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Pointe-à-Pitre sous les bombes

L'histoire de Luc Reinette, l'indépendantiste guadeloupéen qui a orchestré des dizaines d'attentats aux Antilles dans les années 1980.
23.2.15
Quelques coupures de journaux publiés entre 1985 et 1987 sur les attentats perpétrés par Luc Reinette

Passés les clichés paradisiaques qui l'entourent, la Guadeloupe fait aujourd'hui face à de nombreux problèmes – du chômage à la criminalité, en passant par l'échec scolaire ou même le traitement des déchets. Cette énumération potentiellement infinie traduit une réalité très simple, qui est le retard de développement du territoire ultramarin comparé à la métropole. Une autre particularité de la Guadeloupe est que la question raciale — avec, pour faire simple, des Noirs descendants d'esclaves ; et des Blancs, métropolitains ou Blancs Pays – y demeure également un sujet sensible. D'où l'inauguration prochaine par François Hollande du Mémorial ACTe, immense bâtiment dédié à la mémoire des victimes de la traite et de l'esclavage.

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Or, la question raciale est indissociable de la lutte indépendantiste. C'est notamment le Comité International des Peuples Noirs (CIPN), fondé par Luc Reinette en 1992, qui fut l'un des premiers à suggérer le projet de Mémorial ACTe, par la suite récupéré par les collectivités territoriales locales. Aujourd'hui, le CIPN milite non seulement pour l'indépendance de la Guadeloupe, mais aussi pour le développement du « monde noir » dans son ensemble ; et Luc Reinette fait partie des figures intellectuelles de l'île, apparaissant régulièrement dans les médias locaux, comme lors des grandes grèves de 2009. Néanmoins, son cas est un peu particulier au vu de son passif. En bref, lui et ses amis ont posé des dizaines de bombes sur l'île durant les années 1980, ce qui lui a valu une condamnation à 23 années de prison, suivie d'une amnistie votée par l'Assemblée Nationale — le tout entrecoupé d'une évasion et de deux années de clandestinité. Un mec ambigu, au parcours extraordinaire mais moralement indéfendable – à mon sens, en tout cas.

Sa vie est inextricablement liée à la cause indépendantiste. Mais si les Kanaks, par exemple, sont parvenus à amorcer un processus d'indépendance, le nationalisme guadeloupéen est beaucoup moins connu des Français, et beaucoup moins abouti. Et que ce soit afin de protéger sa ZEE, comme le pense Luc Reinette, ou pour toute autre raison, l'État ne semble pas vraiment disposé à se séparer de ce territoire.

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J'ai donc rencontré Luc Reinette dans son bureau – ironiquement situé à deux pas de la sous-préfecture de Pointe-à-Pitre – du Centre de Préparation aux Risques Sismiques, où il est bénévole — une activité sans aucun lien avec la lutte indépendantiste —, afin de revenir sur son engagement et sur les évènements des années 1980.

Luc Reinette dans son bureau du CPRS. Toutes les photos sont publiées avec son aimable autorisation

Luc Reinette est désormais un jeune retraité de 65 ans. Il affirme militer pour l'indépendance depuis ses dix ans, après avoir perdu la foi en apprenant à la radio les actions du KKK aux États-Unis. Ses parents déménagent en 1962 à Alger. Il y vit les remous de l'après-indépendance, jusqu'en 1964. Puis, ses études le mènent en métropole, comme de nombreux Guadeloupéens, où il continue de forger ses opinions : « Lycéen, étudiant, je n'ai cessé de militer pour l'indépendance. À Paris et au Havre, nous avions des associations, on se retrouvait, on parlait du pays, de ce qu'il se passait. »

C'est à partir de son retour en Guadeloupe en 1975 que Luc Reinette fait le choix de l'action violente. S'il ne la pratique plus, il ne la condamne pas : « Jusqu'à aujourd'hui, en 2015, c'est la seule chose qu'on peut contre le colonialiste. La discussion, il s'en fout. [Il] ne vous respecte que lorsque vous êtes en mesure de le frapper. La seule façon d'être écouté, c'est de montrer sa détermination. Et donc nous l'avons fait à notre façon, avec nos moyens. »

