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LGBTQ

Faut-il encore aller à la Marche des Fiertés ?

On en a discuté avec Gianfranco Rebucini, militant queer et anthropologue et chercheur associé à l’EHESS.

par Matthieu Foucher
28 Juin 2019, 7:45am

Photo de Matthieu Foucher

Samedi 29 juin 2019, la Marche des Fiertés parisienne célébrera les 50 ans des émeutes de Stonewall, nuits de révolte contre la police ayant eu lieu dans un bar de New York en juin 1969, un tournant dans l’histoire des luttes LGBT. Mais que reste-t-il, un demi-siècle plus tard, de la radicalité des débuts ? À Paris particulièrement, l'événement semble avoir bien changé au fil du temps, au point d’être sponsorisé par Mastercard pour la deuxième année consécutive, et envahie par les chars d’entreprises comme Google ou Air France. Ce défilé annuel a-t-il encore un potentiel politique, ou est-il devenu un simple défilé commercial où paradent les plus grosses boîtes en quête d’un verni progressiste ? On a demandé au chercheur associé à l’EHESS Gianfranco Rebucini, anthropologue du genre et des sexualités marqué par la lecture de Gramsci et militant queer, qui interviendra à la Gaîté Lyrique le 7 juillet lors du festival Loud & Proud.

VICE : Née aux Etats Unis de commémoration d’émeutes contre la police, la Pride est aujourd’hui devenue un évènement festif assez peu politisé. Comment expliquer cette évolution ?
Gianfranco Rebucini : Je n’opposerai pas d’emblée la fête et la politique : la Pride a toujours été un événement festif, même si plus politisé autrefois. Sa dépolitisation vient avec celle des mouvements LGBT : à partir des années 90 et 2000, on s’est concentrés sur la question des droits et le dialogue avec l’Etat. Or il faut être digne, sérieux et en quelque sorte un peu hétéro pour parler avec l’Etat hétérosexuel, et les subjectivités LGBT et surtout LGB deviennent de plus en plus straights et respectables pour se faire entendre. Cette concentration sur les droits est à replacer dans l’histoire de l’épidémie du sida : c’est à partir de là qu’on a commencé à demander les droits au mariage, ce qui était tout à fait juste à l’époque parce que c’était une question de survie. Le problème, c’est que c’est que cette question a phagocyté tout le reste. La Pride est restée un évènement festif mais est devenue une espèce de carnaval au sens anthropologique du terme, le seul moment de la vie où les personnes LGBT peuvent exprimer librement une inversion des normes dans l’espace public.

« Mais à quoi bon demander l’égalité des salaires si les salaires sont pourris pour tout le monde ? »

En France aussi, les luttes LGBT, originellement ancrées à l’extrême gauche, se sont droitisées à mesure des années…
En France comme ailleurs, le processus a été le même : avec cette capture par l’Etat des subjectivités LGB et cette incitation à la respectabilité, on perd tout le reste des politiques LGBT qui étaient fondées sur l’anticapitalisme, l’antipatriarcat et l’antiracisme, très forts dans les années 70 et 80, au moins pour les mouvements de libération sexuelle. La droitisation est aussi très liée au fait d’avoir cédé au dialogue avec les entreprises capitalistes : on n’est plus dans un affrontement avec l’Etat, les entreprises ou le monde du travail mais dans une adaptation à ces formes d’exploitation. Le discours, très perceptible lors des débats sur le mariage pour tous, définissant les droits LGBT comme des droits humains est très favorable au pinkwashing, c’est-à-dire au fait pour les entreprises de se donner une image progressiste. On s’est rendu compte que la capture de ces subjectivités LGBT fonctionnait très bien dans le marché globalisé… tout comme la fidélisation au travail : les travailleurs et travailleuses LGBT se subjectivent désormais sur leur lieu de travail en tant que LGBT pour répondre au management de la diversité mis en place par les entreprises. Celles-ci sont perçues comme le lieu de l’émancipation LGBT plutôt que le lieu de l’exploitation.

Mais à quoi bon demander l’égalité des salaires si les salaires sont pourris pour tout le monde ? À quoi bon demander l’égalité de traitement au boulot si les conditions de travail sont mauvaises pour tout le monde ? Comme il y a aujourd’hui un féminisme du 99 %, on a besoin d’une politique queer pour le 99 %, qui lutte contre l’exploitation et non pour un droit à se faire exploiter équitablement ! Pour le droit au mariage et la PMA, c’est pareil : pourquoi demander des droits qui en réalité rétrécissent les possibilités d’organiser nos familles autrement qu’autour du couple ? On devrait fonder nos politiques sur des propositions qui visent à transformer l’organisation même de la famille et du travail reproductif. Des politiques fondées sur nos expériences qui sont riches de ce point de vue : pensons par exemple aux pratiques lesbiennes d’organisation de la reproduction sociale – partage du travail domestique, du travail de soin, sociabilités en non-mixité, solidarités entre femmes, réseaux d’entraide entre ex et amies – ou aux formes de familles choisies qui existent dans nos communautés queers. Les potentialités pour des politiques queer pour les 99 % existent déjà… et pourraient profiter à tout le monde comme formes de vie alternatives moins oppressives et plus épanouissantes. Ce dont on a besoin, c’est d’arrêter d’écouter les sirènes de l’égalité formelle, et de commencer à réfléchir à nos vies, à nos besoins, à nos pratiques, et que l’on part de là.

