Photo: Jerry Hsu
TRADUIT DE L’AMÉRICAIN PAR CLARO
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Ce récit est né des quelques verres d’absinthe que j’ai eu le joyeux privilège de boire il y a deux ans alors que j’étais l’invité d’un atelier d’écriture à Saint-Pétersbourg. Je n’oublierai jamais les effets de ce divin breuvage et j’espère avoir très vite l’occasion de le goûter à nouveau.
Les langues des cloches égrènent des contes russes, leurs canons dirigés vers l’extérieur. Des spectres gardent les créneaux rouges du Kremlin. A Saint-Pétersbourg, les arbres revêtus de glace du Jardin d’Eté sont braqués vers les étoiles; en cas de nécessité, chaque branche peut être convertie en arme anti-aérienne.
Le plus grand canon au monde fait fuir les Allemands avec sa gueule de lion. Une étoile rouge, sur un piédestal verdâtre et fuselé, brille, prête à faire exploser l’envahisseur.
Au pied des quatorze escalators du Congrès des Nations, la neige cingle en hurlant les vastes places luisantes, mais se calme quand les dômes dorés, pareils à des casques de soldats, s’inclinent et s’entrechoquent. (En Russie, on ajoute de l’or et de l’argent à leur bronze pour obtenir un son plus pur.)
Les dômes-oignons sont hérissés de croix, et dans chaque église dorée, des saints auréolés se tiennent prêts à sauter des murs dorés pour se battre. Napoléon incendia un jour l’Arsenal, mais les saints jaillirent de leurs tombes à couvercle métallique; par la suite, les fenêtres blanches de l’arsenal repoussèrent. Puis des jeunes filles décorèrent l’endroit de carreaux verts et jaunes; et une lueur électrique déposa ses rais sur la Moskova, bordée de murs de neige réguliers et de tours fuselées.
En ce qui concerne les jeunes femmes, j’aimerais dire ceci. Les jours gris de Russie sont hantés par deux sortes de jeunes femmes: les sérieuses et celles aux sourires convexes et somnolents. Elles viennent des cités jaunes, redessinant les bâtiments gris, le ciel gris et la neige grise dans les cadres en argent dorés des icônes. Leur sang est rouge velours. Elles s’occupent des sarcophages, se donnent à un visage sévère, lointain et barbu. Celles qui sourient n’ont pas le droit d’entrer dans le dédale intérieur des rues aux pavés ronds, où les sérieuses s’occupent de la grande cloche russe, ôtant la neige de ses figures noires et inquiètes, se pressant autour de chaque saint tels les détails de manuscrits illuminés.
Celles qui sourient se cachent l’hiver, peut-être somnolent-elles sous terre parmi les oignons gelés. Mais le printemps fait violence aux masses de glace et de neige; l’eau goutte des vieilles cloches tandis que les sentinelles en pardessus discutent; et les doigts de la Russie—les murs et les clôtures, les tours et les escaliers de pierre—s’écartent sous le soleil. Ce sera bientôt le premier jour du printemps, qui écrasera de minuscules êtres humains de son dôme doré. Les sentinelles gardent le dôme, juste au cas où Napoléon reviendrait. Tant qu’ils y arrivent, j’épouse une fille sévère après l’autre. Quand j’ai de la chance, ils s’habillent en cosaques et me flagellent avec des verges; et en échange de sept pièces gelées, une sentinelle nous protégera des autres sentinelles. Puis notre sentinelle rentre pour retrouver sa femme sévère; moi, je refroidis mes mains brûlantes sur les fesses de ma sévère épouse. Comme je l’aime! Chaque fois que je bois avec des sentinelles qui ont quitté leur service, nous trinquons et prions pour que l’hiver dure éternellement.