Luc participe donc à la fondation du Groupe de Libération Armée (GLA) en 1980, qui lutte pour l'indépendance des Caraïbes. « C'était la première organisation structurée à mener des actions contre les forces françaises, à ma connaissance », affirme-t-il. En 1983, lui succède l'Alliance Révolutionnaire Caraïbe (ARC), plus portée sur l'indépendance des territoires caribéens dans leur ensemble. Si l'esprit reste le même, « c'est la première organisation transnationale, poursuit Luc Reinette. Parce qu'on a très vite compris qu'il fallait, dans tous les pays colonisés de la région, avoir une résistance armée à la présence française. »

La préfecture de Guadeloupe, en 1983, suite à l'explosion d'une bombe ayant fait 20 blessés. Photo via

Dès lors, les indépendantistes organisent des attentats dans les Caraïbes ainsi qu'en métropole. Bien que les cibles soient symboliques, et les bâtiments évacués, ceux-ci font inévitablement des blessés – mais aussi des morts. Et Luc Reinette n'assume pas pleinement cet aspect : « [Nos] attentats ont peut-être fait des blessés mais jamais de morts. » Ce qui est faux : en 1980, un artificier est tué en tentant de désamorcer une bombe à l'aéroport de Pointe-à-Pitre. Luc Reinette en reporte la faute sur les autorités : « C'est à déplorer. Mais il est mort pour avoir tenté de désamorcer [la bombe], donc c'est différent. Il y a des procédés qui permettent de la faire sauter ou de la désamorcer à distance. C'est un dégât collatéral mais on ne peut pas dire que cette personne était visée pour être tuée : sa mort est la conséquence d'une décision prise par sa hiérarchie. » Quand on lui fait remarquer qu'en posant des bombes à droite à gauche, il est logique de finir par faire des morts, sans compter les blessés, il s'agite un peu, évoque la fois où des gendarmes auraient mitraillé sa maison. Selon lui, un chargeur retrouvé sur place, qui aurait pu incriminer les militaires, a mystérieusement disparu du commissariat. « Toutes les victimes que nous avons eues, elles ont la même valeur, s'énerve-t-il. Quand nous, on est touché, personne ne s'en émeut. Mais on ne peut pas avoir une action directe contre les intérêts français, contre la présence française, sans que de part et d'autre il y ait des dégâts. Autrement, on ne s'engage pas. »

(Il faut souligner que ce sont bien les indépendantistes qui connaissent le plus de pertes. Cependant, c'est parce qu'ils ont la fâcheuse tendance à se faire sauter en manipulant leurs propres bombes, ce qui, en plus d'être assez tragique, entame franchement leur crédibilité — une application très littérale de la formule de Brendan Behan : « il n'y a pas de mauvaise publicité, excepté votre propre avis de décès ».)

Document confectionné par Humbert Marbeuf présentant Luc Reinette et ses amis, après leurs attentats terroristes

En 1985, Luc Reinette et ses amis sont donc condamnés par la justice. La même année, une bombe attribuée à l'ARC tue trois personnes au restaurant L'Escale à Pointe-à-Pitre. Cette fois, Luc Reinette dément toute implication : « On ne l'a jamais revendiqué. Ça ne rentrait pas du tout dans notre démarche de mettre une bombe là où il y avait des consommateurs. » Quoi qu'il en soit, il est condamné à 23 années de prison, qu'il ne va pas longtemps purger, puisque, toujours en 1985, il parvient à s'évader de la prison de Basse-Terre.

Pendant deux ans, il poursuit sa lutte dans la clandestinité. L'État diffuse des « affiches de la honte ». Celles-ci présentent les photos des fuyards, ainsi que des promesses de récompense : « C'était comme à l'époque du Far West : "Wanted" ». Luc Reinette affirme que des émissaires du gouvernement ont cherché à négocier durant cette période. Seulement, l'arrivée du préfet Bonnet en Guadeloupe y met un terme et les attentats reprennent. En 1987, l'ARC sent que « l'étau se resserre ». Alors, Luc Reinette et ses camarades se lancent dans une fuite ambitieuse, avec pour objectif final la constitution d'un gouvernement provisoire depuis le Guyana, qui leur promet l'asile politique. Les fugitifs rejoignent la Dominique, d'où ils décollent pour l'Amérique du Sud. Seulement, arrivés sur place, le Guyana a visiblement changé d'avis. Le Suriname fait de même. C'est finalement à Saint-Vincent que se retrouvent les passagers de l'avion, où ils sont livrés aux Français. « Mais ce n'est pas du tout du fait de l'efficacité des services français, Luc Reinette insiste sur ce point. « On s'est rendu compte que la France, par ses relations, ses capacités financières, en imposait à ces pays, qui ont préféré négocier des avantages.»