Les politiques de visibilité, dans une France qui peine à reconnaître les minorités, ont-elles toujours un sens ou atteignent-elles déjà leurs limites ?
Les Prides sont nées comme des pratiques politiques de visibilisation de revendications LGB puis LGBT. Il n’y a pas de souci avec la visibilité en soi ; le problème, c’est quand le seul but devient la visibilité. Pour les mouvements plus radicaux des années 70 et 80, la visibilité était un instrument, pas une fin en soi. Avec l’Inter-LGBT [qui organise la marche des fiertés, ndlr], on en fait un critère politique à part entière : si on est visibles, alors il y a émancipation. Dans un monde organisé par l’hétérosexualité, le fait d’être visibles et audibles, pour des subjectivités plus radicales, est un argument très puissant, c’est pour ça que beaucoup de groupes radicaux queers aujourd’hui utilisent la Pride, qui est l’une des plus grosses manifs organisées en France depuis des années, pour porter un message politique. Il y a plein d’initiatives en France, à Paris mais aussi à Lyon ou récemment à Bordeaux.

« On a peut-être compris que l’organisation plus horizontale, sans chef et sans représentant, fonctionne »

Oui, à Bordeaux un groupe est parvenu à « GiletJauner » la Marche des Fiertés . Que vous inspire ce genre d’initiatives ?
Elles sont très intéressantes, et montrent l’effervescence d’un mouvement alternatif et non-assimilationniste qui a toujours existé mais qui commence à se structurer depuis 4 ou 5 ans, avec une présence de plus en plus forte des Pride de Nuit et de différents collectifs qui s’organisent en assemblées en indépendance économique totale des partis politiques, ce qui est nouveau et très important en contexte français.

On a peut-être compris que l’organisation plus horizontale, sans chef et sans représentant, fonctionne. Un peu comme ce qu’il se passe avec les Gilets Jaunes, et ce n’est pas un hasard que des mouvements queers se reconnaissent dans ce mouvement-là, dont les formes d’organisation sont très proches de formes d’organisation autonomes ou anarchistes, et dont on voit bien l’efficacité politique : même sans organisation pyramidale on obtient beaucoup de résultats, ce que la gauche et les syndicats depuis des années n’arrivent pas à obtenir. Les Gilets Jaunes sont d’ailleurs très proches d’autres mouvements à l’international comme Occupy Wall Street, le mouvement des places en Espagne ou les révolutions arabes. Il y a tout un mouvement depuis au moins 10 ans qui se met en place et qui montre que, peut-être, le monde des partis politique n’est pas si efficace qu’on le pense, et que s’engager dans d’autres organisations peut être plus intéressant.

Il faudrait donc continuer d’aller à la Pride mais pour la subvertir ?
Ça a toujours existé et c’est un moyen de porter un message alternatif à celui très consensuel porté par les organisateurs, surtout à Paris, qui est vraiment un exemple étonnant d'assimilationnisme. L’année dernière, par exemple, la visibilité des collectifs non-blancs sur la tête de cortège a mis en évidence que ces derniers portaient un message antiraciste très important contre la loi asile-immigration et contre les violences policières. Ça avait un sens immédiat.

N’y a-t-il cependant pas un risque de ritualiser ces perturbations ?
Oui, le problème c’est de trouver des lignes de fuite politiques, comme dirait Deleuze, des moyens de ne pas être là où on nous attend. Il faudrait d’autres façons de faire de la politique. Par rapport aux Gilets Jaunes, contaminer ce mouvement ou se faire contaminer par ce mouvement. Il me semble aussi que le moment est venu d’un nouveau rapprochement avec un courant féministe qui se place de plus en plus dans des positions anticapitalistes et antiracistes très fortes, représenté en France par Nous Aussi, un collectif de collectifs très important. Si on veut caractériser les mouvements radicaux, c’est qu’ils regardent les problèmes à la racine. Or si on est d’accord que la source de l’oppression est le capitalisme patriarcal et raciste, alors on voit que les intérêts sont communs.

Votre conférence à Loud & Proud s’appelle “Ne tombez pas amoureux·euses du pouvoir”. Que signifie cette phrase ?
La phrase vient de Michel Foucault qui avait écrit Introduction à la vie non-fasciste, texte d’introduction à L’Anti-Oedipe de Deleuze et Guattari. Mais je l’ai surtout citée parce que l’an dernier, le Front Monstrueux Insurrectionnel de Bordeaux a fait une banderole avec cette phrase, “ne tombez pas amoureux du pouvoir”. Elle me semble très représentative des nouvelles formes d’organisation des queers contestataires, la façon dont elles sont centrées non pas sur la volonté de prendre le pouvoir ou d’être dans des dynamiques de pouvoir – comme peuvent l’être des associations qui sont en dialogue avec l’Etat – mais essayent de passer à côté du pouvoir direct ou de dépasser les rapports de pouvoir tout court, avec l’idée que l’organisation même des collectifs doit se conformer à cette volonté. Ces assemblées horizontales amènent un discours différent de la seule réaction aux politiques intégrationnistes. Plutôt que s’y opposer en disant “on est contre”, peut-être serait-il plus utile de montrer que d’autres façons d’organiser la vie entre nous sont possibles, avec des formes importantes de coopération et de mise en commun des moyens et des pratiques, et des productions culturelles différentes, comme lors du récent ACABaret monté par des collectifs avec des prix libres, des expressions politiques et artistiques, des activités et des prises de décisions. C’est selon moi plus efficace dans la conscientisation et la production d’un discours politique que juste de dire “on n’est pas d’accord” : il y a un côté affirmatif très prometteur pour le futur.

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