Mais le printemps distille son matin noir et pluvieux: ma femme sérieuse doit aller travailler. Toujours désœuvré, isolé dans mon inutilité, je passe entre des bâtiments qui me font penser à du brouillard gelé. Je suis l’une de ces noires silhouettes qui marchent péniblement, éclairé par le scintillement occasionnel de la pluie sur la chaussée. Des hommes en chapka dégagent la neige fondue avec des pelles; une femme en manteau de fourrure se mouche; et je me souviens de l’unique larme gelée sur la joue d’une femme sévère dont j’ai divorcé; je l’avais léchée en guise de petit-déjeuner. Entre la glace hivernale sur les monuments et les proclamations printanières sur quelques panneaux publicitaires éclairés, les gens se tiennent dans la neige et attendent leurs bus; quant à moi, qui ai peur d’être débusqué dans mon imprévoyance, j’erre de file en file, en quête de la femme hivernale qui m’emmènera chez elle pour me sauver. Des glaçons pendent à mon menton; je suis devenu un vieil homme, aussi ai-je besoin d’une vieille femme, une petite chérie potelée aux cheveux blancs qui me fera du thé pendant que, sournoisement, j’essaierai de nous voler de la vodka pour tous les deux. Si je pouvais voler l’auréole d’un saint, je le ferais; son or est si pur qu’il nous éclairerait et nous réchaufferait. Ma pauvre et vieille épouse frissonne! Que ne ferais-je pas pour elle? Elle s’endort la tête sur ma poitrine, ronflant par vagues tandis que j’apprends avec inquiétude les nouvelles du jour: le plus grand canon du monde est en train de fondre, son fût ramollit! Grâce aux saints j’ai presque perdu mon désir!
Puis—comment pourrais-je jamais expliquer ceci—même les loyautés fondent. Peut-être n’y a-t-il jamais eu vraiment de loyauté en ce monde. L’étoile rouge pâlit, puis brille d’un nouvel éclat rouge vif que personne n’a encore jamais vu. Aujourd’hui, quand l’été refuse d’arriver à temps, la Russie envoie ses filles sérieuses pour le construire. Dans la neige sale et fondue, sous les arbres et les lampadaires, les grues de chantier éclairées de bleu et de vert commencent à lutter avec les glaçons, et les filles sérieuses donnent des coups de pelle jusqu’à ce qu’elles aient sculpté l’hiver pour en faire le buste blanc d’un héros seul au milieu de la neige.
Et les filles aux sourires somnolents? Une sentinelle récemment au chômage m’affirme que ce sont des filles du siècle dernier, elles attendent la fin du froid dans des halls d’hôtels, en minijupes noires en cuir. Mais qu’en sait-il, et comment pourrais-je le savoir? Ma femme est morte de vieillesse pendant la fonte de printemps; elle est décédée sans lutter; puis la grand-mère qui habitait sur son palier a recueilli son chat. La police m’annonce que je dois partir; Maintenant que ma femme est morte, je n’ai plus de raisons valables de rester. Ils m’autorisent à emporter un morceau de sucre jaune en souvenir d’elle. Dans la rue, j’en suçote un petit bout. Puis j’emporte le reste à l’Arsenal, et le dédie aux saints.
Aussitôt, j’entends un fracas. Les filles sérieuses viennent d’ôter toute la glace, de la balancer dans le fleuve.
Les oiseaux passent en nageant devant la face du soleil, le soleil qui reste suspendu aux arbres de cristal telle une boulle de verre. L’été se hérisse de clôtures métalliques. L’été accouche de soldats vêtus de vert se prélassant sur les seuils jaunes. Je me souviens alors que les branches du Jardin d’été me font penser aux bras d’une danseuse.
Maintenant, je me rappelle que pendant tout l’hiver je n’ai pu m’empêcher de coller aux basques d’une serveuse qui a parfois été bonne avec moi, même si sa bonté était empreinte de compassion. Peut-être pourrais-je lui soutirer un breuvage estival.
Je lui demande une dernière faveur, et elle me fait promettre que ce sera bel et bien la dernière. Je veux mon été, mon été! À l’intérieur de la bouteille verte je vais goûter la flamme bleue dont les feuilles sont des arbres, dont les arbres sont à jamais des forêts. Le chant de l’oiseau est le bruit d’une petite cuillère sur du verre.
Versant du sucre et une flamme bleue, oh, oui, une cascade de flamme bleue, elle me révèle une fois de plus la couleur d’une flamme d’absinthe. Elle sait mieux que quiconque comment mettre le feu à la cuillère et la plonger dans le verre, puis verser la flamme bleue. Le bruit du sucre grésillant me rend si heureux que ça m’est égal qu’elle refuse désormais de m’embrasser.
Certains préfèrent boire l’absinthe rapidement avant que le sucre cristallise; d’autre préfèrent inhaler son haleine brûlante et sucrée, enclose dans un verre retourné: l’haleine de toutes les femmes que j’ai aimées.
La cloche d’un verre repose dans le ventre d’un autre verre. Pour le dire autrement, elle verse le flot de flamme d’un verre à l’autre, puis l’éteint de son souffle délicieux et retourne immédiatement une cloche sur l’autre.
