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J’ai discuté avec un Français payé à ne rien foutre

Kevin touche environ 2 500 euros par mois pour regarder des séries, glander sur Twitter et remplir ses papiers administratifs – et il a aussi des tickets restaurant.

par Paul Douard
02 Mai 2017, 5:00am

Cet homme n'est absolument pas Kevin. Image de Marc van der Chijs

En France, deux catégories de personnes haïssent la vie. D'un côté, ceux qui ont un boulot qu'ils détestent, et de l'autre ceux qui n'en ont pas et qui font tout pour en avoir un – jusqu'au jour où ils retombent dans la première catégorie. Mais au milieu de cette boucle infernale, il y a Kevin*, 33 ans, qui est payé à ne rien faire depuis un an. 

Kevin n'est ni au chômage, ni au placard. Il est simplement payé par une entreprise qui n'attend strictement rien de lui 365 jours par an. Il a été embauché par son supérieur pour remplir précisément cette mission. Si cette situation semble à la fois rêvée, tragique et injuste pour les 3,5 millions de chômeurs français de catégorie A et les millions de travailleurs qui touchent le SMIC pour un job ingrat, Kevin ne semble pas s'en satisfaire. Quoi qu'il en soit, le jeune homme n'est pas responsable d'un système économique capable d'accoucher des situations les plus grotesques. J'ai donc discuté avec lui de son job qui, et je suis navré de le dire, ne semble pas si génial que ça.

VICE : Salut Kevin. Alors, tu as fait quoi de beau aujourd'hui au boulot ?
Kevin : Depuis ce matin, je me suis occupé de formalités administratives personnelles. Sinon, j'ai passé la journée devant des vidéos YouTube.

Pas mal. Tu peux me dire en quoi consiste ton « job » du coup ?
Officiellement, je suis en charge des activités internationales de mon entreprise. En réalité, ça se limite à aider ma boîte à vendre des contenus aux grandes marques. Cette mission doit m'occuper au maximum deux semaines par an, lors de différents salons. Le siège a lâché notre bureau depuis plusieurs années, avant même mon arrivée.

Mais personne ne te demande jamais rien ?
La personne qui me supervise est dans la même situation que moi. La personne que je remplace m'avait prévenu que c'était très calme. Il n'y a rien à faire du tout, en fait.

Je vois. À quoi ressemblent tes journées de boulot classiques ?
Je regarde des séries, je traîne sur Twitter… Les journées se ressemblent toutes. J'essaie de profiter de ce temps disponible pour faire des choses qui me plaisent. Récemment, j'ai eu l'opportunité de collaborer à l'édition d'un ouvrage en faisant de la traduction japonais-français. Ça m'a beaucoup plu. J'en profite aussi pour regarder les annonces afin de changer de boulot.

C'est comme ça tous les jours ?
Oui, tous les jours. Sans exception.

OK. Tu es payé combien pour ce « boulot » ?
Je touche environ 40 000 euros par an et je dispose de tickets restaurant.

C'est hallucinant. Est-ce qu'à la base, tu cherchais un truc planqué ? 
Non, pas du tout. Mon premier poste était au Japon. On va dire que pendant un certain temps, je trouvais ça « normal » de faire des horaires indécents et de ne quasiment pas avoir de congé. À mon retour en France, j'ai de nouveau travaillé dans une société japonaise : statut cadre, horaires délirants et le petit costard qui va bien. Quand j'ai dû changer de boîte après une faillite, j'ai cherché un truc plus posé. Un travail où l'on ne me ferait pas de remarques si je ne consulte pas mes e-mails en congé ou pendant le week-end. Un job qui me permette d'avoir une vie après les heures de boulot.

A priori, tu as trouvé, non ?
Oui, mais ça a un peu trop dépassé ce que j'espérais. En fait, après mon licenciement économique, j'aurais pu rester plus d'un an à toucher des indemnités de la part de mon ancien employeur. Mais au lieu de cela, j'ai pris ce taf. On peut considérer ça comme une année sabbatique, mais au frais du secteur privé. Avec obligation de présence, soit. 

Quel recul as-tu sur ta situation ?
Je ne vais pas me plaindre. Certains n'ont pas de taf, d'autres en chient à l'usine pour toucher une misère. Toutefois, je regarde les annonces qui tournent car je sais que cette situation n'est que temporaire. Si je reste trop longtemps à ce poste, ça commencera à devenir compliqué pour moi de trouver un autre poste plus tard. On ne va pas se mentir, pour quelqu'un qui n'a pas vraiment d'ambition professionnelle comme moi, c'est le pied. Mais c'est aussi parce que ça me permet de penser à des projets qui, pour le coup, me tiennent à cœur.

N'est-il pas difficile de n'avoir jamais rien à faire ?
On s'y fait, mais ce n'est pas ce qu'il y a de plus excitant dans ma vie, c'est évident.

Comment est-on recruté pour un tel boulot ?
Au départ, je pensais que c'était un « vrai » boulot. L'annonce était très floue, mais je comptais en apprendre plus lors de l'entretien. Celui-ci s'est bien passé et je suis ressorti avec une impression positive. Je ne m'attendais pas à ça. Puis j'ai appris par mon prédécesseur que c'était « très calme ». 

Et tes amis, ils te détestent ? 
Quand on me demande comment se passe le travail, je ne cache absolument pas ma situation. Les réactions sont assez partagées. D'un côté, ils envient l'aspect « planque tranquille » mais, de l'autre, ils ne se voient pas toute la journée à ne rien faire. D'une manière générale, on en rigole. Ils me disent d'en profiter, mais pas trop longtemps non plus. Concernant ma famille, c'est totalement différent. Pour eux, je travaille vraiment.

Tu veux dire que tu mens à ta famille sur ton travail ?
Oui. Ça attristerait trop mes parents. Avoir fait cinq ans d'études supérieures pour trouver un emploi encore plus fictif que celui de Pénélope Fillon... Je pense qu'ils aspirent à autre chose pour leur enfant. 

Merci Kevin.

*Le prénom a été modifié pour préserver son anonymat – et accessoirement sa planque. 

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