drogue

Se défoncer au gaz hilarant n’est pas une si bonne idée que ça

On a demandé à un addictologue quels étaient les risques du protoxyde d'azote.

par Bastien Landru
31 Mai 2016, 5:00am

Illustrations de Frédéric Fleury

Les chimistes en herbe savent tous très bien ce que « N2O » signifie. Il s'agit de la formule chimique du gaz hilarant, soit une manière de nommer le protoxyde d'azote, gaz communément vendu en supermarché dans les bombes de crème chantilly ou sur Internet par carton de 100 bonbonnes. Si les fans de tuning s'en servent pour booster leurs accélérations dans des kits NOS, d'autres l'utilisent pour – littéralement – devenir « hilare ». Soit deux usages détournés de cet anesthésique.

J'ai vu tourner des bouteilles de proto pour la première fois lors d'une soirée d'étudiants en médecine : ils craquaient une capsule dans un ballon, sniffaient une grande rasade de poppers, puis avalaient l'air du ballon avant de rire comme des désaxés pendant une minute et d'avoir de minis hallus. La scène se déroulait dans un bar du Vème arrondissement de Paris, en pleine légalité, en plein après-midi.

Pour comprendre pourquoi cette substance toxique en vente libre amusait tant ces futurs médecins, j'ai posé quelques questions au psychiatre addictologue Laurent Karila. Il s'avère que le docteur Karila est aussi porte-parole de l'association SOS Addictions et blogueur metal sur le site Hardforce.fr. Et, comme dans la vie, il a plutôt l'air de se marrer, on n'a pensé à juste titre qu'il pourrait nous éclairer sur le mystère des ballons hilarants.

Trois idiots en plein fou rire après l'inhalation de protoxyde d'azote. Vidéo via YouTube

VICE : Peut-on dire que le protoxyde d'azote est une drogue ?
Docteur Laurent Karila : C'est en effet une substance qui a un effet psychoactif et qui agit sur le cerveau. Il est essentiellement pris par voie respiratoire. Il est rapidement distribué dans tout l'organisme par le sang et pénètre vite dans le cerveau. Très volatil, il quitte le sang rapidement – en seulement quelques minutes – et s'extrait sous forme quasi inchangée par les poumons et en faible partie par la peau.

Lors de vos années étudiantes, avez-vous eu l'occasion de vous retrouver face à des gens qui prenaient un ballon ou est-ce une pratique récente ?
Oui, j'ai pu en rencontrer quand j'étais étudiant – en soirées, dans les fêtes d'internes ou d'externes. C'est un produit qui se trouve très facilement en vente libre dans le commerce [dans les dépoussiérants d'ordinateur, les souffleurs d'air sec et les bonbonnes de chantilly, NDLR], mais qui s'achète surtout sur internet – même sur Amazon. Je pense donc qu'on retrouve cette pratique dans toutes les soirées étudiantes, et pas seulement dans celles des étudiants en médecine.

Quels sont les effets recherchés ?
Une fois inhalé, le protoxyde d'azote entraîne une euphorie et des rires plutôt incontrôlables, d'où son surnom « gaz hilarant ». Il peut aussi entraîner des distorsions visuelles et auditives. La voix s'aggrave en quelques secondes, à l'inverse de l'hélium qui la rend aigüe. Il s'agit d'effets rapides qui peuvent survenir au bout de trente secondes et ne pas dépasser deux à trois minutes. Cela dépend bien sûr de beaucoup de facteurs, dont la qualité et la quantité du gaz consommé.

Autrement dit, selon la provenance du produit, les risques et effets secondaires seraient différents ?
C'est impossible à prédire mais, à priori, plus on en consomme, plus il y a de risques. Quant aux effets secondaires, s'ils sont souvent mineurs, ils restent nombreux. Les plus fréquents sont des maux de tête, des nausées, des vomissements et de la diarrhée. Ils peuvent survenir entre quelques heures voire quelques jours après l'inhalation. À forte dose, d'autres symptômes peuvent se présenter : confusions, difficultés à parler ou à se déplacer, faiblesses au niveau des muscles, vertiges, crises convulsives, risques pulmonaires...

Une forte dose signifie plusieurs bonbonnes dans une soirée, même s'il n'y a pas de prédiction exacte : on peut ressentir des effets graves avec un seul ballon. Quant à la qualité, les bonbonnes sont souvent achetées sur internet, donc on ne sait jamais vraiment quel produit on inhale. C'est impossible à prédire.

Existe-t-il une accoutumance au protoxyde d'azote ?
Il existe des cas isolés de patients dépendants à ces produits. Je n'en ai jamais reçus, mais on peut en voir dans la littérature médicale. En revanche, il est évident qu'il existe un phénomène de tolérance, autrement dit qu'il faut augmenter les doses pour obtenir les effets désirés ou la même sensation qu'à la première fois.

D'après ce que j'ai vu, les gens qui s'y accrochent sont plus généralement des polyconsommateurs sensibles aux addictions ; je n'ai pas vu quelqu'un « tomber » dans le proto.

Peut-on le ranger avec le poppers dans une « famille des gaz hilarants » ?
Les gaz hilarants sont différents du poppers, qui a plutôt pour effets une vasodilatation globale et des sensations de chaleur interne. Il est plus utilisé dans le cadre de désinhibition et de pratiques sexuelles, alors que le protoxyde ne sert qu'à atteindre l'euphorie.

Pourquoi vouloir rire comme une hyène ? Est-ce qu'on peut rapprocher le phénomène du binge drinking – s'amuser vite et dur ?
La comparaison est un peu forte. C'est plutôt l'idée de se dépersonnaliser. Pas sur le sens psychiatrique du terme, mais dans le sens de perdre le contrôle. Malheureusement, tout le monde ne contrôle pas la perte de contrôle.

Ce n'est pas parce que les gens se font de plus en plus chier ?
Je ne crois pas à ce lien. Je pense plutôt à une expérimentation, qui peut parfois conduire à des comportements excessifs. Tout le monde ne prend pas de protoxyde d'azote en soirée et tout le monde ne se fait pas chier. Si tout le monde se mettait au protoxyde d'azote dès le moindre ennui, ce serait l'anarchie euphorique.

Un cas de décès a été relayé par la presse en avril. Selon vous, le protoxyde peut entraîner la mort ?
Il y a aussi eu un accident l'année dernière lors duquel un Britannique est décédé. Ce cas dont vous parlez s'est produit dans les Vosges. On est face à l'équivalent d'une overdose, mais on ne peut pas exclure qu'il y ait aussi eu une consommation d'alcool ou de cannabis et qui aurait pu entraîner des effets plus rapides.

Quelle est votre position sur la vente libre des produits comme le poppers et le protoxyde ?
Le poppers a déjà été interdit à la vente libre, mais le Conseil d'État est revenu sur cette décision et, malgré de nombreux accidents, la substance a été autorisée à nouveau car il n'y aurait pas eu assez d'arguments pour établir qu'on pouvait y être addict. Or, il existe des cas d'addiction.

Je pense qu'une prévention à destination d'une population jeune et liée aux risques d'inhalation de poppers et de protoxyde d'azote serait nécessaire. Cette prévention n'existe pas vraiment aujourd'hui.

Le docteur Laurent Karila s'apprête à publier le livre Votre plaisir vous appartient chez Flammarion

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