Nous regardons ensemble, elle et moi, jusqu’à ce que la vapeur se soit élevée dans le verre du dessus. Déjà, elle a préparé une serviette avec une paille dépassant par un trou pratiquée au milieu. Soulevant le verre du haut mais à peine, elle glisse la serviette dessous, emprisonnant cette brume merveilleuse comme autrefois j’emprisonnais des abeilles quand j’étais enfant. Puis elle redresse le verre et me le tend délicatement.
Je colle mes lèvres à la paille, aspirant la brume-absinthe dans mes poumons aussi voracement que si c’était un téton de femme. L’été vient alors.
Dessin de l’auteur
(Je n’oublie pas que l’hiver et l’été sont des icônes, les mêmes scènes se répétant sans cesse dans les récits bibliques, pittoresques mais oppressantes comme la texture du plâtre sous une fresque ancienne. Mais si jamais j’avais l’impression qu’il n’y a rien d’autre, ne serait-ce pas une preuve de ma défaillance?)
Déjà, j’ai commencé à m’extraire de mon corps si pesant; avant, j’ai traversé le plafond et perdu le résidu de ma joie, j’ai saisi le verre du bas, celui qui contient de l’absinthe brûlante et liquide, et je l’ai bu d’un trait. Et en cet instant, alors que le verre se trouve au niveau de mes yeux, presque tout le reste se produit:
Dans le verre, je vois des gens passer par dessus la mer d’ombres, au-dessus des îles-soleil. Le liquide, sur le point de basculer dans ma bouche, demeure pendant ce bref et unique moment un monde vert en soi, tacheté de lueurs liquides et adouci par les ombres hirsutes du Jardin d’Été. Si je pouvais entrer dans le verre, je me promènerais le long d’un canal de sable qui est vraiment du sucre; et je serais alors juste une de ces âmes vêtues de pâle qui traversent les ombres. Les églises jaunes et blanches de la vie, les horloges noires et blanches de la mort dissimulées sous les palissades de fer, je vais les boire dans un unique verre d’absinthe, qui doit être le Jardin d’Été lui-même. Comment aurais-je jamais pu me trouver ailleurs?
Je dépasse la fillette avec le bonnet, la blonde oisive et indulgente qui pousse le landau; puis ce sont des dames qui se promènent dans la robe blanche du jour. L’heure est venue de lever les yeux, jusqu’à ce que minuit sonne et que la lumière des cours se change en perles grises. Les branches dans les cieux deviennent des veines capillaires dans les yeux; je contemple ma propre rétine, derrière laquelle mes souvenirs les plus tristes et les plus parfaits sont cachés comme les femmes qui sourient, afin de ne pas me faire du mal. Ils sont flous, ce sont des ovoïdes blancs se déplaçant sur des arbres foncés.
J’aimerais être une de ces personnes vêtues d’habits de lumière blanche; quand je me promène parmi elles dans le verre d’été vert, je m’oublie; et comme je l’ai fait cet hiver, je t’oublie, ou du moins crois que je t’ai oubliée; et alors, grâce aux propriétés médicinales de l’absinthe, je te vois ici parmi les passantes en robes de lumière, et bien j’imagine que tu es l’une d’elles, ni plus ni moins proche de moi que n’importe quelle autre (plus jamais tu ne seras proche de moi), je te vois sans en éprouver de la peine, et ne me demande même pas pourquoi le soleil est plus blanc que tes cheveux. Le canal est hors de vue, l’eau noire reste cachée mais l’on devine sa blancheur derrière les arbres.
Ce sont là des poils-feuilles, des poils repoussant sous tes aisselles neigeuses. Ton sang menstruel devient la lumière du soir rouillée au creux des cours intérieurs, et chaque pierre du collier que je t’ai offert il y a si longtemps est désormais la Neva ultramarine.
Sur le bord vert chocolat d’un canal, l’ourlet vert de l’obscurité d’été, à la fois ombre et reflet, se superpose irrégulièrement, dentelée de lumière fugace; il devait en être ainsi quand nous faisions l’amour; et j’ai presque envie de te supplier de me laisser t’adorer, mais la douleur a disparu; nos jours et nos gémissements sont désormais des ponts tranquilles passant d’une verdure à l’autre.
Les mains jointes, tu te tiens dans les ombres vertes. Des mouettes de lumière tournent autour de toi.
