Las Ventas à Ivan Fandino, mortellement blessé lors d'un combat en juin dernier

Ivan se montre moins tolérant envers les critiques. « Certaines personnes pensent que la viande qu'elles mangent pousse sur les arbres, alors qu'elle provient aussi d'un animal sacrifié. Et souvent, cet animal n'a pas eu la chance de se battre pour sa survie, déclare-t-il. Si nous n'accordions aucune valeur à l'aspect rituel, alors oui, nous ne serions qu'une bande de sales types aimant regarder un animal se faire tuer. »

Si l'industrie de la tauromachie veut éviter son extinction, elle doit attirer un public plus jeune. Depuis 2007, le nombre de corridas en Espagne a (faiblement) diminué, passant de 953 à 398. Des arènes comme Las Ventas ont fait des efforts pour attirer une nouvelle génération d'aficionados en rendant le sport plus abordable. « L'abonnement saisonnier "jeune" coûte 100 €, déclare Daniel. Cela a permis de remplir les arènes précédemment vides de jeunes aficionados qui ne pouvaient pas se permettre le tarif habituel de 400 €. » Par conséquent, Las Ventas a vendu près de 1 000 abonnements saisonniers de plus l'année dernière que la précédente, avec un record de 40 000 entrées vendues le jour de l'ouverture.

Mais mes nouveaux amis ne s'intéressent pas vraiment aux spectateurs occasionnels : ils veulent que les jeunes s'investissent dans la tradition. « Les vrais aficionados apprécient le taureau autant que le combattant, ce qui fait partie intégrante de la corrida », déclare Sergio.

Peu importe le nombre de personnes qui les traitent de meurtriers ou de complices, il est évident que Darío, Ivan, Sergio et Daniel sont déterminés à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour maintenir la tradition en vie. « La corrida n'est que pure poésie, conclut Darío. C'est un moyen d'élever son âme. »