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De là, Luc Reinette est transféré en France. « J'ai fait Fleury, la Santé, Fresnes… Et puis, nous avons bénéficié d'une amnistie. » En effet, le 12 juillet 1989, année du bicentenaire de la Révolution française, les militants de l'ARC sont libérés suite au vote par l'Assemblée Nationale d'une loi d'amnistie soutenue par Michel Rocard, alors premier ministre. Certains trouvent hallucinant qu'un militant condamné pour des actes terroristes ait pu être remis en liberté et soit même devenu une figure publique en Guadeloupe. Pourtant, force est de constater que la France a plutôt bien manœuvré. Car en échange, les militants de l'ARC renoncent à l'action violente, ce qui limite nécessairement la médiatisation de leur lutte. Luc Reinette ne le regrette pas. Il cite un avocat de l'ARC peu favorable à leur amnistie : « Il nous disait : « Vous aurez les mains liées, vous serez presque reconnaissant à la France, etc… ». Je lui ai répondu : « Mais… C'est facile de dire ça hein, quand on est libre » . Difficile de le contester, en effet.

D'ailleurs, il prétend que la cause indépendantiste n'est pas moins visible qu'elle ne l'était durant les années 1980. Depuis la création du CIPN en 1992, Luc Reinette continue de la défendre, sur un plan plus politique — bien qu'il refuse toute participation aux élections. Aujourd'hui, il mise plutôt sur l'institution d'une « autorité guadeloupéenne », avec pour cheval de bataille l'obtention de réparations en dédommagement de l'esclavage. Soit concrètement, une demande de pardon, et des financements : « Il nous faut les moyens de notre développement.»

Un tract du CIPN au sujet des réparations

Et selon lui, « les conditions de réapparition d'une lutte armée sont réunies. » S'il ne l'appelle pas de ses vœux (« ce serait irresponsable » sourit-il), il ne la « condamnera pas » non plus. Pour être plus explicite, c'est ce qu'on appelle une litote : il est évident que Luc Reinette n'attend que cela. « Tôt ou tard, on peut déboucher sur une situation insurrectionnelle », affirme-t-il. Et la grande grève de 2009, bien qu'elle se concentrât essentiellement sur l'amélioration des conditions de travail, prouve d'après lui qu'un « sentiment national guadeloupéen » existe, et qu'il « peut à tout moment se réveiller ». « Et on mise sur cela, ajoute-t-il, parce que franchement, nous ne croyons pas que ce sera par la voie des élections françaises que nous allons nous en sortir.»

La Guadeloupe sera-t-elle vraiment indépendante un jour ? Luc Reinette en est convaincu, et bientôt : « Je suis persuadé, sauf en cas de mort brutale et inattendue, que je verrai l'indépendance de mon pays. » Dire le contraire est pour lui une manière de se démobiliser, et de transmettre le combat, « qui sera encore plus difficile », aux générations futures.

Mais les Guadeloupéens veulent-ils être indépendants ? Selon un sondage OpinionWay publié dans Le Figaro suite au mouvement social de 2009, seuls 14 % d'entre eux y étaient alors favorables. Au final, qu'ils soient pour ou contre, il est vrai qu'il semble plus juste de laisser les Guadeloupéens — et les populations ultramarines en général — déterminer leur propre sort par référendum. Après tout, à l'heure où même Cuba sort de son isolement, une Guadeloupe indépendante, aussi improbable soit-elle, ne m'empêchera probablement pas d'apprécier ses plages de sable blanc, son soleil, ou ses rappeurs.