Tes jambes nues, tes jambes de lumière, ne sont-elles pas plus ensoleillées maintenant, tels les murs jaunes citron délavés par le sucre? Je vois des terrasses de sucre blanches à volets et balcons; n’était-ce pas ainsi quand ma langue était dans ton anus?
Je transvase la flamme bleue d’un verre cloche à l’autre. Un morceau de sucre brun, hérissé de bulles et de flammes, grésille dans l’absinthe verte. Le bruit me réconforte, comme le bouillonnement d’une théière dans la maison d’une grand-mère en hiver.
J’ai rencontré il y a longtemps une fille-absinthe qui devint heureuse et triste et bavarde; puis nous avons fait l’amour, après quoi elle s’est endormie si rapidement que même quand je l’ai mise debout elle est restée cadavre. Avec elle, j’ai connu le goût vert; mais c’est seulement avec toi que j’ai connu le goût brûlant et doux-amer, à la fois chaud et fort.
Il est vrai que quand elle dormait, j’éprouvais un amour irrésistible; mais que signifie mon amour? Il jaillit de moi comme le lait du sein d’une mère dont le bébé vient de mourir; ce n’est qu’avec toi que j’ai connu le goût doux-amer.
De même que les mâchoires rougeâtres de l’enceinte du Kremlin se dressent au-dessus des passages pour piétons envahis par la neige, de même le pourtour rond du verre d’absinthe maintient mon monde de lumière matinale sur une herbe d’été inégale, aux arbres splendidement irréguliers, parmi les bouteilles de bière, les torses gonflés des arbres géants. Que signifient ces reflets? Je crois voir ton image dans le canal.
Et ta chevelure-soleil, tes doigts écartés, ils me rappellent quand nous avons fait l’amour en pleine verdure. Parmi les écolières russes aux plaids ensoleillés et aux tresses tachetées d’ombres, toi, guère plus jeune que leurs mères, tu restes soleil, ombre, feuille, herbe.
Ici au sein de la bouteille, tout est si lumineux autour de nous que c’est du sucre pur et blanc, mais peut-être est-ce simplement la blancheur de ta robe; peut-être que je somnole la tête sur tes genoux, tandis que les autres filles disparaissent dans l’ombre et que les canards passent devant le soleil. Je regarde sous ta jupe et je vois de la dentelle verte et du ciel bleu. Non, je vois à travers une forêt de parapluies. Leurs baleines noires inversent un million de soleils.
Que va-t-il se passer? Je veux regarder sous ta jupe. Où es-tu? Je vois une foule assise sur une colline. Tu ne te souviens pas de moi? Comment as-tu pu me quitter?
Au fond de la bouteille de l’été, des îlots verts et rectangulaires alternent avec des canaux de sable blanc. Une mère promène son bébé qui dort, fixant d’un air somnolent le vide. Je dois être dans la bouteille maintenant; la serveuse m’a apporté plusieurs verres. Et la lente rotation des roues du landau me rappelle que tu voulais avoir mon bébé. Une jupe colle aux fesses de la mère; elle se gratte de façon délicieuse ses fesses rendues collantes par la sueur.
Tu es un arbre. Chaque inspiration que tu prends te rend plus jeune, parce qu’il n’y a pas de fin ici, pas avant la fin.
Le parfum de tes cheveux est une suite de taches lumineuses sur trottoir, des cheveux ensoleillés, des doigts ensoleillés sur des genoux recouverts d’ombres. Je sens ta peau avec toutes les narines secrètes des écorces d’arbre. Nos réticulations sombres et lumineuses dans le lit ont été agréablement compliquées par les feuilles dans le ciel, des feuilles pareilles à des grappes de raisins verts.
Tes yeux-feuilles me voient sans me distinguer des autres, mais mon chagrin repose sous une couverture de jade liquide; et le désir que j’ai de toi est une feuille unique et dorée sur un tronc noir. Dans la bouteille d’absinthe, les arbres sont de plus en plus noirs à mesure qu’ils s’estompent dans la lumière.
Mon crâne est désormais aussi pesant que s’il supportait la glace d’un hiver entier. Mais je ne dormirai pas. Je veux lécher tes feuilles qui fondent dans la lumière, des flaques de lumière laiteuse autour des arbres, de la lumière jaune des crêpes.
Et tout cela se produit alors que je lève mon verre à la Russie, le verre d’absinthe en forme de cloche. On apprend à certains à la boire d’un trait; j’ai été un de ceux-là.
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